dimanche 29 septembre 2013

Name-dropping #1



Maurice Ronet
La flânerie biographique que lui consacre Jean-Pierre Montal - Ronetles vies du feu follet (Pierre-Guillaume de Roux)est une merveille délégance, de style, de légèreté. Ca donne envie de revoir Plein soleil, Raphaël ou le débauché ou La Piscine (scénario dAlain Page), entre autres. Pour enfoncer le clou, les éditions des Equateurs publient, sous la plume de José-Alain Fralon : Ronet, le splendide désenchanté et le cinéma Le Champollion lui consacre une rétrospective. Ronet pas mort, littérature suit

Lindsay Lohan
Alcoolique, droguée et ringarde, la starlette est moquée partout. Rectifions : elle est belle, drôle, a une voix de fumeuse de blonde à se damner et, dans The Canyons, signé Paul Schrader sur un scénario de Bret Easton Ellis, elle nous enchante. Nue ou parée dune robe noire et de Louboutin, elle y est exquise, comme dans une série de photos mises en scène par Olivier Zahm. Cétait en 2012 dans LOfficiel Hommes. Ca ne nous quitte plus.

LUI
Le meilleur texte de la rentrée date de 1971. Il a paru dans LUI, est signé Paul Gégauff. Ca sappelle « Salut les coquins ! ». La Nouvelle vague morfle. Les mots à lassaut, à la caresse sur Godard, Truffaut, Rohmer. On dirait le Hollywood Babylone de Saint-Germain des prés. A lire dans le prochain numéro de Schnock (en décembre). Ca tombe bien : LUI est de retour dans les kiosques. A la direction, Beigbeder, parfait dans son édito et son itévé de Filippachi. Léa Seydoux incarne la dolce vita en couverture et dans les pages intérieures. Libérati la joue piano sur linconnue du mois. Iacub est incompréhensible. Nicolas Rey parle avec talent des fesses de Najat Vallaud-Belkacem. Patrick Besson, profitant des séances de cinéma, nen fait quà sa fête. On attend le numéro 2.

Patrick Besson
Patrick est un cochon. Chez lui, tout est bon. Sa Nouvelle galerie, à paraître aux Mille et une nuits, en est un exemple. Ses mots de flâneur en Iran, récemment dans Le Point, en sont un autre. En six pages, tout est dit. La presse, quand les écrivains sen mêlent, cest tout de suite mieux.

Le jeu de quilles
Meilleure tablesise 45 rue Boulard - du XIVe arrondissement, donc de Paris. Benoît Reix, le chef, nous régale de ses menus dégustations et de ses vins qui rendent meilleur, un Morgon de chez Descombes par exemple. NKM en personne lencense par-ci par-là. NKM a bon goût. On pourrait bien, pour cette gustative raison, voter pour elle.

Eric Neuhoff
Les remous salariaux ont parfois du bon. Au Figaro, Yann Moix ne tient plus le feuilleton littéraire et Eric Neuhoff, dans le Figaro Magazine, nous offre chaque semaine ses « Passe-temps ». Il parle de la pluie, de Woody Allen, de la nostalgie des plages ou du sac des filles. Un rendez-vous à ne pas manquer, en attendant la parution en octobre, chez Ecriture, de son Dictionnaire chic du cinéma.

Aurélie Filippetti
Héroïne cachée, paraît-il, de Moment dun couple, roman de Nelly Alard (Gallimard). Ce qui lui déplaît. Amante hystérique ou pas, il nempêche : le prix Décembre est en vue. Pour une Ministre de la Culture, ce nest pas rien. Même par procuration.

