Nos "Jeunes filles tristes" sont sur Causeur.
C'est ici : http://www.causeur.fr/la-fabrique-des-jeunes-filles-tristes,10391
Comme toujours, plaisir d'être dans l'auberge espagnole d'Elisabeth Lévy, entre François Marchand, David Di Nota, Roland Jaccard, Agnès Wickfield, Ludovic Maubreuil, Marc Cohen, David Desgouilles, Basile de Koch et Jérôme Leroy, ami si précieux et camarade d'exception.
Ca me fait penser à ceux que Jean-Edern Hallier appelait, dans L'Idiot International, sa "brigade légère".
Les mots, à l'assaut et à la caresse ; et le style qui n'en fait qu'à sa fête mélancolique.
Tout ce qui nous plaît et tout ce qu'on retrouve dans la très belle Géométrie du flirt (édition Contrejour) de Claude Nori. Le texte est parfait, "grâce efficace" ; la préface, merveille de légèreté sensuelle et profonde, est signée Frédéric Schiffter. Les photos ? Elles nous entraînent sur le chemin de sable des fugues, de l'été, des Lolitas, des amoureuses, de l'eau à la bouche.
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samedi 25 juin 2011
jeudi 23 juin 2011
La fabrique des jeunes filles tristes
Tu as presque 8 ans. Déjà, tu te disputes avec tes copines de CE1. L'une dit ne pas aimer son père. Parce qu'il est "Arabe". L'autre veut aller dans une école privée. Parce que "c'est là où vont les meilleurs". Le soir, après avoir fait tes devoirs, il y a des larmes, des histoires d'amoureux, d'amies "volées" par d'autres amies. Le soir, il y a aussi les curiosités des choses de la vie : qui était cette petite Anne Franck, quel est ce livre dont la couverture ressemble à Du soufre au coeur, qu'est-ce qu'un "cancre" ?
Tu as 14 ans. Tu es en 4e dans ce collège où les garçons t'appellent "sale pute". Au début tu les trouvais cons, les garçons. Mais ils parlent comme dans Secret story ou Les anges de la téléréalité. Toi, d'ailleurs, tu t'habilles comme les filles de ces émissions que tu regardes, sur le ouèbe, en rentrant chez toi. Pendant que tes parents s'engueulent dans le salon. Tes devoirs, tu les feras, peut-être, après avoir insulté cette salope de Britney sur fesse bouc. Britney t'a piqué Kevin, parce que tu avais embrassé John dans les toilettes. Dans les couloirs, l'autre jour, entre deux cours, Britney t'a crachée à la gueule. Tu l'a giflée, griffée, cognée à coups de pieds. Elle l'avait méritée. Tes copines étaient d'accord. Une salope, Britney. A la sortie du collège, ce soir, c'est Dylan qui s'approche de toi. Dylan, lui aussi, te dit que tu es une "sale pute". Dylan te dit encore : "Touche plus à ma soeur !". Et Dylan commence à taper, avec ses poings d'apprenti boxeur de 15 ans. Au deuxième coup, tout se brouille dans ta tête, dans ton corps.
