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vendredi 12 avril 2013
La douceur des choses
De Gaulle, qui aimait le champagne de la maison Drappier et BB dans l'œil de Vadim, n'en reviendrait pas. Il s'agit aujourd'hui, en France, d'être “ normal ”. Surtout pas de flamboyance ni d'excès quel que soit le domaine: politique, vie quotidienne, art. Le cinéma nous raconte rien sur presque tout. La musique télé-crochette. La littérature? Une pincée d'Hessel et une infusion de Delacourt avec, entre les deux, Angot pour rigoler.
Si le style français - alliage de légèreté, de panache et de mélancolie - a du plomb dans l'aile, il ne lâche pourtant pas prise. Au hasard d'une rediffusion de Plein soleil, Alain Delon et Maurice Ronet rivalisent d'ivresse farceuse dans les rues de Rome. Ailleurs, en bord de mer, une jeune fille ouvre un roman dont la première phrase tient au cœur: “ Sur ce sentiment inconnu, dont l'ennui, la douceur m'obsèdent, j'hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse. ” Les mots et les héroïnes de Françoise Sagan, blondes comme Caroline Chérie ou brunes telle une apparition d'été dans un film de Rohmer, nous incitent à prendre garde à la douceur des choses. On se croirait dans un poème de Toulet ou de Pierre de Régnier: petits luxes, éclats d'âme et volupté.
Les grands vivants ne meurent jamais, comme le style français qui, définitivement, ne se conjugue pas au passé. La preuve? L'exquise silhouette belge de Virginie Efira, les entrechats d'Aurélie Dupont, un roman mexicain de Patrick Besson: Puta Madre ...
Texte paru dans Le Figaro, le 8 avril 2013
dimanche 15 avril 2012
Coquetèle Weyergans
Quand l’air du temps pèse, une échappée possible : lire François Weyergans.
Sa réputation étant connue – il serait paresseux, dilettante, adepte de Jean-Luc Delarue, toujours en retard -, il est souvent plus facile de le relire, dans l’attente d’un nouveau texte annoncé, qui traîne, qui vient pourtant d’arriver. Sept ans après Trois jours chez ma mère, prix Goncourt 2005, Weyergans publie Royal Romance, une histoire d’amour triste, de flâneries, de spleen et d’humour léger comme un entrechat de ballerine.
Royal Romance devait s’appeler Mémoire pleine, clin d’oeil aux smartphones qui renferment les messages des amants, les rendez-vous clandestins, les désirs, les peurs. Sur le dernier jeu d’épreuves, Weyergans a finalement choisi, comme titre, le nom du coquetèle préféré de Justine, l’héroïne de son roman. Un coquetèle dont la composition met l’eau à la bouche : moitié Gin, un quart Grand Marnier, un quart fruits de la passion, un soupçon de grenadine. Justine, qui n’aime boire que ce délicat breuvage, le fait découvrir à Daniel Flamm, double parfait de Weyergans. Justine est une jeune actrice en quête de rôles ; Daniel, un écrivain vagabond et élégant, amateur de beaux papiers, obsédé des femmes fugitives. Justine dit : « Tu m’appelleras ta petite garce, ça ira très bien avec ma robe rouge » ; Daniel, lui, répond à côté : « Parfois, je m’interdis de sortir dans la rue pour m’empêcher de croiser des femmes avec qui je voudrais passer la soirée, la nuit, une semaine, ma vie, en ayant la prétention de croire – laissez-moi leur parler – qu’elles seraient d’accord. »
L’art très dandy de la digressionIls se sont rencontrés dans une librairie de Montréal. Ils se retrouvent au Reine Elisabeth, un hôtel de luxe. Ils se baladent, au cœur des montagnes, dans des voitures de location. Il y a d’autres hommes dans la vie de Justine, d’autres femmes dans celle de Daniel, des enfants également. Entre le Québec et Paris, avec détours par Berlin et l’Alsace, ils mêlent leurs corps et leurs sentiments, s’envoient des milliers de sms et des cassettes enregistrées, font monter l’excitation en regardant des films pornos, jusqu’à la lassitude des années et de la proximité. Tout ça risque de mal finir : l’amour, on le sait, est un chien de l’enfer.
Il arrive que Weyergans soit comparé à Woody Allen. Pourquoi pas : le Woody Allen de Whatever works et son interprète Larry David, dépressif classieux se moquant du monde et tombant sous le charme de la très jolie Evan Rachel Wood. Weyergans, surtout, et de plus en plus, fait penser à Bernard Frank. Ses romans, ses histoires d’amour, sont le prétexte à un art de la digression qui ressemble à une vie douce. Dans Royal Romance, il y a Justine bien sûr. Il y a aussi la joie ambiguë de la lecture des journaux, la Neuvième Symphonie de Beethoven, des théories sur le sel et les emplois fictifs, le questionnaire de Beck, l’ombre du crabe et des chutes fatales, Arcane 17 d’André Breton, des films russes et des fulgurances sculptées avec détachement : « Raconter un drame aide-t-il à vous en libérer ? Bien sûr que non, bien qu’on nous fasse miroiter le contraire. On aimerait que ce soit comme ça, on aimerait être délivré, mais se souvenir est une horreur. Même quand la mémoire vous rend heureux, elle vous rend triste […] On a beau revenir en arrière, on ne peut plus rien changer. On y voit sans doute un peu plus clair, mais à quoi bon y voir plus clair quand c’est trop tard ? »
C’est, à l’heure du formatage généralisé des mots, un de nos derniers plaisirs : l’envie de noter dans un carnet chacune des phrases de Weyergans.
François Weyergans, Royal Romance, Julliard, 2012
Article paru dans Causeur magazine, avril 2012
mercredi 4 avril 2012
Des lèvres de mélancolie qui quêtent le beau
A l’heure des petits et des grands journaux, des comiques ta mère et des « On n’demande qu’à en rire », le rire a du plomb dans les ailes.
Le rire est lourd, le rire pue, idiotie utile de larbins aux ordres de l’absence de talent.
Au rire, je préfère le sourire : des lèvres de mélancolie qui quête le beau.
Le sourire est le rire blessé des tristes temps où nous vivons. Le sourire appartient à l’intimité du temps des copains et des belles apparitions. Il s’accorde à l’été indien, aux lunettes noires, aux terrasses - celle du Jeu de quilles rue Boulard ou chez Casimir rue Belzunce -, à un Cheverny blanc – Les Acacias – ou rouge – Les Ardilles - de chez Villemade, aux gestes câlins, aux envolées sur les socialistes utopiques, les maisons dans les films d’horreur ou les poèmes de Paul-Jean Toulet, aux derniers verres à la santé de la lune.