Texte paru sur Causeur.fr, le 29/09/2013

dimanche 8 septembre 2013

Prix Goncourt, la (vraie) liste



Comme l’année dernière (http://www.causeur.fr/prix-goncourt-erreur-sur-la-liste,18966), les jurés du prix Goncourt se sont oubliés en fin de repas. La liste, ronfleuse et ronflante, transmise aux journalistes ne peut, en effet, en rien refléter le goût bien connu pour la littérature de la prestigieuse institution. Voici donc l’erratum que, entre deux twittes spirituels, Bernard Pivot nous a fait passer :
François Marchand, Cycle Mortel, Ecriture
David Di Nota, Ta femme me trompe, Gallimard
François Sureau, Le chemin des morts, Gallimard
Philippe Lacoche, Les matins translucides, Ecriture
Jean-Pierre Montal, Maurice Ronet-Les vies du feu follet, Pierre-Guillaume de Roux
Sacha Sperling, J’ai perdu tout ce que j’aimais, Fayard
Jean-Claude Pirotte, Brouillards, Le Cherche-midi
Marianne Vic, Les Mutilés, Les Equateurs
Jean-Yves Lacroix, Haute époque, Albin Michel
Paulina Dalmayer, Aime la guerre !, Fayard
Dominique Noguez, Une année qui commence bien, Flammarion
Arnaud Viviant, La vie critique, Belfond
Flore Vasseur, En bande organisée, Les Equateurs
Angie David, Sylvia Bataille, Léo Scheer

Même si cette liste sent la crise qui rôde, nous voilà rassuré. Merci Bernard !

Paru sur Causeur.fr, le 8/9/2013

samedi 7 septembre 2013

Un crooner nommé Schiffter


Loin des philosophes du « chichi » et du « blabla », Frédéric Schiffter a choisi le chemin des fugues. Depuis sa Lettre sur lélégance, en 1988, les titres de ses livres esquissent un art délicat de la flânerie : Pensées dun philosophe sous Prozac, Métaphysique du frimeur ou Petite philosophie du surf. Ses phrases vagabondent, nous enchantent : « Jaimerais être un crooner, roucouler de vieux standards de jazz dans les salons des grands palaces du monde, en maccompagnant au piano. »
Crooner, Schiffter l’est, tendance « penseur de charme ». Sur le bord de la piscine de l’Hôtel du Palais, à Biarritz, ou trinquant à la grâce de Paul-Jean Toulet, entouré de son ami photographe Claude Nori et de jolies naïades en bikini, il laisse infuser ses mots avant de les poser, selon ses envies et son ennui, dans des carnets à la reliure élégante. De ces carnets, Schiffter extrait des aphorismes – Traité du Cafard et Délectations moroses – et des études très personnelles, où le journal intime se mêle à la biographie, sur quelques écrivains indispensables. Il nous avait offert Philosophie sentimentale, des braconnages entre les lignes de Pessoa, Proust ou Schopenhauer qui obtinrent le prix Décembre 2010. Il publie aujourd’hui, manière d’enrichir une panoplie tout autant littéraire que philosophique, Le charme des penseurs tristes.
Dès sa préface, Schiffter tient sa blue note : « Jai derrière moi un demi-siècle de tristesse, ce qui représente une honnête carrière de philosophe sentimental. » Très jeune, Schiffter a perdu son père. Orphelin et enfant unique, il s’est fait, pour suspendre le temps, une certaine idée de la mélancolie : elle ne sera que petits luxes et volupté. Hors de question, pour lui, de laisser ses éclats d’âme abîmer par les apôtres du bonheur obligatoire ou par des « bonnes femmes » revendicatrices. Il s’agit de choisir la meilleure des compagnies.
Dans Le charme des penseurs tristes, Schiffter fait les présentations. Il se balade dans les impasses avec Socrate. Madame du Deffand est baptisée « la marquise du cafard » tandis que Hérault de Séchelles, playboy de la Révolution, est « le terroriste à leau de rose ». Avec L’Ecclésiaste, il commence fort : « A mes yeux, outre sa brièveté, la grande qualité du livre de lEcclésiaste, cest quil est un faux, un canular, un numéro de ventriloque littéraire. » On imagine aisément les soirées passées à badiner, par delà le temps, avec Cioran, Henri Roorda – auteur de Le rire et les rieurs et de Mon suicide – et Roland Jaccard. Quand apparaissent le « gentleman » Albert Caraco et Nicolàs Gomez Dàvila, ça se corse. Mise au point à l’usage des pieds-pensants du progressisme : « Contrairement à ce que simagine lhomme de gauche, le réactionnaire na rien de commun avec lhomme de droite. Sans doute arrive-t-il à ce dernier de se définir lui-même de la sorte, mais ce nest pour lui quun déguisement avec lequel il cherche à exaspérer son adversaire. » A la fin de son envoi, Schiffter, homme de goût et d’élégance, cite Françoise Sagan : « Haïr la vie dans le fond pour laimer sous toutes ses formes. » Touché : Bonjour tristesse, évidemment.