Tu as 17 ans. Tu t'ennuies au lycée, où seuls le professeur de lettres et le professeur d'histoire t'intéressent. Le professeur de lettres est connu. Tu sais qu'il a eu, il y a longtemps, le prix Goncourt. Il a une drôle de tête, le professeur de lettres, avec ses cheveux aplatis sur son front et une mèche qui part en quenouille. Toi et tes copines Clémence et Claudine, ils vous appellent "les petites pisseuses". Quand l'été se pointe, il aime bien regarder vos seins, vos jambes nues. L'autre jour, il t'a dit : "Tu as de jolies pommes". Tu as souri : sa voix, toujours, est délicate. Même quand, le jour de la rentrée, il annonce : "L'année va être dure comme ma bite !" Des filles ont répété ça à leurs parents, qui ont voulu porter plainte. Les mêmes filles, pourtant, ne protestent jamais quand les garçons les appellent "sale pute", hurle : "Suce-moi la bite, pétasse !" Pour t'évader, dans ta chambre, tu lis quelques auteurs que le professeur de lettres t'a conseillé : Blondin et Dorothy Parker, Sagan et Dawn Powell, Patrick Besson et Gabriel Matzneff. Ivre du vin perdu, ce beau roman d'amour, tu vas y penser en courant de longues minutes, sous le soleil pâle de la fin de journée. Au rythme léger de ta foulée, tu penses à Pierre aussi. Tu l'aimes, Pierre, et tu lui as écrit une lettre, que tu lui donneras demain, avant les cours. Tu n'as, par contre, pas envie que ce type sorti de nulle part court avec toi. Non, tu ne lui diras pas ton nom. Tu n'as pas de cigarettes sur toi, non plus. Et tu ne veux pas boire un verre chez lui. Tu aurais voulu, surtout, qu'il ne t'oblige pas à t'arrêter, qu'il te lâche le bras, qu'il ne sorte pas ce couteau, qu'il ne te traîne pas dans ce coin perdu du parc, menaçant : "Tu fermes ta gueule, sale pute, ou t'es morte." Tu n'as pas fermé ta gueule.
Tu as 26 ans, une petite fille de 6 ans que tu élèves seule, pas de travail. Le pôle emploi ne te propose rien, hormis te présenter à la permanence du député de ta circonscription, qui est également le maire de la ville. Tu l'as déjà vu à la télé, ce vieux beau aux cheveux gris. Il n'a pas l'air sympathique mais il te reçoit, très vite, à la mairie. Tu es vaguement flattée quand il te dit qu'il te trouve jolie. Il a précisé : "Très sexy". En t'invitant à la soirée d'inauguration d'un salon du livre, il a voulu te rassurer : "Ne vous inquiétez, il y a toujours du travail pour un brin de femme comme vous." Un job, c'est ce que tu veux. Pour toi, pour ta fille, pour payer la bouffe, le loyer de l'appartement. Le député-maire te comprend, il fera quelque chose pour toi, il veut te revoir. Dans son bureau, il te trouve trop stressée. Il faut te détendre, t'allonger sur le fauteuil relax : "Vous connaissez la réflexologie ?" Tu n'en as jamais entendu parler. Tu portes, cet après-midi, un caraco noir, une jupe bleue nuit, des escarpins d'été que tu viens d'acheter sur le ouèbe. Le député-maire te demande d'ôter tes escarpins et d'enfiler des mi-bas couleur chair : "Je ne supporte pas les pieds nus." En commençant à malaxer la plante de tes pieds, il t'annonce qu'une place va se libérer à la mairie et qu'elle sera pour toi. Si tu n'es pas trop angoissée, bien sûr. Les mains du député-maire ne sont pas désagréables. Impression d'une caresse profonde. Tu es surprise, par contre, quand il se met à sucer ton gros orteil. Sa bouche bave beaucoup, ne s'arrêtant que pour demander : "Tu aimes ?" Il te tutoie désormais, tandis que ses doigts filent le long de tes cuisses. Tu devrais bouger, savoir dire stop, le repousser du pied. Tu restes silencieuse. Tu penses au poste promis. A l'excitation dans ses yeux, aussi. Ca fait longtemps que tu n'as pas vu l'excitation que tu provoques chez un homme. Il joue maintenant avec l'étoffe de ta culotte, essaie de s'insérer en toi. Tu resserres les cuisses, murmures un "Non" que tu n'arrives pas à hurler, tu ne sais pas pourquoi. Le député-maire te force à t'ouvrir : "Ne fais pas ta timide, tu es une bonne fille, tu aimes ça." Le job est à toi désormais; tes pieds, tes cuisses, ton sexe sont à lui. Chaque jour, quand il veut, seul ou avec sa "Pompadour" qui regarde, qui participe. Ca te dégoute, mais tu te tais. Tu n'as plus de mots et, bientôt, plus de travail. Tu n'en veux plus, de son job, de sa bave et de ses doigts.
mercredi 22 décembre 2010
Le style, c'est l'homme (#4 Philippe Vilain)
"Faire l'amour, je ne trouvais rien de mieux pour survivre à l'ennui, l'ennui que j'éprouvais depuis l'enfance, qu'aucun bonheur ne pouvait satisfaire, le sentiment que la vie, fût-elle comblée, ne serait jamais qu'une vaine traversée, et que les occupations, tous les voyages que je pourrais faire, tous les romans que j'écrirais, les passions même qu'ils m'arriveraient d'avoir, resteraient une manière de divertissement."