Le sourire, on le voit, contrairement au rire, est l’éclat d’âme des ultimes rejetons de la dolce vita.
Dans 4 SEMAINES AVANT L'ELECTION, l'hebdo éphémère de Frédéric Pajak, je réponds à la question : "Qu'est-ce qui vous fait rire ?" J'en profite pour parler du sourire. Et je me dis qu'il est agréable de poser quelques mots élégants à côté des amis Jaccard, Schiffter, Ficat, Noguez et Di Nota. 4 SEMAINES AVANT L'ELECTION : à rapter, dès aujourd'hui, en kiosque et dans les maisons de la presse.
lundi 5 mars 2012
En attendant l'heure d'été #1
Les mots étaient en rade, noyés dans le mauvais vin.
Les "plans de sauvegarde de l'emploi", cette délicate invention, commençaient à peser sur les corps.
Des femmes d'à peine cinquante ans, que je connaissais peu, s'en allaient un jeudi. Je l'apprenais le vendredi, à l'heure où les DRH avaient déjà fait livrer une couronne de fleurs.
Les mots ne revenaient pas.
Je regardais Louise, vacances achevées, réciter des chronologies latines et dessiner, sur son cahier, les corps de voleuses des héroïnes de Cat's eyes. Je regardais aussi, par la porte entrouverte, la peau de miss K, si belle endormie, le chat Pablo ronronnant sur la plus douce de ses courbes. Je tombais, au hasard d'une flânerie chez l'ami Leroy, sur un poème de Paul de Roux : Ménandre en avril.
Il y avait une jeune fille brune, dont les doigts érotiques tournaient les pages d'un livre, se saisissaient d'un crayon pour annoter le texte. Elle était assise sur un banc, parc Montsouris. Elle portait des lunettes noires. Elle prenait l'air, de la campagne, d'Athènes, des bords de mer peut-être. La jeune fille brune nous donnait envie d'attendre avec elle, ombre calme et mateuse, l'heure d'été.
Les mots s'étaient repointés, de bleu pâle et de soleil passé.
Les "plans de sauvegarde de l'emploi", cette délicate invention, commençaient à peser sur les corps.
Des femmes d'à peine cinquante ans, que je connaissais peu, s'en allaient un jeudi. Je l'apprenais le vendredi, à l'heure où les DRH avaient déjà fait livrer une couronne de fleurs.
Les mots ne revenaient pas.
Je regardais Louise, vacances achevées, réciter des chronologies latines et dessiner, sur son cahier, les corps de voleuses des héroïnes de Cat's eyes. Je regardais aussi, par la porte entrouverte, la peau de miss K, si belle endormie, le chat Pablo ronronnant sur la plus douce de ses courbes. Je tombais, au hasard d'une flânerie chez l'ami Leroy, sur un poème de Paul de Roux : Ménandre en avril.
Il y avait une jeune fille brune, dont les doigts érotiques tournaient les pages d'un livre, se saisissaient d'un crayon pour annoter le texte. Elle était assise sur un banc, parc Montsouris. Elle portait des lunettes noires. Elle prenait l'air, de la campagne, d'Athènes, des bords de mer peut-être. La jeune fille brune nous donnait envie d'attendre avec elle, ombre calme et mateuse, l'heure d'été.
Les mots s'étaient repointés, de bleu pâle et de soleil passé.
dimanche 22 janvier 2012
Beigbeder badine avec l'amour
Si Bruno Maillé a parfaitement dit tout le bien qu'il faut penser de L'amour dure trois ans, il se trompe en affirmant que le film n'est ni cynique ni romantique, tendance Judd Apatow : il est les deux, parmi ses plus belles qualités.
Quand, comme Frédéric Beigbeder, on aurait aimé être Maurice Ronet ou rien, quand on cite avec plaisir Bukowski et Les liaisons dangereuses de Vadim, dialoguées par Roger Vailland, et quand on est heureux d'offrir à Bernard Menez - échappé de Pleure pas la bouche pleine de Pascal Thomas - un rôle de père adepte des jeunes femmes asiatiques : on est cynique et romantique.
Gaspar Proust, alias Marc Marronnier, double de Beigbeder, incarne cet homme-là. Chroniqueur des nuits parisiennes et critique littéraire, il fait sonner la langue française entre deux shots de vodka au Montana. Ses mots sont un assaut de drôlerie, une caresse de mélancolie. Il croit à l'amour, puis n'y croit plus : «Dans un couple, la première année, on achète des meubles, la deuxième année, on déplace les meubles, la troisième année, on partage les meubles.» Il en fait un livre à succès, le début de sa gloire et des emmerdements. Il se couche à l'aube, se réveille dans une flaque de vomi. Il regarde passer les filles, avec ses amis, s'interroge sur leur face cachée : jardin à l'anglaise ou ticket de métro ? Il porte des lunettes noires, file sur la côte basque enterrer sa grand-mère. Son deuil a le rire et la silhouette blonde de Louise Bourgoin.
Une partie de plaisir
L'apparition de Louise Bourgoin, sous le soleil de Guéthary, a la grâce d'un poème de Paul-Jean Toulet. Elle est la douceur espiègle des choses. Une héroïne en robe noire sur la plage, qui boit du champagne à la bouteille, fugue en décapotable, grille les feux rouges. Elle a déjà un fiancé, un caractère de cochonne et des pieds bizarres : impossible de ne pas tomber amoureux d'elle. Ce n'est pas simple ? C'est encore mieux :
_ C'est la dernière fois qu'on se voit, Marc.
_ Donc c'est moi qui t'appelle.
Devant L'amour dure trois ans, on pense à Eric Rohmer. A la mort de Rohmer, Beigbeder avait écrit : “ Bien sûr, les Français continueront de faire des films où des filles et des garçons se parlent d'amour au bord de la mer. Mais ils seront moins bien.
Peu importe que L'amour dure trois ans soit moins bien que La collectionneuse, Le genou de Claire ou Pauline à la plage : c'est un premier film, donc le meilleur. En dilettante, Beigbeder badine, léger et profond, autour du plus vieux sentiment du monde. Il s'est amusé, nous invite à une partie de plaisir sur laquelle Michel Legrand pose ses notes, et Joey Starr sa voix de crooner destroyé. Annie Duperey passe, Alain Finkielkraut aussi. Frédérique Bel est une adorable potiche nymphomane et Valérie Lemercier, une éditrice qui récupère ses auteurs dans les toilettes du Flore. Le mot de la fin : “Je m'aime, il m'aime, ça me suffit.” Cynique et romantique, disait-on.