Frédéric Schiffter, Le charme des penseurs tristes, Flammarion, 2013
VO de notre papier publié dans Causeur, septembre 2013

jeudi 18 juillet 2013

Mon Abécédaire foutraque des écrivains français (en espadrilles ou en bikini) à lire sur la plage, en terrasse et à la belle étoile


Avant de fuguer un long mois- dolce vita amoureuse, soleil, plage, nage, terrasse, Adieu aux espadrilles à achever et tutti belli -, on s'est amusé à rédiger un Abécédaire des écrivains français vivants qu'on aime lire et relire. Une occasion sans doute, pour quelques-uns de passage ici, de nous reprocher tel nom ou tel autre. Ce sera notre plaisir.

A
Armanet, François; Authier, Christian
B
Banier, François-Marie; Bedel, Cyril; Beigbeder, Frédéric; Besson, Patrick; Bied-Charreton, Solange; Boisséson, Matthieu (de); Boussaa, Natacha
C
Cérésa, François; Chapuis, Bernard; Coatalem, Jean-Luc; Coop-Phane, Oscar; Cornette-de-Saint-Cyr, Amandine; Coulomb, Jean-François
D
David, Angie; Dancourt, Thierry; Debureaux, Matthias; Denis, Stéphane; Déon, Michel; Des Horts, Stéphanie; Di Nota, David; Dreyfus, Pauline; Duteurtre, Benoît
E
Echenoz, Jean; Errer, Emmanuel
F
Forestier, François
G
Geille, Annick; Guégan, Gérard; Guibourgé, Stéphane; Guilbert, Cécile; Guillon, Arnaud
H
Hoffmann, Stéphane; Holder, Eric
I
Iommi-Amunategui, Antonin
J
Jaccard, Roland; Jeancourt-Galignani, Oriane
K
Klossowski de Rola, Thadée
L
Laborde, Christian; Lacoche, Philippe; Lapaque, Sébastien; La Rochefoucauld, Louis-Henri (de); Leroy, Jérôme; Liberati, Simon; Lucovich, Jean-Pierre (de)
M
Marchand, François; Marignac, Thierry; Marpeau, Elsa; Martin, Bénédicte; Martinez, Frédéric; Maubert, Franck; Maulin, Olivier; Mazzella, Léon; Modiano, Patrick; Montaigu, Thibault (de); Montana, Cyril; Morales, Thomas
N
Neuhoff, Eric; Nori, Claude
O
Ovidie
P
Palou, Anthony; Page, Alain; Pirotte, Jean-Claude; Pons, Maurice
Q
Quadruppani, Serge; Quiriny, Bernard
R
Resenterra, Olivia; Richard, Thierry
S
Saint-Vincent, Bertrand (de); Schiffter, Frédéric; Schuhl, Jean-Jacques; Simon, François; Straniero, Céline; Sutter, Laurent (de);
T
Tellenne, Eric
UV
Verdiani, Gilles; Vilain,Philippe; Villiers, Gérard (de)
XYZW
Walker, Aude; Weyergans, François

