Affichage des articles dont le libellé est jeune fille. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est jeune fille. Afficher tous les articles

mercredi 28 décembre 2011

Matthieu de Boisséson échappe aux tueurs


Notre camarade Leroy en a parlé très bien dans Causeur (http://www.causeur.fr/l%E2%80%99art-de-la-fugue,14231) et sur son blogue : http://feusurlequartiergeneral.blogspot.com/2011/12/echapper-aux-tueurs.html.
Frédéric Beigbeder l'a fait dans Le Figaro Magazine : http://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2011/11/19/01006-20111119ARTFIG00577-echapper-aux-ploucs.php.
Echapper aux tueurs est de ces livres rares et précieux à lire et à relire, lors d'un voyage en train par exemple, alors que défilent les paysages d'hiver, de la fin de la terre jusqu'à Paris.
A lire, à relire, en soulignant fusées et fulgurances, profondes et légères :
“S'inquiétant de mon état morose, mon ami JL, qui travaille dans la mode, m'annonce la venue chez moi, pour une fashion week, de quatre mannequins de nationalités diverses. Je pense qu'il plaisante. Un soir, je les retrouve toutes les quatre à m'attendre sous le porche, avec de nombreux bagages. Elles devaient rester une semaine. Elles resteront trois mois.”
“Leur beauté est une étrangère : ce sont des êtres venus d'ailleurs, qui vont étonner tout l'immeuble en montant et descendant les escaliers.”
“Quand elles furent parties (mais certaines allaient revenir), je découvris qu'elles m'avaient soigné. J'avais été leur hôte.”
“Il faut dire aussi que la beauté est une menace, ce que savent les nymphes et les déesses.”
“Marie, qui a 19 ans, semble entourée d'un halo de brume.”

“Les correspondances, les voyages impossibles, celui qui reste et celui qui part, celui qui part trop tard, tout cela procède d'un mouvement émerveillé."

"En lisant, nous nous apercevons que nous chuchotons parfois avec des femmes, vivantes ou mortes, souvent oubliées, qui ont aimé avec un élan qui nous touche – parfois nous accable – par sa pureté. Certaines appartiennent au cercle des Délaissées dont parlait Rilke. Dans ce qu'elles disent souffle le vent d'une navigation sans retour.”


“Nager dans les îles d'Angra dos Reis, avec les montagnes aux alentours. L'eau est à la fois pure et limoneuse. On plonge et, quand on a la tête dans l'eau, on ne voit pas le sable. Paraissent émerger de la mer les chevelures savamment désordonnées des îles, la texture serrée de leurs boucles dans lesquelles, le soir, tombent les étoiles tandis que les oiseaux se taisent.”

“Les voyages brefs, que mon travail m'a parfois amené à faire, sont de brusques intermèdes, comme une irruption d'images, qui ont parfois la force de décharges électriques.”

“Il faudrait que quelque chose se passe, que je m'éveille, que je marche au hasard la nuit dans une rue sidérée, que je parte à l'aveugle vers la fête du bouquet, vers les voix fraîches, à l'heure où les premiers soupirs se font entendre derrière des volets clos, et où la montagne va entrer par la fenêtre.”

“Dans tout vêtement, il y a un tonique ressentiment.”

“Peu avant sa mort, elle réclama simultanément l'extrême-onction et une robe pour l'été.”

“Dans les rues soufflent des vents coulis glacés”

“Echappe aux tueurs, laisse moi m'occuper de tes
regrets mécaniques”

mardi 13 septembre 2011

Beigbeder au coeur d'une bibliothèque en ruines


Dans le Service littéraire du camarade Cérésa, en vente jeudi prochain, vous pourrez lire mon ami Christian Authier parlant de Simon Liberati. Roland Jaccard, François Bott, Eric Neuhoff, Anthony Palou également. Et mes quelques mots sur les 100 livres que Frédéric Beigbeder embarquerait sur cette île déserte que nous cherchons tous ...

Quand Jeff Bezos, pédégé d'Amazon, inventeur d'une tablette numérique froide comme un cadavre et serial killer du verbe chair, assure que “Le livre papier est une vieille technologie qui a beaucoup d'inconvénients”, Frédéric Beigbeder sort son revolver. Faisant feu de mélancolie, il se souvient des doigts délicats d'une jeune fille tournant, dans un avion, les pages d'Amants, heureux amants de Valery Larbaud. Beigbeder a raison : les jeunes filles ont un charme fou alors que leurs yeux se posent sur une couverture, sur des caractères imprimés, et qu'elles se laissent happer par une histoire titrée Mémoires d'un jeune homme dérangé ou Un roman français.
En 2001, Beigbeder s'était intéressé, avec Dernier inventaire avant liquidation, aux 50 ouvrages préférés des Français, saluant notamment Breton, Fitzgerald, Céline et Proust. Dix ans plus tard, dans Premier bilan après l'apocalypse, il choisit lui-même, godelureau snob et popu à la fois, 100 livres à rapter au coeur de nos bibliothèques en ruines.
Peaufinant des chroniques données à Voici, Playboy et au Figaro magazine, il offre le roman de ses lectures, se raconte dans le miroir d'artistes aux fêlures masquées de style. Il évoque sa découverte de San Antonio, trinque chez Castel avec Jean-Jacques Schuhl et Bernard Frank, réunit Bukowski et Truman Capote, oublie Morand et Drieu la Rochelle au profit du cinéaste Yann Moix, dérive dans New York avec Jay McInerney, partage la Vie de Patachon de Pierre de Régnier avec Simon Liberati, se rappelle sa rencontre avec Blondin, tombe amoureux d'héroïnes nommées Sagan ou Dorothy Parker. En éternel gamin de Guéthary et parolier des sensuelles Chanteuses, Beigbeder parle aussi de Paul-Jean Toulet comme personne : “Orphelin de mère, il a cherché sa beauté toute sa vie, partout, l'a retrouvée parfois, et perdue souvent.”
Au hasard d'une page, enfin, il donne la clé de cette beauté, écho infini de nos plaisirs : "Oui, on aimerait, comme James Salter ou Charles Simmons, devenir un beau vieux, au lieux d'un vieux beau. Simplement s'asseoir en costume froissé, et fermer les yeux pour se récapituler, glanant çà et là les moments de joie qui ont justifié notre présence sur terre. Oh, ce n'était pas grand-chose, “une maîtresse italienne tout ce qu'il y a de bien, qui prenait l'avion n'importe où pour me rejoindre", trois fois rien, les yeux émeraude de Lara Micheli, un soir d'automne, au Café du Soleil, à Genève …" Après l'apocalypse, lisons Beigbeder.