L'amour dure trois ans - en salle depuis le 18 janvier
Papier paru sur Causeur.fr, le 22 janvier 2012
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lundi 19 décembre 2011
Quelques jours ...
On part fin de la terre quelques jours.
L'écume, l'océan, le vent violent.
On espère avoir, là-bas, de bonnes nouvelles de Docteur Popaul.
On emporte Mufle d'Eric Neuhoff, roman court, classieux, chic et d'un désespoir très tenu, comme nous les aimons. Echapper aux tueurs - beau titre, belle langue - de Matthieu de Boisséson. Des dévédés aussi, de ceux qui ne sont pas à la mode. Des films de Sautet, écrits par Claude Néron, par exemple.
Et, parce que miss K nous manque déjà, en attendant les peaux mêlées, quelques mots trafiqués de Pierre de Régnier :
"J'ai mangé de l'Amor Amor tout autour de ta bouche
Et j'ai bu la luxure au fonds de tes yeux noirs ;
Et j'ai pu respirer, volupté qui embaume,
Le bruit délicieux que font les bottes effilées
Dans la clarté propre et sonore des couloirs."
mercredi 14 décembre 2011
Comme un feu follet
Il y a des jours où l'on se sent dans un film en noir et blanc de Louis Malle.
La musique est de Satie.
Maurice Ronet passe, perd ses mots.
Souffle court, usé.
dimanche 13 novembre 2011
Bory, une plume sans masque
C'était un temps où l'on se battait par goût du style et des films. Bernard Frank, par exemple, vexé par un papier de Jean Cau dans Les temps modernes, répliquait en signant un assassin et très beau Dernier des Mohicans, que Grasset vient de rééditer . Du côté du grand écran, la Nouvelle vague naissait sur les décombres d'”une certaine tendance du cinéma français”. Il fallait faire son choix entre les Cahiers du cinéma et Positif. Michel Audiard et Louis de Funes étaient les Têtes de turc des intellos de la bobine. Truffaut crachait sur les vieilles gloires qu'étaient Autant-Lara, Clouzot et Duvivier. Jean-Louis Bory, lui, écrivait dans Le Nouvel Observateur, après s'être fait la main dans Arts et L'Express, et causait dans le poste, en pilier du Masque et la plume.
Il est aujourd'hui à l'honneur d'un spectacle mis en scène par François Morel, Instants critiques, où les comédiens Olivier Broche et Olivier Saladin, deux anciens de la troupe des Deschiens, interprètent les joutes radiophoniques qui l'opposaient à Georges Charensol, critique réac et oublié. On y retrouve Bory tel qu'il était et tel que le dévoile également Daniel Garcia, dans un joli texte biographique : C'était Bory.
Beau parleur, provincial enraciné et esprit parisien, Bory est un homme de gauche capable de défendre Louis-Ferdinand Céline, à la sortie de Nord. Quand on le lui reproche, il répond : “J'ai mes convictions personnelles, je ferai beaucoup de choses pour elles, mais s'il y a un très grand écrivain, un très grand artiste en face, je salue le grand écrivain, le grand artiste.”
Lecteur d'écrivains classés à droite – Chardonne et Morand sont ses amis - et du dandy socialiste Eugène Sue, il entre en littérature de la pire manière : son premier roman, Mon village à l'heure allemande, reçoit le prix Goncourt en 1945. Une barre très haut placée quand on a 26 ans. La suite de son oeuvre romanesque ne se vendra guère. Le spleen le gagne, il achète une carabine, ça peut avoir son usage.
Parce qu'il aime les garçons dans une époque qui n'y pense guère et surtout ne le dit pas, il publie Ma moitié d'orange, version 1973 du moderne coming out. Un coup de tonnerre et un succès éditorial. Il est intronisé pédé superstar, bretteur permanent des plateaux télé et autres débats de société. Entre reconnaissance gay et insultes, il y laisse beaucoup de sa flamboyance. A Jean-Louis Curtis, il avoue : “Je suis las d'être devenu le gugusse de l'homosexualité militante.” Sous le masque, la plume est triste. Il ne se doute pas que le meilleur de son style, ce qui restera quand les années auront tout balayé, il l'offre chaque semaine à l'Obs. Les papiers de cinéma de Bory sont un roman édité dans le journal de Jean Daniel et recueilli, en plusieurs tomes, aux éditions 10/18 : Des yeux pour voir, La nuit complice, Ombre vive, L'écran fertile, La lumière écrit, L'obstacle et la gerbe, Rectangle multiple.
Bory nous raconte une histoire de France, décalque en 24 images/seconde de celle de Michelet, à travers les regards de Godard, Chabrol et Claude Sautet. Pasolini s'invite, Bunuel aussi. La vulgarité est prise en grippe. Le charme discret de la bourgeoisie n'est pas détesté. Des jeunes filles embrassent des ouvriers. Les garçons hésitent entre les mamans et les putains. Il commence à y avoir trop de flics dans les rues et sur les écrans. La joie et la mélancolie jouent au ping-pong.
Une nuit de juin 1979, la mélancolie remporte la mise. Au fond de sa dépression, Bory use enfin de sa carabine, se tirant une balle plein coeur.
Daniel Garcia, Janine Marc-Pezet, C'était Bory, Editions Cartouche
Papier paru sur Causeur.fr le 13/11/2011
samedi 5 novembre 2011
Le Bloc est ce qui existe de plus beau, de plus poignant, de plus noir, de plus précis et élégant sur les tristes temps où nous vivons
Ma flânerie autour de Gégauff - Une âme damnée - est finie, entre les mains et sous les yeux de Roland Jaccard, l'infâme et délicat RJ qui m'a fait le plaisir d'écrire des lignes touchantes sur sa lecture : http://www.rolandjaccard.com/blog/?p=2562
Ce n'est qu'un combat, continuons le début.
Il est surtout temps de dire, ici, que Le Bloc, le roman de Jérôme Leroy, est ce qui existe de plus beau, de plus poignant, de plus noir, de plus précis et élégant sur les tristes temps où nous vivons.