jeudi 11 juillet 2013

Modiano du côté de chez Proust


Non, Patrick Modiano n’écrit pas toujours le même livre. Le cliché est presque parfait, mais faux. A chaque roman, depuis La Place de l’Etoile, en 1968, Modiano rédige un chapitre de sa recherche, non pas du temps perdu, mais flou. C’est son côté proustien et c’est ce qui apparaît avec la publication d’un volume Quarto réunissant dix de ses textes, de Villa triste (1975) à LHorizon (2010).
On peut s’étonner que la trilogie romanesque inaugurale - La Place de lEtoile, La ronde de nuit, Les boulevards de ceinture ne figure pas dans la sélection. Toute la veine autobiographique de Modiano, en effet, y est déjà présente. Toujours, on retrouve un jeune homme flânant dans les rues de Paris occupé. Il quête des traces de son père. La fumée des cigarettes Vogue brouille les regards. Des femmes blondes portent des manteaux de fourrure. Une mère est souvent absente. Des numéros de téléphone sonnent dans le vide. La rue Lauriston intrigue. La fugue est une nécessité. Le volume Quarto, justement, même amputé, est une longue fugue de plus de mille pages.
Comme Modiano revenant sans fin sur ses obsessions, on ne se lasse pas de le suivre dans ses mots. Dès Villa triste, on s’accroche aux pas du narrateur : « Que faisais-je à dix-huit ans au bord de ce lac, dans cette station thermale réputée ? » Il y a beaucoup de question chez Modiano. Les réponses, elles, se trouvent à tâtons. Les titres des romans nous donnent des pistes : Livret de famille, Rue des boutiques obscures, Remise de peine. Nous sommes dans une enquête au long cours. Les phrases sont des indices : « Je navais que vingt ans, mais ma mémoire précédait ma naissance. Jétais sûr, par exemple, davoir vécu dans le Paris de loccupation puisque je me souvenais de certains personnages de cette époque et de détails infimes et troublants, de ceux quaucun livre dhistoire ne mentionne (...) Jaurais donné tout au monde pour devenir amnésique. »
Au fil des pages, une tension bizarre prend à la gorge. Il y a des accidents de voiture, des maisons qu’on pourrait croire hantées. Un mystère entoure Rudy, le frère de Modiano. Il est à la fois partout et absent : singulière impression. Son ombre semble se superposer à celle de la petite Dora Bruder, 15 ans en 1941. Elle habitait 41 boulevard Ornano. Elle a disparu. On ne la reverra que dans le roman que Modiano lui consacre, cinquante-six ans plus tard.
Monument de grâce mélancolique offerte à une morte très vivante, Dora Bruder touche au plus intime de la tristesse. Dans Un pedigree, Modiano va encore plus loin, mémoire définitivement mise à nu : « Je suis le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, dun juif et dune Flamande qui sétaient connus à Paris sous lOccupation. Jécris juif, en ignorant ce que le mot signifiait vraiment pour mon père et parce quil était mentionné, à lépoque, sur les cartes didentité. Les périodes de haute turbulence provoquent souvent des rencontres hasardeuses, si bien que je ne me suis jamais senti un fils légitime et encore moins un héritier. »
Sur ses parents, Modiano dit tout, sans larmes, agent secret de leur vie et de la sienne, c’est-à-dire d’une France troublée. Il nous transporte quai Conti, au numéro 15, dans l’appartement familial d’une famille qui n’en est pas une. Les gens, autour de lui, connaissances de son père ou de sa mère, ressemblent à des fantômes aux couleurs passées. Les dates claquent, telles des balles dans la peau du temps. La guerre d’Algérie, aussi, fait un drôle de bruit à ses oreilles d’adolescent reclus dans un pensionnat de Haute-Savoie.
Il est impossible de lâcher Un pedigree, de ne pas le reprendre plusieurs fois, de souligner des pages entières. On comprend pourquoi Modiano a titré, en citant Guy Debord, son roman suivant : Dans le café de la jeunesse perdue. On comprend surtout que, pour lui, l’abandon n’est pas qu’un sentiment, mais un souffle incurable au coeur: « A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur. Jécris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui nétait pas la mienne. »
Patrick Modiano, Romans, Quarto Gallimard, 2013
Version intégrale du texte paru dans Causeur, juillet/août 2013

samedi 15 juin 2013

Cérésa, Leroy, Lacoche, Marchand ...

On écrit peu, ici, ces derniers temps. C'est que, profitant d'un peu de soleil dans l'eau froide des jours, on fonce pour achever un court roman à remettre à la talentueuse Claire Debru, éditrice chez Nil - Robert Laffont. C'est un roman d'été, d'amour, de dolce vita, de mélancolie, tout ce qu'on aime. Ca s'appellera : Adieu aux espadrilles. On en reparlera plus tard.
On n'attend pas, par contre, pour dire ou rappeler qu'on a plaisir à éditer, aux éditions L'Archipel/Ecriture, les auteurs qu'on a toujours aimé lire. Il y a eu, notamment, l'excellent Franck Maubert et son roman Ville Close, la réédition de Caroline Chérie de Jacques Laurent, alias Cecil Saint-Laurent. Plus récemment : le tonitruant Merci qui ? de François Cérésa.