Frédéric Beigbeder, Premier bilan après l'apocalypse, Grasset, 2011
Papier paru dans Service littéraire, septembre 2011

samedi 25 juin 2011

Jeunes filles tristes, Causeur et brigade légère ...

Nos "Jeunes filles tristes" sont sur Causeur.
C'est ici : http://www.causeur.fr/la-fabrique-des-jeunes-filles-tristes,10391
Comme toujours, plaisir d'être dans l'auberge espagnole d'Elisabeth Lévy, entre François Marchand, David Di Nota, Roland Jaccard, Agnès Wickfield, Ludovic Maubreuil, Marc Cohen, David Desgouilles, Basile de Koch et Jérôme Leroy, ami si précieux et camarade d'exception.
Ca me fait penser à ceux que Jean-Edern Hallier appelait, dans L'Idiot International, sa "brigade légère".
Les mots, à l'assaut et à la caresse ; et le style qui n'en fait qu'à sa fête mélancolique.
Tout ce qui nous plaît et tout ce qu'on retrouve dans la très belle Géométrie du flirt (édition Contrejour) de Claude Nori. Le texte est parfait, "grâce efficace" ; la préface, merveille de légèreté sensuelle et profonde, est signée Frédéric Schiffter. Les photos ? Elles nous entraînent sur le chemin de sable des fugues, de l'été, des Lolitas, des amoureuses, de l'eau à la bouche.

jeudi 23 juin 2011

La fabrique des jeunes filles tristes


Tu as presque 8 ans. Déjà, tu te disputes avec tes copines de CE1. L'une dit ne pas aimer son père. Parce qu'il est "Arabe". L'autre veut aller dans une école privée. Parce que "c'est là où vont les meilleurs". Le soir, après avoir fait tes devoirs, il y a des larmes, des histoires d'amoureux, d'amies "volées" par d'autres amies. Le soir, il y a aussi les curiosités des choses de la vie : qui était cette petite Anne Franck, quel est ce livre dont la couverture ressemble à Du soufre au coeur, qu'est-ce qu'un "cancre" ?
Tu as 14 ans. Tu es en 4e dans ce collège où les garçons t'appellent "sale pute". Au début tu les trouvais cons, les garçons. Mais ils parlent comme dans Secret story ou Les anges de la téléréalité. Toi, d'ailleurs, tu t'habilles comme les filles de ces émissions que tu regardes, sur le ouèbe, en rentrant chez toi. Pendant que tes parents s'engueulent dans le salon. Tes devoirs, tu les feras, peut-être, après avoir insulté cette salope de Britney sur fesse bouc. Britney t'a piqué Kevin, parce que tu avais embrassé John dans les toilettes. Dans les couloirs, l'autre jour, entre deux cours, Britney t'a crachée à la gueule. Tu l'a giflée, griffée, cognée à coups de pieds. Elle l'avait méritée. Tes copines étaient d'accord. Une salope, Britney. A la sortie du collège, ce soir, c'est Dylan qui s'approche de toi. Dylan, lui aussi, te dit que tu es une "sale pute". Dylan te dit encore : "Touche plus à ma soeur !". Et Dylan commence à taper, avec ses poings d'apprenti boxeur de 15 ans. Au deuxième coup, tout se brouille dans ta tête, dans ton corps.
Tu as 17 ans. Tu t'ennuies au lycée, où seuls le professeur de lettres et le professeur d'histoire t'intéressent. Le professeur de lettres est connu. Tu sais qu'il a eu, il y a longtemps, le prix Goncourt. Il a une drôle de tête, le professeur de lettres, avec ses cheveux aplatis sur son front et une mèche qui part en quenouille. Toi et tes copines Clémence et Claudine, ils vous appellent "les petites pisseuses". Quand l'été se pointe, il aime bien regarder vos seins, vos jambes nues. L'autre jour, il t'a dit : "Tu as de jolies pommes". Tu as souri : sa voix, toujours, est délicate. Même quand, le jour de la rentrée, il annonce : "L'année va être dure comme ma bite !" Des filles ont répété ça à leurs parents, qui ont voulu porter plainte. Les mêmes filles, pourtant, ne protestent jamais quand les garçons les appellent "sale pute", hurle : "Suce-moi la bite, pétasse !" Pour t'évader, dans ta chambre, tu lis quelques auteurs que le professeur de lettres t'a conseillé : Blondin et Dorothy Parker, Sagan et Dawn Powell, Patrick Besson et Gabriel Matzneff. Ivre du vin perdu, ce beau roman d'amour, tu vas y penser en courant de longues minutes, sous le soleil pâle de la fin de journée. Au rythme léger de ta foulée, tu penses à Pierre aussi. Tu l'aimes, Pierre, et tu lui as écrit une lettre, que tu lui donneras demain, avant les cours. Tu n'as, par contre, pas envie que ce type sorti de nulle part court avec toi. Non, tu ne lui diras pas ton nom. Tu n'as pas de cigarettes sur toi, non plus. Et tu ne veux pas boire un verre chez lui. Tu aurais voulu, surtout, qu'il ne t'oblige pas à t'arrêter, qu'il te lâche le bras, qu'il ne sorte pas ce couteau, qu'il ne te traîne pas dans ce coin perdu du parc, menaçant : "Tu fermes ta gueule, sale pute, ou t'es morte." Tu n'as pas fermé ta gueule.
Tu as 26 ans, une petite fille de 6 ans que tu élèves seule, pas de travail. Le pôle emploi ne te propose rien, hormis te présenter à la permanence du député de ta circonscription, qui est également le maire de la ville. Tu l'as déjà vu à la télé, ce vieux beau aux cheveux gris. Il n'a pas l'air sympathique mais il te reçoit, très vite, à la mairie. Tu es vaguement flattée quand il te dit qu'il te trouve jolie. Il a précisé : "Très sexy". En t'invitant à la soirée d'inauguration d'un salon du livre, il a voulu te rassurer : "Ne vous inquiétez, il y a toujours du travail pour un brin de femme comme vous." Un job, c'est ce que tu veux. Pour toi, pour ta fille, pour payer la bouffe, le loyer de l'appartement. Le député-maire te comprend, il fera quelque chose pour toi, il veut te revoir. Dans son bureau, il te trouve trop stressée. Il faut te détendre, t'allonger sur le fauteuil relax : "Vous connaissez la réflexologie ?" Tu n'en as jamais entendu parler. Tu portes, cet après-midi, un caraco noir, une jupe bleue nuit, des escarpins d'été que tu viens d'acheter sur le ouèbe. Le député-maire te demande d'ôter tes escarpins et d'enfiler des mi-bas couleur chair : "Je ne supporte pas les pieds nus." En commençant à malaxer la plante de tes pieds, il t'annonce qu'une place va se libérer à la mairie et qu'elle sera pour toi. Si tu n'es pas trop angoissée, bien sûr. Les mains du député-maire ne sont pas désagréables. Impression d'une caresse profonde. Tu es surprise, par contre, quand il se met à sucer ton gros orteil. Sa bouche bave beaucoup, ne s'arrêtant que pour demander : "Tu aimes ?" Il te tutoie désormais, tandis que ses doigts filent le long de tes cuisses. Tu devrais bouger, savoir dire stop, le repousser du pied. Tu restes silencieuse. Tu penses au poste promis. A l'excitation dans ses yeux, aussi. Ca fait longtemps que tu n'as pas vu l'excitation que tu provoques chez un homme. Il joue maintenant avec l'étoffe de ta culotte, essaie de s'insérer en toi. Tu resserres les cuisses, murmures un "Non" que tu n'arrives pas à hurler, tu ne sais pas pourquoi. Le député-maire te force à t'ouvrir : "Ne fais pas ta timide, tu es une bonne fille, tu aimes ça." Le job est à toi désormais; tes pieds, tes cuisses, ton sexe sont à lui. Chaque jour, quand il veut, seul ou avec sa "Pompadour" qui regarde, qui participe. Ca te dégoute, mais tu te tais. Tu n'as plus de mots et, bientôt, plus de travail. Tu n'en veux plus, de son job, de sa bave et de ses doigts.