Jérôme est un ami, comme il en existe si peu. Il aime boire des vins naturels chez Casimir, rue de Belzunce, et parler des socialistes utopiques avec miss K. Il aime aussi la silhouette des jeunes filles et les paysages des îles, les mots de Roger Nimier et Roger Vailland, de Manchette et d'ADG. Le titre du dernier recueil de Patrick Besson, Le hussard rouge, aurait pu être inventé pour lui. Il dit tout sur son style, c'est-à-dire sur son intelligence profonde et légère des choses de la vie, donc de la littérature.
Il y a longtemps, dans une interviouve, Michel Houellebecq indiquait que le roman qu'il aimerait écrire s'intéresserait à l'extrême-droite française de ces trente dernières années. Houellebecq a oublié son envie dans ses exils. Jérôme a écrit ce livre, avec la "grâce efficace" qu'on retrouve dans chacun de ses textes, quels qu'en soit le genre puisque sa langue crée une unité parfaite entre romans, poèmes, flânerie à la Bernard Frank du côté des lunettes noires et nouvelles.
Dans Le Bloc, suite toujours plus désespérée de Bref rapport sur une très fugitive beauté, de Monnaie bleue et de La minute prescrite pour l'assaut, la France a peur, la France morfle.
Des émeutes partent de la périphérie des villes, gagnent le centre. La finance assassine les pauvres et les classes moyennes. Les politiciens collaborent à la mise à sac des émotions. La trouille gargouille au ventre de tous. Les Arabes détestent les Juifs qui détestent les Blancs qui haïssent les Jaunes. Un parti, Le Bloc, est en train de rafler la mise tant espérée : une République en lambeaux et les strapontins du Pouvoir. Deux hommes, frères d'âme et de sang versé, se souviennent, le temps d'une nuit.
Dans un appartement des quartiers chics et tocs de Paris, Antoine attend le retour d'Agnès - sa belle amoureuse, la fille d'un vieux chef nationaliste et la Présidente du Bloc - qui négocie des postes ministériels. Il tire le bilan de sa vie, armé de mélancolie jusqu'aux dents : "Finalement, tu es devenu fasciste à cause d'un sexe de fille." Il a écrit des romans à la hussarde, s'est lassé, n'écrit plus que des notes d'intentions politiques sans y croire. Il boit de la vodka, regarde sur son écran TV le décompte des victimes de la guerre civile en cours. Il zappe sur Masculin/féminin de Godard, caresse le visage lointain de Catherine-Isabelle Duport. Il espère que Stanko, son ami, va s'en sortir.
Dans une chambre d'hôtel miteuse, Stanko attend la mort. Chef du service d'ordre et des coups tordus du Bloc, il n'a plus sa place dans un Parti de gouvernement respectable. Trop d'os brisés, trop d'accidents de voitures. Il vient de la misère des villes ouvrières du Nord, s'en est sorti à coups de poings, c'est impardonnable. Les gros bras qu'il a lui-même formés sont à ses trousses. Stanko n'offrira pas sa peau aux chiens. Stanko se demande pourquoi Antoine a laissé la traque s'organiser.
Le Bloc est une tragédie chorale : les voix d'Antoine et Stanko se répondent ; leurs trajectoires se mêlent. Il est question d'une époque où intellectuels et prolos se retrouvaient pendant leur service militaire, où les beuveries entre camarades se terminaient en chanson et par une évocation du Feu follet de Drieu la Rochelle, où l'amour et l'amitié pouvaient abolir le hasard des destins.
Le Bloc, en effet, est un roman d'amour et d'amitié qui plonge dans 30 ans d'histoire de France, la raconte avec le dandysme du Samouraï de Melville, la rage au coeur. Bien sûr, chacun trouvera des ressemblances entre le Bloc et le FN, entre Agnès et Marine, entre le vieux Dorgelles et un amateur borgne des points de détail. Bien sûr, quelques crétins soulignent déjà que Jérôme connaît "trop bien" son sujet.
"Trop bien" ? Jérôme se balade dans notre cher et vieux pays, celui d'Aragon et de de Gaulle. Il boit des canons dans les bistrots avec les prolos. Il les écoute comme il écoute les bruits de fond derrière les parades médiatiques. Il regarde, désabusé, la fermeture des usines et le racisme ordinaire. Il n'oublie pas les paysages d'avant la fin du monde, les bords de mer et les plaisirs sur le fil du rasoir. Il aime la France, malgré elle et au plus près d'elle, de ses routes, de ses campagnes, de ses villes, de ses clochers, de ses luttes sociales, et même de ses dérapages incontrôlés. Ses personnages viennent de là, de son regard, des bribes de la réalité saisies au vol. Et c'est ainsi qu'il faut lire et relire Le Bloc. Pour savoir où nous en sommes d'un bel aujourd'hui toujours plus laid, pour se souvenir aussi de ce qui nous a rendu heureux, de ce qui nous étreint sans fin : les escapades amoureuses sur les plages bretonnes, les départs décidés à la dernière minute, les villages blanc et bleu des Cyclades, les poèmes de Baudelaire, les longs corps nus sous les draps, la nonchalance et les hameaux paisibles, les touffes foisonnantes et noires comme l'origine du monde, le sexe d'une fille endormie.
Jérôme Leroy, Le Bloc, "Série noire", Gallimard, 2011
samedi 8 octobre 2011
Jayne Mansfield, un mythe du monde d'avant
Elle aimait Hollywood qui, rapidement, après quelques films où sa plastique était à l'honneur, ne voulut plus d'elle. Elle aimait offrir ses seins au regard de tous, en Une de Playboy ou lors de strip-tease dans les cabarets minables d'une Amérique qui sera celle de Sarah Palin. Elle aimait exciter les hommes et, parfois, vivre avec eux malgré les coups qui abîmaient son joli visage aussi sûrement que les sunlights. Elle aimait aussi ses enfants, ses chihouahouas, sa collection de peluches et les perruques peroxydées parant de glamour un cuir chevelu ravagé.
Elle s'appelait Jayne Mansfield, fut la rivale de Marylin Monroe à l'époque lointaine où la guerre des blondes était une cause internationale et sexy, bien avant Pamela Anderson, Paris Hilton et Loana.
A 34 ans, par son sang versé sur l'asphalte, elle est définitivement entrée dans la légende : “Aux basses heures de la nuit, le 29 juin 1967, sur un tronçon de la route US 90 qui relie la ville de Biloxi à La Nouvelle-Orléans, une Buick Electra 225 bleu métallisé, modèle 66, se trouva engagée dans une collision mortelle.”