Ne pas oublier, non plus, les Dernières Nouvelles de l'enfer de notre camarade et ami Jérôme Leroy, qui pourraient bien être le livre de l'été, à lire sur la page, pour éloigner (ou faire apparaître) vampires, zombies et autres créatures.
 
 
On est très heureux, enfin, d'annoncer la parution, fin août, chez Ecriture, de deux romans : Les Matins translucides de Philippe Lacoche et Cycle Mortel de François Marchand. En attendant la couverture de la nouvelle dérive mélancolique et modianesque de Lacoche, au coeur d'une Picardie qui le hante et l'émeut par delà les années qui passent, voici celle de Cycle Mortel, de Marchand, qui sera le roman le plus drôle, le plus cynique, le plus violent, le plus jubilatoire, le plus noir d'humour, le plus à vif de la rentrée.

De quoi parle Cycle Mortel ? On vous offre une mise en bouche : "Paris, 2015. Les usagers du Vélib’ sont terrassés les uns après les autres. Ils tombent brutalement de leur engin, sans que la médecine puisse expliquer la cause de ces morts à la chaîne… Il n’en faut pas plus à Béchetoile, maire socialiste de la capitale, pour y voir un complot de la droite ultra destiné à éliminer ses électeurs.
Cette piste, toutefois, ne convainc pas le commissaire Moullimard, qui préfère humer l’air parisien ou miser sur le hasard des rencontres pour tenter de résoudre l’énigme. Mais déjà Béchetoile, en vue de la prochaine « Nuit blanche », prépare la contre-attaque et mobilise ses troupes. Des hordes de bobos s’apprêtent à mettre la ville à sac… Est-il trop tard pour enrayer ce cycle mortel ?
Humour noir et provocation sont les ingrédients de cette satire de douze années de gauche plurielle à Paris.
"

samedi 8 juin 2013

Guillaume Serp et Les Chérubins électriques


Dans le très bon Schnock #7 (http://larevueschnock.com/), avec Les Valseuses à l'honneur et une itévé extra de Bertrand Blier entre autres, on parle de Guillaume Serp et de son unique roman : Les Chérubins électriques ...