samedi 23 avril 2011

Les petites morts de Patrick Besson



Qu'il s'intéresse aux mystères de l'Afrique, à Mike Tyson ou à la troublante disparue niçoise Agnès Le Roux, Patrick Besson est un écrivain proustien. Il quête le temps perdu, datant ses tristesses tel le Baudelaire de Mon coeur mis à nu. Dans la lignée de 28 boulevard Aristide Briand et Tour Jade, où Besson partait de quelques rues de sa vie pour se rendre « accessible à certaine mélancolie », Come baby laisse la mémoire vagabonder sur le corps des jeunes femmes. Un court roman vrai, en forme de flânerie sur le vif des sentiments, mots précis à l'assaut et à la caresse.
Astrid est une journaliste people blonde, râleuse et sensuelle. Elle a tout pour plaire, sauf ce qui attache – « la désinvolture ? Le désintérêt ? » Alors qu'elle réapparaît à une table du Grand Véfour, Besson se souvient de leur histoire et d'un séjour en Thaïlande pour l'oublier : « On ne devrait pas dire une histoire d'amour mais une histoire, parce que vient toujours le moment où il n'y a plus d'amour. »
Entre l'ours et la poupée, il y eut des voyages de presse, Un parfum de jasmin de Michel Déon, des chambres d'hôtel, l'ombre de Romain Gary, des taxis, la Corse puis le vide des coeurs battus que Besson comblera en regardant en boucle Lady Bar, un téléfilm tourné en Thaïlande.
L'une des actrices - « Pamela Anderson thaï » - l'obsède, se superpose à la silhouette d'Astrid. Besson veut la rencontrer, l'effleurer. Il n'arrivera pas jusqu'à elle, happé par deux adorables prostitués, Aom et Noï, qui habiteront ses nuits dans la chambre 0812 du Shangri La de Bangkok. « Come baby », lui disent-elles avant, pendant, après l'amour. Besson note : « On ne voyage pas en Thaïlande pour assouvir ses besoins sexuels, mais pour voyager dans sa jeunesse avec la faculté de l'arranger à son goût. »
Restent alors l'empreinte douce d'un dernier baiser au petit matin, des billets glissés dans un sac, une photo sexy envoyée par SMS et les peaux mêlées d'Astrid, Aom et Noï. Une certitude, aussi : le plaisir, tarifé ou non, est la petite mort de l'homme de cinquante ans au corps fatigué, à l'esprit détaché des pâles illusions.