L'avis de décès du vieil Hollywood
Dans son premier texte, le si beau et mélancolique Anthologie des apparitions, Liberati tournait déjà autour de l'ombre charnelle de Jayne Mansfield. Dans Jayne Mansfield 1967, roman qui doit autant à Crash de JG Ballard qu'au Barthes des Mythologies, il ne la quitte plus, partant de sa mort, faisant corps avec elle pour remonter le fil de sa vie.
Liberati suit Jayne lors de sa dernière année, au plus près de ses pas, de ses rêves et de sa déchéance. Il passe avec elle son ultime soirée, dans les loges de carton-pâte d'un show kitsh. Il est sur le bord de la route, au moment fatal de l'accident. Dandy stylé plein d'empathie, à la manière du Truman Capote de De sang froid ou du chroniqueur de Vanity fair Dominick Dunne, il note tous les détails de la collision. Il se rappelle de Jayne, rayonnante, en couverture de l'album Hollywood Babylon, puis des photos de sa dépouille dans la version italienne du volume II du livre de Kenneth Anger.
Entre les deux séries de clichés, la guerre des blondes n'est plus et un vieux monde a signé son avis de décès : “Les époques de décadence n'aiment pas forcément les gens décadents et Hollywood redoute l'intelligence. Jayne Mansfield n'est que la réponse trouvée par une volonté et une énergie supérieures à une situation historique : la fin du star-system et des femmes objets.”
La moins idiote des ravissantes blondes
Flâneur sentimental attachée à la mémoire de son héroïne, Liberati corrige quelques fausses vérités. Non, Jayne n'a pas été décapitée. Non, elle n'était pas une sataniste convaincue, même si elle rencontra Anton LaVey, le gourou de “L'Eglise de Satan”, qui se présentera plus tard comme un de ses amants. Méphistophélès de foire du trône, LaVey permet à Liberati de fouiller les boursouflures criminelles de cette Amérique de Charles Manson et de sa famille, hippies tendance croix gammée qui assassinèrent notamment Sharon Tate. Non, enfin, Jayne Mansfield n'était pas une ravissante idiote. Ravissante, oui, malgré la drogue, l'alcool et les psychotropes. Idiote, sûrement pas. Sa quête permanente de gloire nécessitait de l'intelligence. Jayne n'en était pas dépourvu, gestionnaire parfaite d'une carrière qui, pourtant, n'avait pas d'avenir, entre inauguration de boucheries, tour de chant foireux et effeuillages porno. Quand il parle de la notoriété de Jayne en 1967, Liberati évoque BB, les Beatles et le Pape Pie VI. Ce n'était pas rien pour la plus blonde des icônes.
Simon Liberati, Jayne Mansfield 1967, Grasset, 2011
Papier paru dans Causeur magazine, octobre 2011
dimanche 2 octobre 2011
Jacques Laurent dixit ...
"Je ne sais si je parviendrai à te survivre dans un monde que ton absence a transformé en cauchemar."
in Lettre d'amour à l'aimée disparue, Le Figaro, le 19/10/2000, reproduite dans L'Atelier du roman, septembre 2011.
mardi 27 septembre 2011
9 avril 1973
"Pour voir la fuite rouge du poisson
J'empruntais ton regard.
Pour cueillir les framboises,
C'était ta main.
Les soirs de juin,
Les hivers de cristal
Et les soleils, si loin, si loin ;
Le lait gris des aurores
Les parfums du parquetEt ces tremblants mystères
Du banc sous le sapin,
Du pot-au feu qui bout,
De cet oiseau, que fait-il là ?
Le creux si doux des heures,
L'aile des phares la nuit,La plainte des cargos,
La lande, la grève,
Le vent qui sèche les pleurs,
Explique-moi ;
Je veux savoir, ange du bizarre,
Je veux savoirQui les habille maintenant, les lilas de la vie,
En taillant dans le vide,
D'immenses coupons de nuit."
Paul Gégauff, A Danielle, poèmes inédits
mardi 13 septembre 2011
Le petit soldat
Le deuxième film de Godard, après A bout de souffle. Tourné en 1960, sorti en 1963. La Suisse, l'Algérie, un petit soldat perdu de la guerre. Michel Subor porte des lunettes noires, croise des barbouzes partisans de l'OAS et des porteurs de valises. Il hésite entre tuer et mourir.Il est en fuite, se retire dans la douceur anonyme d'une chambre d'hôtel. Il photographie Anna Karina, l'aime, lui parle comme plus personne, aujourd'hui, ne sait parler. Ses mots, pour beaucoup, sont ceux de Paul Gégauff. Bernanos et Drieu la Rochelle sont cités. C'était quelque chose Godard, ces années-là. Ca l'est toujours dans notre mémoire. L'historien froid, précis et sensuel du monde d'avant.
Libellés :
a bout de souffle,
algérie,
amour en fuite,
anna karina,
drieu la rochelle,
gegauff,
godard,
le petit soldat,
mélancolie,
monde d avant,
oas,
subor
lundi 5 septembre 2011
Qui ?
Avec une attention infiniment touchante, mon ami et camarade Jérôme Leroy - nous reparlerons ici et ailleurs de son roman Le Bloc, à paraître le 6 octobre dans la Série noire, roman poétique et politique, roman d'amour, roman de la nuit et des crépuscules de la vie - m'appelle pour me dire qu'il a trouvé, à la braderie de Lille, Qui ? de Léonard Keigel.
Un film peu connu de 1970.
Dialogues de Paul Gégauff.
Avec Romy Schneider et Maurice Ronet. Avec aussi la charmante Simone Bach.
Pas le meilleur scénario de Gégauff, disent "les professionnels de la profession" qui, définitivement, nous les brisent.
Qui ?, pourtant, avec ses quelques défauts formels, est une merveille.
Ca commence, sur les cotes de Bretagne, par un faux meurtre et ça se finit par un vrai.
Les bords de mer sont beaux, escarpés et angoissants. On veut y repêcher un corps qu'on ne trouve pas, un corps qui hante l'histoire sur une musique de Claude Bolling.
Maurice Ronet joue un architecte dilettante. Il soupçonne Romy Schneider d'avoir assassiné son frère. Il tombe amoureux d'elle, se saoule, roule beaucoup trop vite, comme on roulait ces années-là, sur des routes départementales.
Romy, dans Qui ?, est belle comme dans La piscine. Elle se nomme Marina, semble perdue, obsédée par de lointains fantômes.
Romy en bottes et manteaux noirs, Romy allongée sur le lit et la main de Ronet qui glisse sous la robe, le long des bas qui s'effilent, la main de Ronet qui remonte et sa voix qui dit : « Il te faisait l'amour comment mon frère ? »
Romy répond : « Arrête, tu vas finir par me dégoûter autant que lui ».