Ailleurs, il note : "Notre mémoire ne nous appartient pas. Nous avons plusieurs passés : celui dont nous nous souvenons et celui que les autres détiennent à notre insu. Il est étrange de se dire que notre avenir se compose de passés et de secrets qui, comme des bombes à retardement, attendent d'être révélés."
Ou encore : "Ainsi traversons-nous pendant quelques jours, quelques mois, quelques années, la vie d'une personne, dans l'amour ou la passion, puis dans l'indifférence."
Vilain, qui écrit aussi "Est-ce pour justifier ma réputation que j'excellais dans l'art de déplaire ?", est la plus plaisante des lectures d'hiver.
mardi 30 novembre 2010
Bienvenue dans la jungle - ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte

Alors que France Tv diffuse l'adaptation, par Emmanuel Carrère, de Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte - sous le titre Fracture -, il faut relire urgemment le roman magnifique de Thierry Jonquet. Une vision noire et percutante des banlieues de notre « cher et vieux pays » dont j'avais parlé, à l'époque, dans L'Opinion indépendante.
Sous sa couverture noire au titre rouge sang, Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte de Thierry Jonquet nous parle d’une France en lambeaux. Un lopin de béton où tout est mal-en-point, les villes comme les corps. Nous sommes à Certigny dans le 9/3. Certigny et ses quartiers aux noms anonymes post-modernes : les Sablières, les Grands-Chênes, la Brêche-aux-loups. Dans des immeubles qui pourrissent, les corps s’entassent. Des Blacks, des Arabes, quelques Blancs. A Certigny, chacun cherche à fuir l’ennui qui, comme les ferrailleurs du jour, repeint l’âme en gris. Les plus vieux picolent en rentrant d’un boulot qu’ils n’aiment pas. Ils matent – un peu honteux - des revues porno pour oublier une femme repartie au bled. D’autres trafiquent – dans la drogue ou la prostitution. D’autres encore, de plus en plus nombreux et de tous âges, prient en s’imaginant à Bagdad sous les bombes, ou à Gaza. Le Djihad, pour eux, est ici et maintenant, au cœur de la cité. Même les plus jeunes y croient en lisant des brochures interdites à la vente ou en regardant sur Internet les têtes tranchées des «croisés». Face aux flics de la BAC, face aux CRS, ce sont des guerriers du cocktail Molotov et de la voiture qui flambe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte met en scène des voix qui se frôlent mais s’accordent rarement. Des voix dont le seul lien paraît être le désespoir. Une mère dépressive se voit refuser l’internement de son fils, avant que celui-ci ne décapite sa voisine. Des gamins accros à la Star Academy s’envoient, sur leur téléphone portable, des clichés de la tête du cadavre. Un substitut du Procureur, fin lecteur de Hugo et de Marx, jure d’avoir la peau des caïds du quartier. Les mêmes caïds, aveuglés par leur petite gloire locale, s’éliminent les uns les autres, laissant la place à des « Grands frères » qui ne rêvent que d’Apocalypse. Dans la cour du collège Pierre-de-Ronsard, des Blacks cognent des Arabes au nom de la cause du peuple noir. Au nom d’Allah et de l’Imam du quartier, les représailles ne tarderont pas. De retour en classe, tous se retrouvent pour désigner les responsables de leurs malheurs : « Les feujs ! ». Mais qui sont les « feujs », demande une jeune professeur de français ? La réponse fuse : « Ceux qui nous pourrissent la vie ! Ceux qui tuent des enfants musulmans ! ». La prof ne trouve rien à répondre. Elle se souvient des récits de son père juif athée militant et des « Mort aux juifs ! » entendus, il y a peu, lors d’une manifestation contre la guerre en Irak. Autour d’elle, la plupart de ses collègues se taisent. La gêne, le ras-le-bol, l’envie d’en finir avec un quotidien impossible. Quant à ceux qui parlent, ils n’ont, en bouche, que des mots d’ordre syndicaux et des désirs de pétitions.