Patrick Besson, Come baby, Mille et une nuits, 2011
Article paru dans Service littéraire, avril 2011, sous le titre "Les cons de la rivière Kwaï"

mardi 12 avril 2011

Un feu follet nommé Berthet

Dans le mensuel Causeur d'avril (Causeur.fr dit tout ce qu'il faut pour s'abonner et ainsi lire les excellents textes du camarade Leroy, de François Marchand, de Bruno Deniel-Laurent, de Basile de Koch, j'en oublie), je parle des jeunes filles, de la plage, de la mélancolie, de champagne, c'est-à-dire de Frédéric Berthet.

Les bulles sont souvent tristes les nuits de Noël. Le coeur fragile d'un père, par exemple, se débat pour que le tic-tac ne s'arrête pas. Le 24 décembre 1983, c'est le scénariste Paul Gégauff qui s'en va, à couteaux tirés. Vingt ans plus tard, l'écrivain Frédéric Berthet s'écroule dans son appartement de la rue Tournefort, à bout de souffle, d'alcool. L'époque ne goûtant guère la grâce fragile des feux follets, ils ne seront pas nombreux à saluer, d'un tchin plein de larmes, sa mémoire lunaire : Olivier Frébourg, Patrick Besson, Eric Neuhoff. Des amis qui, naturellement, trouvent leur place dans la correspondance de Berthet qu'éditent les éditions de la Table Ronde, aux côtés de Philippe Sollers, Roland Barthes, Jean Echenoz, de quelques demoiselles et de Michel Déon. Michel Déon, pour Berthet, fut ce que Chardonne a été pour Nimier : un aîné qui donne le tempo. A la différence de l'auteur de Claire et Vivre à Madère qui conseillait au hussard dix ans de silence, Déon incite par contre Berthet à aller au bout de ses idées: « Je crois aussi qu'il faut que vous vous preniez par la main et que vous travailliez. Les vieux dictons ont souvent raison : le travail, c'est la santé. Un écrivain (et vous en êtes un) est fait pour écrire. Sans cela, il n'est rien. Ne soyez pas rien. Ce serait vraiment dommage, à la fois pour vous-même et pour ceux qui ont foi en vous. Je sais que ce n'est pas facile mais il y a une formidable ivresse quand on a réussi, quand on est venu à bout d'une page, de plusieurs pages. »
Une certaine fêlure
En 1978, Berthet semblait répondre par avance à Déon, posant les derniers mots de toutes ses esquisses : « Mais si un soir, prenant la plume, vous en venez à écrire une page qui ne s'adresse plus à personne, alors, dans ce vide succédant à l'absence, vous aurez une idée de ce qu'est un roman, même si vous n'en écrivez jamais. » Dans les lettres qu'il poste des campagnes de France, de New York, de Malte ou d'autres contrées, Berthet promet beaucoup. Oui, il passe ses journées à écrire. Oui, il est heureux que le livre soit presque achevé. Oui, il relit l'ultime version de son chef d'oeuvre. Oui, Antoine Gallimard en aura pour son argent. Chacun des titres qu'il annonce donnent envie : L'homme de confiance, Trimb, Traité complet de pêche, suivi de Le tennis moderne en 5 leçons, En marche ou un particulièrement excitant Tour du monde en 80 filles. L'envie, justement : carburant de Berthet, mêlé à la fatigue qui saisit, parfois, les grands vivants. Longtemps, la quête de la blue note a été la plus forte. Puis le goulot d'une bouteille de gin, de vin ou de ouisquie a cogné les mots recueillis dans ses carnets – son Journal de Trêve posthume – , dans ses nouvelles – Simple journée d'été, en 1986 – et dans son unique roman, Daimler s'en va, en 1988.
Un orfèvre de l'émotion
Daimler s'en va, à (re)découvrir aujourd'hui en format poche, raconte la vie, l'ennui, les petits plaisirs et la mort de Raphaël Daimler, dit Raph. Daimler ne va pas à la fiesta qu'organisent son ami Bonneval et sa petite amie Véro. Il envoit à Bonneval une longue lettre, bye bye rieur aux excès et aux éclats de rire. Daimler est un chic type. Il écrit, sous le pseudo de Martin Hawaï, les paroles d' Héroïque - « J'ai perdu mon lipstick / Ca me rend hystérique / J'peux pas rester statique / Va falloir que j'me pique » - qu'on imagine bien sur un Maxi 45 Tours d'Elli et Jacno. Il fume lentement des cigarettes et se souvient de son premier flirt. Il est amoureux des jeunes filles blondes courant dans les blés, ce qui lui permet d'oublier, champagne et psychanalyse aidant, une femme fatale enfuie dans de lointaines îles anglaises. Il envoie des télégrammes qui commencent par « Old sport », s'interroge sur le dandysme aussi. A Bonneval lisant Le chasseur français, il lance des phrases du genre : « Charlie, le dandysme consiste à se placer du point de vue de la femme de ménage qui découvrira le cadavre, au matin. » Daimler n'est donc pas un jeune homme triste. Daimler est juste fatigué, fenêtre ouverte sur l'amer et sur le sentiment de s'exprimer dans une langue étrangère. Daimler, avant le grand saut, se répète en boucle la mélancolique chute finale du recueil Paris-Berry : « Que de fois n'ai-je pas, dans ma vie, entendu l'expression : Mais tu ne te rends pas compte ! Il faut croire que non. Ou alors, pas des mêmes choses, peut-être ? » Daimler, héros aux fulgurances stylées, est le vieux frère de Frédéric Berthet.
Frédéric Berthet, Correspondances 1973 – 2003, La table Ronde, 2011
Frédéric Berthet, Daimler s'en va, « La petite vermillon », La Table Ronde, 2011

mardi 8 février 2011

L'art érotique du plaisir à l'heure où la pleine lune a du plomb dans l'aile


A l'arrière d'un bus scolaire, le surveillant d'un établissement de Meaux boit du mauvais champagne. Entouré de quelques lycéennes grisées par l'alcool, il se prend pour un foutboleur français ou pour Patrick Balkany :

_ Eh les meufs ! On joue à Action ou vérité ?