Un film peu connu de 1970.
Dialogues de Paul Gégauff.
Avec Romy Schneider et Maurice Ronet. Avec aussi la charmante Simone Bach.
Pas le meilleur scénario de Gégauff, disent "les professionnels de la profession" qui, définitivement, nous les brisent.
Qui ?, pourtant, avec ses quelques défauts formels, est une merveille.
Ca commence, sur les cotes de Bretagne, par un faux meurtre et ça se finit par un vrai.
Les bords de mer sont beaux, escarpés et angoissants. On veut y repêcher un corps qu'on ne trouve pas, un corps qui hante l'histoire sur une musique de Claude Bolling.
Maurice Ronet joue un architecte dilettante. Il soupçonne Romy Schneider d'avoir assassiné son frère. Il tombe amoureux d'elle, se saoule, roule beaucoup trop vite, comme on roulait ces années-là, sur des routes départementales.
Romy, dans Qui ?, est belle comme dans La piscine. Elle se nomme Marina, semble perdue, obsédée par de lointains fantômes.
Romy en bottes et manteaux noirs, Romy allongée sur le lit et la main de Ronet qui glisse sous la robe, le long des bas qui s'effilent, la main de Ronet qui remonte et sa voix qui dit : « Il te faisait l'amour comment mon frère ? »
Romy répond : « Arrête, tu vas finir par me dégoûter autant que lui ».
dimanche 10 juillet 2011
Eloge de François-Marie Banier
Madame Françoise Meyers-Bettencourt, ingrate fifille à sa maman, devrait arrêter de solliciter la justice dès que Liliane ne lui donne pas assez d'argent de poche ou dès qu'elle offre quelques billets et tableaux à des artistes qui la font rire. Madame Françoise Meyers-Bettencourt pourrait, au lieu de perdre son temps à se plaindre et à porter plainte, lire François-Marie de Jean-Marc Roberts Non content d'éditer, chez Stock, quelques-unes des meilleures plumes du jour – Jean-Marc Parisis, Gérard Guégan, Sébastien Lapaque, Christian Authier ou encore François Taillandier dont il faut lire urgemment le très beau Père Dutourd -, il livre, de temps à autres, de courts textes où une mélancolie distinguée n'exclut pas la férocité du regard. Un roman, notamment – Les bêtes curieuses – , adapté au cinéma par Denys Granier-Deferre en 1982, avait donné un des films les plus réjouissants et vrais sur la vie des PME : Que les gros salaires lèvent le doigt. A la fin de la présidence Giscard, un patron, interprété par Jean Poiret, doit licencier une partie de ses salariés. Ne voulant pas décider lui-même du sort des exclus, il invite tout le monde à un séminaire très spécial dans sa maison de campagne. Sous l'oeil du jeune Daniel Auteuil, de Michel Piccoli en costume blanc, de Marie Laforêt, d'une Florence Pernel bien loin de Cécilia Sarkozy et même de Yasmina Reza en femme de chambre, c'est au jeu des chaises musicales que les plus gros salaires de l'entreprise se vireront eux-mêmes.
Un dandy de fiction
Dans François-Marie, Roberts raconte le talentueux Mr. Banier : leur amitié presque amoureuse, les 400 coups fomentés depuis leurs jeunes années, les hommes et les femmes qui passent, Aragon pas encore mort, le parfum de nostalgie d'un monde d'avant beau comme une photo en noir et blanc, le tabassage médiatique qui a laissé Banier sur le carreau.
C'est qu'il a morflé, François-Marie. Lui qui était le chouchou des poètes, des dames du monde, des princesses et des actrices s'est vu catalogué par un quarteron de journalistes faisant leur bon beurre: gigolo bedonnant, chauve, vieillissant; salope mondaine ; pickpocket des gros portefeuilles d'actions.
Quel avait été le crime de Banier pour être ainsi dégueulassé ? La réponse, parfaite, de Patrick Besson : “Déjeuner tous les jours pendant vingt ans avec une sourde.” De quoi, en effet devenir l'enfant gâté que, gamin, il ne fut pas. Parce que François-Marie Banier a tout pour plaire aux milliardaires en manque d'affection et de style : causeur brillant, léger et profond, doux et violent quand il faut ; séducteur par delà les sexes ; photographe des stars et des ombres de la rue; écrivain précieux, touchant et jamais ridicule – se souvenir de ses romans Les résidences secondaires, Le passé composé ou encore Balthazar, fils de famille.
Paré d'une telle panoplie artistique, Banier est un personnage de fiction, qui envoie valser les vies insupportables, chevauchant une mobylette oldscoule et suspendant la nuit chez Castel ou dans un coquetèle au casting plein d'ennui. Paul Gégauff, dans un Chabrol, aurait pu écrire le rôle de ce dandy hors des normes de la bourgeoisie frileuse et du bon peuple baba. Gégauff mort, Jean-Marc Roberts a collé au plus près de sa tendresse pour le sujet. Ca doit être insupportable pour les jaloux, journalistes ou fifille à leur maman. C'est un enchantement pour les derniers jouisseurs de l'époque, quêteur permanent de la beauté, ce beau souci si obscène.
Jean-Marc Roberts, François-Marie, Gallimard, 2011
Papier paru sur Causeur.fr, juillet 2011
Un dandy de fiction
Dans François-Marie, Roberts raconte le talentueux Mr. Banier : leur amitié presque amoureuse, les 400 coups fomentés depuis leurs jeunes années, les hommes et les femmes qui passent, Aragon pas encore mort, le parfum de nostalgie d'un monde d'avant beau comme une photo en noir et blanc, le tabassage médiatique qui a laissé Banier sur le carreau.
C'est qu'il a morflé, François-Marie. Lui qui était le chouchou des poètes, des dames du monde, des princesses et des actrices s'est vu catalogué par un quarteron de journalistes faisant leur bon beurre: gigolo bedonnant, chauve, vieillissant; salope mondaine ; pickpocket des gros portefeuilles d'actions.
Quel avait été le crime de Banier pour être ainsi dégueulassé ? La réponse, parfaite, de Patrick Besson : “Déjeuner tous les jours pendant vingt ans avec une sourde.” De quoi, en effet devenir l'enfant gâté que, gamin, il ne fut pas. Parce que François-Marie Banier a tout pour plaire aux milliardaires en manque d'affection et de style : causeur brillant, léger et profond, doux et violent quand il faut ; séducteur par delà les sexes ; photographe des stars et des ombres de la rue; écrivain précieux, touchant et jamais ridicule – se souvenir de ses romans Les résidences secondaires, Le passé composé ou encore Balthazar, fils de famille.