Chez Jonquet, les nerfs sont à vif et le bitume sent la poudre. Un fait-divers tragique allumera la mèche : la mort de deux jeunes garçons, électrocutés après une course-poursuite avec la police. C’est désormais le temps des pierres, des flammes et des vengeances inutiles. Blacks, Arabes ou Blancs, « feujs » ou musulmans, tous seront bientôt perdus définitivement. Emportés par l’horreur triste des jours criminels.
Sous sa couverture noire au titre rouge sang, Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte de Thierry Jonquet nous parle d’une France en lambeaux. Un lopin de béton où tout est mal-en-point, les villes comme les corps. Nous sommes à Certigny dans le 9/3. Certigny et ses quartiers aux noms anonymes post-modernes : les Sablières, les Grands-Chênes, la Brêche-aux-loups. Dans des immeubles qui pourrissent, les corps s’entassent. Des Blacks, des Arabes, quelques Blancs. A Certigny, chacun cherche à fuir l’ennui qui, comme les ferrailleurs du jour, repeint l’âme en gris. Les plus vieux picolent en rentrant d’un boulot qu’ils n’aiment pas. Ils matent – un peu honteux - des revues porno pour oublier une femme repartie au bled. D’autres trafiquent – dans la drogue ou la prostitution. D’autres encore, de plus en plus nombreux et de tous âges, prient en s’imaginant à Bagdad sous les bombes, ou à Gaza. Le Djihad, pour eux, est ici et maintenant, au cœur de la cité. Même les plus jeunes y croient en lisant des brochures interdites à la vente ou en regardant sur Internet les têtes tranchées des «croisés». Face aux flics de la BAC, face aux CRS, ce sont des guerriers du cocktail Molotov et de la voiture qui flambe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte met en scène des voix qui se frôlent mais s’accordent rarement. Des voix dont le seul lien paraît être le désespoir. Une mère dépressive se voit refuser l’internement de son fils, avant que celui-ci ne décapite sa voisine. Des gamins accros à la Star Academy s’envoient, sur leur téléphone portable, des clichés de la tête du cadavre. Un substitut du Procureur, fin lecteur de Hugo et de Marx, jure d’avoir la peau des caïds du quartier. Les mêmes caïds, aveuglés par leur petite gloire locale, s’éliminent les uns les autres, laissant la place à des « Grands frères » qui ne rêvent que d’Apocalypse. Dans la cour du collège Pierre-de-Ronsard, des Blacks cognent des Arabes au nom de la cause du peuple noir. Au nom d’Allah et de l’Imam du quartier, les représailles ne tarderont pas. De retour en classe, tous se retrouvent pour désigner les responsables de leurs malheurs : « Les feujs ! ». Mais qui sont les « feujs », demande une jeune professeur de français ? La réponse fuse : « Ceux qui nous pourrissent la vie ! Ceux qui tuent des enfants musulmans ! ». La prof ne trouve rien à répondre. Elle se souvient des récits de son père juif athée militant et des « Mort aux juifs ! » entendus, il y a peu, lors d’une manifestation contre la guerre en Irak. Autour d’elle, la plupart de ses collègues se taisent. La gêne, le ras-le-bol, l’envie d’en finir avec un quotidien impossible. Quant à ceux qui parlent, ils n’ont, en bouche, que des mots d’ordre syndicaux et des désirs de pétitions.
Chez Jonquet, les nerfs sont à vif et le bitume sent la poudre. Un fait-divers tragique allumera la mèche : la mort de deux jeunes garçons, électrocutés après une course-poursuite avec la police. C’est désormais le temps des pierres, des flammes et des vengeances inutiles. Blacks, Arabes ou Blancs, « feujs » ou musulmans, tous seront bientôt perdus définitivement. Emportés par l’horreur triste des jours criminels.
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