Une jeune fille, répondant mal à une question, se voit indiquer son gage par le surveillant :

_ Tu me tailles une pipe !

A l'arrière du bus, la jeune fille s'exécute devant ses amies.
Quelques corniauds, le DRH crétin de l'Education national Luc Chatel en tête, diront que le surveillant est un salaud profiteur et que la jeune fille est une dévergondée. Les parents d'élèves joueront leur rôle de parents d'élèves et n'auront pas à demander l'aide d'une cellule psychologique déjà en place. Le proviseur aura peur pour son poste. Les flics rigoleront grassement avec le surveillant. La jeune fille souffrira, longtemps, des regards posés sur elle.
On en est là ?
Tristement, oui.
A l'arrière du bus, l'érotisme classieux s'est pris une balle pleine tête. La séduction et la sensualité aussi.
A l'arrière du bus, la réalité ressemblait à une vidéo crade amateur du ouèbe, un truc "Gonzo porno" loin du style tonitruant de Hunter Thompson, titrée genre : "Saoule elle se fait sodomiser" ou "Pétasse ivre suçant une bite".
A l'arrière du bus, un mec s'est vu comme le hardeur des cours de récré et une jeune fille a cru ce qu'on lui répète, de plus en plus, partout : la jeune fille désirable est une pute comme une autre qui, si elle n'est pas d'accord, n'est bonne qu'à rester chez elle ou à cacher ses seins qu'on ne saurait voir.
A l'arrière du bus, le désir n'était plus que le reliquat de la loi de l'offre et de la demande, loi qui n'est plus celle du plus fort uniquement, mais surtout celle du plus dégueulasse.
Il existe mille lieux pour offrir du plaisir à une jeune fille, pour en recevoir, pour goûter tout de sa grâce.
Lire Roger Vailland. Lire Roland Jaccard. Lire Gabriel Matzneff. Lire José Pierre. Tant d'autres encore que Luc Chatel ne connaîtra jamais, lui qui, à chacun de ses mots, enterre un peu plus toute éducation - artistique, philosophique, sentimentale, sexuelle.
Lire et voir, revoir, plutôt que les vidéos crades du ouèbe, les films de Rohmer, obsédé élégant.
Pauline à la plage. Ou Les nuits de la pleine lune, avec cette exquise et éternelle jeune fille qu'était Pascale Ogier.
"Les nuits de la pleine lune", c'est autre chose que "les nuits à l'arrière du bus".
Chez Rohmer, la langue n'est pas qu'une histoire de pipe. La langue française caresse, légère et profonde. La langue trace les frissons de la séduction. La langue française met l'eau à la bouche du désir. La langue incite alors aux débauches les plus belles, mots et peaux mêlés.
Message à Luc Chatel :
Laissez tomber la suppression des allocations familiales, l'apprentissage de l'anglais dès 3 ans, le renforcement des maths et des sciences, les coupes brutales dans les effectifs : imposez, dans chaque collège, dans chaque lycée, des heures afin que les surveillants et les jeunes filles puissent découvrir les films de celui que Gégauff appelait "le grand Momo".

mardi 11 janvier 2011

Elle s'appelait Audrey

Parce que Frédéric Beigbeder, dans une vieille chronique que je relis, évoquait la silhouette sans vie d'Audrey à propos de la Nostalgie de l'ange d'Alice Sebold et parce que la fin, d'une beauté et d'une tristesse infinie, des Bonnes femmes de Claude Chabrol, scénario de Paul Gégauff, rappelle les offenses criminelles faites à la grâce des jolies demoiselles, je me souviens de quelques mots anciens écrits un été.

Sous les sunlight caniculaires d’août, les cadavres se ramassent à la pelle. Sur les trottoirs, dans les fourrés ou les terrains vagues, parfois au fond d’une rivière où gambadent quelques truites. Gendarmes, flics, pompiers, volontaires organisent des battues. Les experts parlent d’ADN, d’empreintes. Le bon peuple demande de l’aveu, des confessions intimes et le retour de la peine capitale.
L’aveu m’intéresse peu. Ce qui m’importe, ce qui m’est capital, c’est tout ce qu’il réverbère : les ombres du portrait robot, les phrases volées lors d’une conversation de bistrot, les visages sculptés au seuil d’un commissariat, les photos qu’on ressort quand tout est trop tard, quand le drame a eu lieu.
La photo d’Audrey par exemple. Au cœur des faits divers - ces lambeaux de tragédie -, il y a souvent une fée, une petite fille, une Lolita appâtée, déchirée et sacrifiée.
Le 5 août 2003, Audrey revenait, en début d’après-midi, du marché de l’Ile de Ré. Elle y avait aidé son père à vendre ses huîtres. Elle avait vu quelques copains, quelques copines. Ils passeraient la chercher, après sa journée, pour boire un verre en terrasse. Audrey avait tout prévu. Une fois arrivée à la maison, elle se reposerait un peu. Elle lirait quelques pages de L’amour fou d’André Breton.
Audrey pensait à André Breton, à l’amour fou qui tombe du ciel, à l’amour fou qu’elle attend, quand le type l’a abordée. Il la suivait depuis le marché. Ou alors il l’avait surprise en route. Ou peut-être il la connaissait depuis longtemps. Peut-être était-il un « proche », un « familier ». Le type a demandé du feu. Ou il a beuglé « Ferme ta gueule connasse ou je te crève ! ». Ou il n’a rien dit. Il a tapé tout de suite. Il a cogné encore puis il a tripatouillé le corps apeuré. Il ne s’est plus arrêté, le type. Il était ailleurs, barré, bon pour les Assises.
Le lendemain matin, un promeneur a retrouvé le cadavre d’Audrey. Audrey avait 16 ans. Elle était brune, belle et discrète comme peuvent l’être, parfois, les lycéennes en vacances. Elle a été frappée, violée puis étouffée.
Le Ministre de l’Intérieur, n’ayant rien à dire, a adressé « personnellement » ses condoléances à la famille. Dans un mois, dans un an, le pauvre type au trou, le même Ministre adressera sûrement « personnellement » ses félicitations aux enquêteurs qui auront permis l’arrestation du zigouilleur d’Audrey.
Les Ministres ne devraient jamais s’approcher des fées. Même mortes, il les salissent.