Paré d'une telle panoplie artistique, Banier est un personnage de fiction, qui envoie valser les vies insupportables, chevauchant une mobylette oldscoule et suspendant la nuit chez Castel ou dans un coquetèle au casting plein d'ennui. Paul Gégauff, dans un Chabrol, aurait pu écrire le rôle de ce dandy hors des normes de la bourgeoisie frileuse et du bon peuple baba. Gégauff mort, Jean-Marc Roberts a collé au plus près de sa tendresse pour le sujet. Ca doit être insupportable pour les jaloux, journalistes ou fifille à leur maman. C'est un enchantement pour les derniers jouisseurs de l'époque, quêteur permanent de la beauté, ce beau souci si obscène.
Jean-Marc Roberts, François-Marie, Gallimard, 2011
Papier paru sur Causeur.fr, juillet 2011
jeudi 23 juin 2011
La fabrique des jeunes filles tristes
Tu as presque 8 ans. Déjà, tu te disputes avec tes copines de CE1. L'une dit ne pas aimer son père. Parce qu'il est "Arabe". L'autre veut aller dans une école privée. Parce que "c'est là où vont les meilleurs". Le soir, après avoir fait tes devoirs, il y a des larmes, des histoires d'amoureux, d'amies "volées" par d'autres amies. Le soir, il y a aussi les curiosités des choses de la vie : qui était cette petite Anne Franck, quel est ce livre dont la couverture ressemble à Du soufre au coeur, qu'est-ce qu'un "cancre" ?
Tu as 14 ans. Tu es en 4e dans ce collège où les garçons t'appellent "sale pute". Au début tu les trouvais cons, les garçons. Mais ils parlent comme dans Secret story ou Les anges de la téléréalité. Toi, d'ailleurs, tu t'habilles comme les filles de ces émissions que tu regardes, sur le ouèbe, en rentrant chez toi. Pendant que tes parents s'engueulent dans le salon. Tes devoirs, tu les feras, peut-être, après avoir insulté cette salope de Britney sur fesse bouc. Britney t'a piqué Kevin, parce que tu avais embrassé John dans les toilettes. Dans les couloirs, l'autre jour, entre deux cours, Britney t'a crachée à la gueule. Tu l'a giflée, griffée, cognée à coups de pieds. Elle l'avait méritée. Tes copines étaient d'accord. Une salope, Britney. A la sortie du collège, ce soir, c'est Dylan qui s'approche de toi. Dylan, lui aussi, te dit que tu es une "sale pute". Dylan te dit encore : "Touche plus à ma soeur !". Et Dylan commence à taper, avec ses poings d'apprenti boxeur de 15 ans. Au deuxième coup, tout se brouille dans ta tête, dans ton corps.
Tu as 17 ans. Tu t'ennuies au lycée, où seuls le professeur de lettres et le professeur d'histoire t'intéressent. Le professeur de lettres est connu. Tu sais qu'il a eu, il y a longtemps, le prix Goncourt. Il a une drôle de tête, le professeur de lettres, avec ses cheveux aplatis sur son front et une mèche qui part en quenouille. Toi et tes copines Clémence et Claudine, ils vous appellent "les petites pisseuses". Quand l'été se pointe, il aime bien regarder vos seins, vos jambes nues. L'autre jour, il t'a dit : "Tu as de jolies pommes". Tu as souri : sa voix, toujours, est délicate. Même quand, le jour de la rentrée, il annonce : "L'année va être dure comme ma bite !" Des filles ont répété ça à leurs parents, qui ont voulu porter plainte. Les mêmes filles, pourtant, ne protestent jamais quand les garçons les appellent "sale pute", hurle : "Suce-moi la bite, pétasse !" Pour t'évader, dans ta chambre, tu lis quelques auteurs que le professeur de lettres t'a conseillé : Blondin et Dorothy Parker, Sagan et Dawn Powell, Patrick Besson et Gabriel Matzneff. Ivre du vin perdu, ce beau roman d'amour, tu vas y penser en courant de longues minutes, sous le soleil pâle de la fin de journée. Au rythme léger de ta foulée, tu penses à Pierre aussi. Tu l'aimes, Pierre, et tu lui as écrit une lettre, que tu lui donneras demain, avant les cours. Tu n'as, par contre, pas envie que ce type sorti de nulle part court avec toi. Non, tu ne lui diras pas ton nom. Tu n'as pas de cigarettes sur toi, non plus. Et tu ne veux pas boire un verre chez lui. Tu aurais voulu, surtout, qu'il ne t'oblige pas à t'arrêter, qu'il te lâche le bras, qu'il ne sorte pas ce couteau, qu'il ne te traîne pas dans ce coin perdu du parc, menaçant : "Tu fermes ta gueule, sale pute, ou t'es morte." Tu n'as pas fermé ta gueule.
Tu as 26 ans, une petite fille de 6 ans que tu élèves seule, pas de travail. Le pôle emploi ne te propose rien, hormis te présenter à la permanence du député de ta circonscription, qui est également le maire de la ville. Tu l'as déjà vu à la télé, ce vieux beau aux cheveux gris. Il n'a pas l'air sympathique mais il te reçoit, très vite, à la mairie. Tu es vaguement flattée quand il te dit qu'il te trouve jolie. Il a précisé : "Très sexy". En t'invitant à la soirée d'inauguration d'un salon du livre, il a voulu te rassurer : "Ne vous inquiétez, il y a toujours du travail pour un brin de femme comme vous." Un job, c'est ce que tu veux. Pour toi, pour ta fille, pour payer la bouffe, le loyer de l'appartement. Le député-maire te comprend, il fera quelque chose pour toi, il veut te revoir. Dans son bureau, il te trouve trop stressée. Il faut te détendre, t'allonger sur le fauteuil relax : "Vous connaissez la réflexologie ?" Tu n'en as jamais entendu parler. Tu portes, cet après-midi, un caraco noir, une jupe bleue nuit, des escarpins d'été que tu viens d'acheter sur le ouèbe. Le député-maire te demande d'ôter tes escarpins et d'enfiler des mi-bas couleur chair : "Je ne supporte pas les pieds nus." En commençant à malaxer la plante de tes pieds, il t'annonce qu'une place va se libérer à la mairie et qu'elle sera pour toi. Si tu n'es pas trop angoissée, bien sûr. Les mains du député-maire ne sont pas désagréables. Impression d'une caresse profonde. Tu es surprise, par contre, quand il se met à sucer ton gros orteil. Sa bouche bave beaucoup, ne s'arrêtant que pour demander : "Tu aimes ?" Il te tutoie désormais, tandis que ses doigts filent le long de tes cuisses. Tu devrais bouger, savoir dire stop, le repousser du pied. Tu restes silencieuse. Tu penses au poste promis. A l'excitation dans ses yeux, aussi. Ca fait longtemps que tu n'as pas vu l'excitation que tu provoques chez un homme. Il joue maintenant avec l'étoffe de ta culotte, essaie de s'insérer en toi. Tu resserres les cuisses, murmures un "Non" que tu n'arrives pas à hurler, tu ne sais pas pourquoi. Le député-maire te force à t'ouvrir : "Ne fais pas ta timide, tu es une bonne fille, tu aimes ça." Le job est à toi désormais; tes pieds, tes cuisses, ton sexe sont à lui. Chaque jour, quand il veut, seul ou avec sa "Pompadour" qui regarde, qui participe. Ca te dégoute, mais tu te tais. Tu n'as plus de mots et, bientôt, plus de travail. Tu n'en veux plus, de son job, de sa bave et de ses doigts.
mercredi 22 juin 2011
S'asseoir en costume froissé ...
"Oui, on aimerait, comme James Salter ou Charles Simmons, devenir un beau vieux, au lieux d'un vieux beau. Simplement s'asseoir en costume froissé, et fermer les yeux pour se récapituler, glanant çà et là les moments de joie qui ont justifié notre présence sur terre. Oh, ce n'était pas grand-chose, "une maîtresse italienne tout ce qu'il y a de bien, qui prenait l'avion n'importe où pour me rejoindre", trois fois rien, les yeux émeraude de Lara Micheli, un soir d'automne, au Café du Soleil, à Genève ..."
Frédéric Beigbeder, Premier bilan après l'apocalypse
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lundi 20 juin 2011
Tchin à Pierre de Régnier
Lisant le précieux livre de Beigbeder, Premier bilan après l'apocalypse (Grasset), en écoutant, évidemment, Les Chanteuses - Priscilla de Laforcade et Victoria Olloqui - je tchine avec Paul-Jean Toulet et Antoine Blondin, Ellis et McInerney, Truman Capote et Jean-Jacques Schul, JG Ballard et Dorothy Parker, Sagan et Modiano, et avec Pierre de Régnier, fils par la bande de Pierre Louys. Son roman La vie de Patachon, réédité il y a quelques temps par le Castor Astral, était une merveille. Ses poèmes, aussi. On est chez Toulet, chez Jean de Tinan : amours, mélancolie, petits luxes et petites morts, volutpté du temps suspendu, alcool fort et folie douce. Le titre d'un de ses recueils ? Erreurs de jeunesse. C'est parfait, ça sonne et ça touche :
"Je suis un personnage étrange,
Réaliste et paradoxal,
J'aime les pyjamas oranges,
L'amour, le chypre et les Pall-Mall.
J'aurai fait toutes les folies
Qu'on a pu faire à vingt-trois ans ;
Les femmes sont toujours jolies
Quand on est tendre et inconstant !
Mes malheurs sont inconcevables
Car je suis toujours en retard,
Mes amours incommensurables
Et mon cœur est un grand bazar.
Mon bonheur n'a pas de limites,
Je suis gai, philosophe et fou ;
Aussi je prends beaucoup de cuites
Et le hasard arrange tout.
Je bois mes nuits mélancoliques
En vieux noceur désabusé ;
Mes aurores sont romantiques
Et mes regrets désespérés...
Et quand, dans le matin qui passe,
Je me vois au soleil levant,
Je m'engueule devant ma glace
Et je m'adore en m'endormant !"
mercredi 1 juin 2011
Style de vie
Toujours trop loin des maisons de famille, des bords de mer et des terrasses le long des lacs, n'existent finalement que les verres de Cheverny de chez Puzelat bus entre amis, l'immonde défait, autour de minuit, d'une langue française mélancolique, quelques films du monde d'avant, la fumée d'une Lucky strike, des mots flâneurs contant des histoires de grâce et de (petites) morts, le temps suspendu et la peau si sensuelle de miss K. avant, pendant, après l'amour.
mercredi 25 mai 2011
Vicky Christina Barcelona
J'en connais un autre qui fut accusé de gestes sexuels très déplacés : Woody Allen.
C'était le début des années 90. Woody s'ennuyait avec sa compagne Mia Farrow, lui préférant une de ses filles adoptives.
Mia Farrow voulut le traîner devant un Tribunal, au grand bonheur d'un procureur très heureux de se taper le réalisateur de Manhattan.
Franck Sinatra, dixit Mia Farrow, était prêt à faire briser les deux jambes de Woody.
Il n'y eut, évidemment, ni jambes brisées, ni confirmation des accusations d'inceste et autres conneries, ni procès.
Woody, depuis, ne revoit plus Mia. Il a mieux à faire. Se balader du côté du Vieux continent, par exemple. Avant Midnight in Paris et au milieu de sa trilogie Londonienne - le sublime Match Point, le paresseux Scoop et le glaçant Rêve de Cassandre, trois films hautement chabroliens période Gégauff -, il s'arrêta à Barcelone.
Le résultat ? Vicky Christina Barcelona.
Un film d'été, de fugue, de légèreté profonde, de sensualité.
La brune Rebecca Hall et la blonde Scarlett Johansson jouent les touristes américaines sur la Costa Brava. L'une est timide et presque mariée ; l'autre a un ulcère et se veut délurée. Javier Bardem, peintre portant chemise et pantalon en lin, les invite pour un ouiquende à Oviedo. Il vient de divorcer de Penelope Cruz, après quelques estafilades de couteau.
Bardem, dandy séducteur, macho délicat, se grisera de chacune, qui se griseront de lui.
Dans Vicky Christina Barcelona, la beauté est sur les peaux, au coeur des étoffes, dans les courbes et les regards des femmes ; dans la classe de Bardem, ennemi désigné des traders et autres apôtres de la banque. Entre deux verres de vin, les lèvres s'attirent, les corps se mêlent. Il y a des sourires, des larmes, des illusions perdues, retrouvées, et des coups de feu. Drames et plaisirs sur l'écran noir.
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