mercredi 8 décembre 2010

Un vieux spleen de Hank Moody - Californication


Quand "l'hiver est rude", dixit Queneau, que la neige tombe avec grâce, arrêtant le temps de ses flocons de fin du monde, quand les plans sociaux aiguisent les sourires des déhairhaches, il faut regarder Californication, série bukowskienne, hilarante et mélancolique dont le héros, clin d'oeil au grand Chinaski, est écrivain et s'appelle Hank Moody.
Hank Moody, paraît-il, est boudé par des téléspectateurs français qui ont toujours préféré Les experts à The Wire.
Lors de la diffusion de la première saison de Californication, les téléspectateurs français pensaient avoir un peu de cul light à se mettre dans les mirettes, le truc qui n'effrait pas bobonne, l'excite même un peu avant le devoir conjugal de la semaine. Et c'est vrai que Hank voit dans le sexe la plus douce des fuites avant la déroute finale.
Ce qui semble difficile à faire passer pour le téléspectateur français, c'est ça : la certitude de cette déroute finale au coeur de laquelle Hank livre un baroud d'honneur entre alcool fort et dolce vita.
Dans Californication, Hank porte des lunettes noires, en élégant "dégueulasse" pas rasé. Il dérive sous le soleil de Los Angeles. Il n'arrive plus à écrire, fait le nègre, griffonne sur le ouèbe. Il devient professeur pour goûter aux charmes de jolies étudiantes et de belles enseignantes avec lesquelles il couche pour ne pas avoir à inventer d'histoires.
Hank baise comme il boit trop : pour oublier, pour se souvenir.
Oublier que sa femme s'en va ; se souvenir que, avant qu'il n'arrive plus à écrire, il avait une sacrée papatte ; oublier que sa fille pense qu'il ne l'aime plus ; se souvenir de La fêlure de Fitzgerald ; oublier la gueule de bois des hiers et les lendemains de défaite ; se souvenir qu'il n'est pas impossible de tomber amoureux de la plus sensuelle des apparitions.
Quand "l'hiver est rude" et qu'on traîne un vieux spleen de Hank Moody, il faut regarder Californication, les courts épisodes des trois saisons à la suite comme on lirait un roman rapide, drôle et triste.
Daimler s'en va de Frédéric Berthet, par exemple. Ou, autre genre, Plan social de François Marchand.

mercredi 20 octobre 2010

Chocolates pour Pamela Moore


Elle était blonde ou brune, je ne sais pas.
Quand elle publia à 18 ans Chocolates for breakfast, certains évoquèrent Françoise Sagan.
Parce qu'une certaine idée de la profondeur, légère, délicieusement légère.
Et puis les désirs et la mélancolie des jeunes filles.
Elle écrivait sur Hemingway quand elle s'est tirée une balle dans la tête.
Elle avait 27 ans.
C'était l'année 1964.

lundi 11 octobre 2010

L'éducation sentimentale selon Larry Clark


Jeune homme, jeune fille,
La Mairie de Paris et le très libéral Christophe Girard ne souhaitent pas que vous puissiez admirer les photos de Larry Clark au musée d'Art moderne.
"Un musée, ce n'est pas un sex shop" dixit Girard.
La Mairie de Paris vous accepte à la Techno Parade, à la Gay Pride, à la Rollers Day, à la Capote Hours, à la Fête de la musique, aux soirées Guetta et même à la Nuit blanche.
Mais Larry Clark, ses clichés de soufre et de sensualité, de doutes et de petites misères adolescentes, c'est non.
Il vous reste alors les dévédés, qui sont en train de devenir de précieuses vieilleries du monde d'avant.
Il vous reste les films de Larry Clark, Kids, Another day in Paradise et Ken Park.
Dans Ken Park, il y a tout ce qu'on vous interdit de voir au musée d'Art moderne : les désirs naissants, les corps qui se découvrent amoureux, la violence des jours et des nuits, les sorties de route dans les enfers intimes, les peaux qui s'aimantent, se mêlent, jouissent, la beauté des éducations sentimentales.
Dans Ken Park, jeune homme, jeune fille, Larry Clark parle de vous comme personne.

lundi 4 octobre 2010

Aube d'octobre




D'un baiser, sortir de la nuit, goûter l'aube contre tes lèvres.
Te regarder, parée de noir et des nuages fatigués du matin, tracer la ville, filer si loin.
Sniffer l'air froid par la fenêtre, laisser les gouttes effleurer le visage, se souvenir du miracle vivant et chaud de ta peau, de ton coeur du monde où se perdre, se retrouver.
Café, cigarettes, le chat Pablo, quelques mots.
Ecouter Christophe, Main dans la main, parce que ça mélodise la légèreté, la profondeur des émotions.
Glaner sur le ouèbe les niouzes insignifiantes d'un 4 octobre, la langue morte d'un hortefeux, d'un mauvais besson, chercher l'antidote, feuilleter Journal d'un homme perdu de Roland Jaccard, ce volume où il évoque la mort de Gégauff, lire "La seule chose qui m'apaise, c'est l'amour que je porte à L. et le bien-être que j'éprouve à vivre à ses côtés" et se dire qu'il est l'heure de glisser dans le lecteur dévédé du PC La collectionneuse d'Eric Rohmer.
Parce que l'été pas encore mort, parce que Patrick Bauchau, parce que la silhouette et les jambes de Mijanou Bardot dans l'herbe d'une maison de campagne, parce que Haydée Politoff en maillot de bain, en caraco, avec ses espadrilles ou pieds nus, bronzée et moue boudeuse, yeux rieurs, parce que la langue française, toujours, sur l'écran noir de nos fins de nuits blanches, sonne ainsi, beauté beau soucis des derniers aristocrates et des amoureux dilettantes et stylés.
Mais, au fait, qu'est devenue Haydée Politoff ?

jeudi 9 septembre 2010

Remember Le déclenchement muet des opérations cannibales ...


C'était il y a longtemps dans une revue qui devait s'appeler Le Journal de la Culture. Je signais chaque mois un "A ma guise". Je parlais des livres aimés, des silhouettes enchanteresses, de tout ce qui me plaît. J'avais donc parlé du premier recueil de poèmes de Jérôme Leroy, édité par Olivier Frébourg aux Equateurs : Le Déclenchement muet des opérations cannibales. C'est à un livre lire, à relire avec, à la suite, Un dernier verre en Atlantide (La Table ronde) et Physiologie des lunettes noires (1001 nuits). Histoire de ressentir, donc de comprendre, la géographie intime et sentimentale d'un desperado du monde d'avant.
Le mercenaire de la grâce
30 degrés et des poussières, l’ombre se planque, c’est l’été. En terrasse, je bois des demis, allume une bastos et goûte les mots de Jérôme Leroy.
L’ombre – son couteau froid et ses doigts de fée -, je la trouve dans Le déclenchement muet des opérations cannibales. Des poèmes, des récits, des lambeaux d’homme à l’heure de la fin du monde.
La fin du monde ? Comme Céline, JG Ballard ou Dominique de Roux, Leroy l’a sous les yeux : les villes cassées de notre enfance, la douceur des saisons passées par les armes, la négation permanente de la beauté des lucioles. Face à ça, le poète, en mercenaire classe de la seule grâce, se promène, se souvient et sourit. Ses pas l’amènent dans les rues de Pékin et d’Abbeville, de Lisbonne ou de Saint-Malo. Et son sourire fait apparaître d’autres sourires, d’autres silhouettes. Scarlett Johansson dans Lost in Translation, dans Match Point – « La fin du monde viendra / Et elle aura les yeux / de Scarlett Johansson » -, Asia Argento et son angélique tatouage dans New rose Hotel, les jeunes filles à la peau bronzée qui, en Bretagne et ailleurs, « quittent la plage en scooter ».
Que dire, aujourd’hui, à ces Lolita du temps qui passe ? Leur parler de ce « blues de chinois » qui étreint les derniers dandys, du groove si sexy de Marvin Gaye, des belles fugitives de 40 ans. Leur parler des amours qui naissent dans le reflet de cristal d’un verre de pouilly fuissé et surtout, surtout, prononcer ces mots : « Nous avions des terrasses / Pour l’indolence et le bonheur / L’amitié avec l’espace / Pour le plaisir et la nuit / Le vin blanc glacé et les cohibas / Pour la lecture de Pasolini / Pour caresser les bras des filles. »
En terrasse, je bois des demis, j’allume une autre bastos. Je suis, comme Leroy, « un pâle fantôme français » un peu saoul rêvant, pour s’achever, de bouffer la chatte de Catherine Spaak.

Une fille pour l'été


Les jeunes filles, toujours les jeunes filles.
Que font-elles, sous le soleil des vacances, allongées sur leurs serviettes pleines de sable ?
Elles portent des lunettes noires, bronzent seins nus, remplissent des grilles de mots fléchés, laissent leur esprit dériver vers quelques envies inavouables – bel inconnu à embrasser, ivresse douce, nuit d’amour à la belle étoile.
Proposons leur un peu de son, des mélodies du monde d’avant à écouter sur leur Ipod ou autre Itruc: Sea sex and sun de Gainsbourg, J’aime regarder les filles de Patrick Coutin ou L’amour à la plage de Niagara.
Proposons leur aussi de découvrir l’art de la fessée tel que le raconte Jacques Serguine dans son roman coquin L’été des jeunes filles.
Parlons leur, surtout, de Roland Jaccard et de ce bijou qu’est Une fille pour l’été.
Sexe, sarcasmes et mélancolie
Homme des flirts en hiver, des escapades viennoises à la poursuite de Karl Kraus et du « rire du diable » quand le diable à la frange de Louise Brooks ou d’une lolycéenne du Soleil Levant, Jaccard fait sonner la langue avec la précision d’un sniper classieux : « Paris me pesait. Nous étions début juillet. Comme chaque année, je me demandais comment affronter le grand vide de l’été. » Pour éloigner, le temps d’une saison, son suicide programmé, Jaccard avance sa pièce maîtresse : « Une étudiante aux Beaux-Arts que je connaissais à peine, Shade, m’avait accompagné au cinéma Action Christine pour voir le film de Rokuro Mochikuzi : Onibi le démon. Nous avions distraitement échangé quelques baisers. Au moment de nous quitter, je lui avais dit : “Et si nous partions pour Tokyo ?” Pour seule réponse, j’avais senti sa langue frétiller dans ma bouche et ses doigts caresser mon sexe. ».
Direction Tokyo donc, où l’ombre érotique d’une certaine Asako est partout, où l’histoire d’amour ne commence pas. Chez Jaccard, l’amour est un échec et mat désabusé – « Je jouerai à être ton premier amour et toi à être mon dernier » – où les amants ne se retrouvent, bien plus tard à Paris, que pour voir Eyes wide shut de Stanley Kubrick. Le film ne plaît pas. La faute à Tom Cruise – Nicole Kidman fumant de l’herbe en caraco blanc est, quant à elle, d’une sensualité qu’elle n’offrira plus. La faute à Shade, qui oublie trop vite les mots de Pessoa tirés du Livre de l’intranquillité : « La vie m’écoeure comme un remède inutile. »
Incandescence triste
L’été s’en va, Shade aussi, laissant place à des « poupées frigides » et à des fantômes fragiles nommés Marie, Amélie, Mélanine ou Sylvia Plath qui écrivait : « J’ai besoin de ce qu’il y a de plus impossible, quelqu’un qui m’aime quand je me réveille la nuit. »
L’été s’en va, Jaccard croise ses vieux amis Louis Scutenaire, Charles Bukowski, Woody Allen et Ennio Flaiano, le scénariste de la Dolce vita et de Huit et demi.
L’été s’en va, il est l’heure, peut-être, du départ pour Vegas, ce voyage ultime qu’effectuait un Nicolas Cage ravagé, au plus près de l’incandescence lumineuse et triste d’Elisabeth Shue, dans le crépusculaire Leaving Las Vegas.
Pourquoi Las Vegas ? « Il y a des piscines, du soleil, de l’arnaque, de l’inanité, des jeux et ce grand jeu que nous jouons tous avec la mort. Vous le savez aussi bien que moi : la société a plus à voir avec une party de suicidaires à grande échelle qu’avec une organisation d’êtres rationnels. Ce désespoir tranquille qui nous bouffe ici, au moins dans le désert hystérico-orgiaque du Nevada nous y échapperons. »
Les jeunes filles, l’été, l’amour, la mort et, à la fin de l’envoi, Jaccard qui touche.

Roland Jaccard, Une fille pour l'été, Zulma, 2000
Papier paru sur Causeur.fr, été 2010.

lundi 6 septembre 2010

La haine des plages







Connaissez-vous José Pierre ?
Ami des surréalistes, poète, essayiste, il est l’auteur d’un dictionnaire de poche du pop art et de nombreux romans – notamment Qu’est-ce que Thérèse ? C’est les marronniers en fleurs, salué par Mandiargues et Truffaut – où les sens sont à la fête. Frédéric Schiffter parle de lui dans ses Délectations moroses.
Le “philosophe sans qualité” nous apprend que les jolies lycéennes, auxquelles il enseigne la pensée de Clément Rosset et les mélodies mélancoliques de Françoise Sagan, aiment beaucoup La haine des plages, roman publié par José Pierre en 1980, roman qu’elles lisent et relisent sous la couette les nuits d’hiver ou, les jours d’été, parées d’un maillot de bain blanc et chaussées d’espadrilles, en terrasse d’un bistrot avec vue sur mer.
Les jolies lycéennes de Schiffter ont un goût exquis – ne doutons pas qu’elles apprécient également Le Professeur de Valerio Zurlini avec Alain Delon et la féerique Sonia Petrova. Les jolies lycéennes sont une incitation à se perdre entre les pages de José Pierre qui, en exergue, cite Francis Jammes : “Veux-tu faire se pencher vers moi comme des roses toutes les bouches de toutes les jeunes filles ?”
Un amour d’été
Nous sommes à Biarritz, un mois de juillet de la fin des années 70. Un critique d’art cinquantenaire, séducteur d’avant l’ère des boîtes à partouze, est l’amant d’une artiste photographe et tombe amoureux de sa fille de 13 ans. Avec une élégance qui fait penser au Dominique Noguez d’Amour noir, José Pierre raconte cette histoire de passion et de petite mort lente. “A mes propres yeux, ce n’est pas le moindre mystère de mon comportement amoureux que cette propension que j’ai à me trouver au même moment sensible à plusieurs femmes, même si de l’une d’elles en particulier je suis profondément épris. Un moraliste dirait que chez moi le roucouleur n’est jamais très loin du libertin ; un historien des moeurs et de la littérature que le Romantique coexiste fort bien dans mon coeur avec l’homme du XVIIIe siècle – et Werther avec Valmont !”
Dans La haine des plages, Pierre laisse la parole à la douceur et aux drames d’une saison sous les caresses. Il y a des jeux érotiques qui excitent, puis qui lassent. Il y a un film vu un soir de pluie, avec Michel Piccoli comme acteur principal. Il y a une mère qui flirte avec la jalousie. Il y a certains plaisirs du corps comme ultime résistance, déjà, à un monde de légèreté qui se meurt. Il y a surtout Cathy à la plage, sur la Côte des Basques ou sur le Rocher de la Vierge : son visage “presque en amande”, ses cheveux “d’un chatain très léger, qui lui faisait comme un nuage alentour de la tête”, ses “yeux d’un bleu tirant aux confins du gris”, ses lèvres tarmac des baisers insensés, ses épaules délicatement arrondies, ses seins de nymphette sous le bikini ou en liberté, ses jambes longues et bronzées et son art de fumer, avec l’innocence sensuelle d’une héroïne de Tom Wesselman, des cigarettes blondes.
Peut-on aimer une jeune fille ? Notre époque de procureurs ennemis de la peau et des mots répond par des procès et des listes noires. Nabokov, avec Lolita, a répondu “oui”; Gabriel Matzneff - relire Ivre du vin perdu ! - également; José Pierre et les jolies lycéennes de Schiffter aussi.
La haine des plages ancre dans le coeur de chacun, de chacune, le sourire de Cathy avant, pendant, après l’amour et la nostalgie des étés de notre éducation sentimentale.
José Pierre, La haine des plages, éditions Gallilée, 1980
Papier paru sur Causeur.fr, été 2010