Au commencement, on ouvre Vacances dans le coma de Frédéric Beigbeder. Au hasard des pages, une longue liste titrée « J’ai oublié ». Sur un carnet, on recopie : « J’ai oublié le titre du seul roman de Guillaume Serp (mort d’une overdose après sa publication) ».
Ca ne peut qu’intriguer. On imagine un auteur culte – un Jean-Jacques Schuhl au destin précocement brisé dans la poudreuse – et un livre fantôme. Chez les bouquinistes et sur le ouèbe, d’ailleurs, Serp est introuvable. Ca arrive parfois. Un ami, avocat et éditeur, nous parle de lui. Une couverture jaune, un jour, attire notre attention : Les Chérubins électriques.
Nous sommes en janvier 1983 quand le livre est édité par Robert Laffont. L’auteur est ainsi présenté : « Guillaume Serp a vingt-deux ans. Il y a deux ans, il enregistrait son premier disque ; aujourd’hui Les Chérubins électriques est son premier roman ; deux autres livres sont en préparation. » La quatrième de couverture enchante immédiatement : « Paris 1978 : quelques jeunes gens sages changent de grandes résolutions comme de marques d’après-rasage ou de bas nylon. » La mise en bouche du roman achève de nous séduire : « Cassandre jouait avec le zip de son pantalon. Elle m’attendait seule à la terrasse du Flore et plongeait parfois ses lèvres dans un coca-fraise, sans doute rêvait-elle d’être Marilyn Monroe. »
Sans attendre, on rejoint Cassandre, comme le fait Philippe, le narrateur des Chérubins. D’autres filles, taille mannequin, s’appellent Ancilla ou Deliciosa. Les garçons, eux, quand ils ne se prénomment pas Alexandre, portent des noms de robot : X1 et X2. Ils sont jeunes, beaux et fêlés comme des godelureaux filmés par Chabrol : fils-et-filles-à-papa vivant dans de grands appartements où il n’y a rien à faire, sinon écouter Lou Reed, boire du bourbon, sniffer de la cocaïne et s’injecter de l’héro. Quand la nuit se pose, ils filent au Palace, au Roxy ou au Viennois, à l’angle de la rue Caumartin et du Boulevard des Italiens. Au petit matin, dans le soleil pâle de l’automne, l’amour a la gueule de bois et les veines explosées. Puisqu’il faut bien s’occuper et que le punk est à la mode, Philippe décide de monter un groupe. Pas un groupe punk, ce serait vulgaire : de rock n’roll, le rock étant mort, paraît-il. « Philippe et les chics types », ça sonne bien. Un certain succès est au rendez-vous ; les groupies aussi, la came toujours. Philippe, pourtant, n’a qu’une envie : écrire le roman de ces années de petits luxes, de mélancolie et d’errance pailletée.
Ce roman fin d’époque, comme il y a des romans fin de siècle, Guillaume Serp nous l’offre avec Les Chérubins électriques. Il réussit son entrée en littérature, telle une sortie de piste aux étoiles, en grillant toutes ses cartouches les plus belles : « Elle avait eu envie de griffer le jour jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la nuit », « Elle ressemblait à une aube d’été » ou « Deliciosa me dit un jour qu’elle avait bouché les trous de son sourire pour que l’angoisse ne puisse plus s’insinuer dans sa bouche ». Des phrases à garder précieusement, puisqu’il n’y aura pas d’autres livres signés Serp.
Les Chérubins électriques paru – salué notamment par Alain Pacadis -, Serp s’exile à Los Angeles. Il écrit là-bas des chansons chics et sucrées pour Lio : Pop Model, Veste du soir ou Les filles veulent tout. De retour à Paris, il meurt d’une overdose, en 1985 ou 86, la date reste floue.
Ultime précision : Guillaume Serp s’appelait Guillaume Israel. Il fut le chanteur de Modern Guy, qui firent danser la France avec un tube très eighties naissantes : Electrique Sylvie. Il était du genre à faire paraître, dans Libération, des petites annonces joliment troussées :« Cherche une jeune fille de 18 à 30 ans, excessivement riche, belle et peu jalouse pour consommation intensive. Envoyez photos et CV à Guillaume Israel. » Guillaume Israel, alias Guillaume Serp, nous manque. Son insouciance s’est définitivement envolée sur la ligne des excès.

Guillaume Serp, Les Chérubins électriques, Robert Laffont, 1983 (bientôt réédité par L'Editeur Singulier)
Une précision : l'illustration photo vient du blogue de Franck Darcel (http://www.frankdarcel.com/portraits/guillaume.html), qui fut l'ami de Guillaume Serp/Israel et qui en parle avec grâce.

dimanche 12 mai 2013

Stendhal au bordel


Linjustice, parfois, tient à de petites choses. En cette année de commémoration Stendhal – il est né le 23 janvier 1783 – Dominique Fernandez lui consacre un parpaing de 800 pages dans la collection « Dictionnaire amoureux ». En bon spécialiste du genreil en a déjà rédigé deux sur lItalie et la RussieFernandez découpe Stendhal avec un sérieux très alphabétique. Il exécute les figures imposées, impressionne les gogos par la masse dinformations brassées. Stendhal, pourtant, ne surgit pas des pages de Fernandez : trop de lourdeurs, zéro émotion. A l’inverse, Stendhal est tout entier, terriblement vivant, dans la flânerie rapide, enlevée et stylée de Gérard Guégan : Appelle-moi Stendhal.
A travers une quête qui commence le mardi 22 mars 1842, jour de la mort de Stendhal, Guégan nous permet de répondre à une question simple : quest-ce quun écrivain français ? Henri Beyle, Stendhal a écrit ces romans quon lit à ladolescence, pour ne plus les lâcher : Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme. La langue est trépidante : lyrisme sec, cavalcade nette. Les garçons se rêvent Julien Sorel ou Fabrice Del Dongo, tombent sous le charme de Clélia Conti et Mathilde de la Môle. Du vivant du romancier : aucun succès. Les Français ne comprennent rien, au contraire des Italiens. Sur sa tombe, penser à faire graver : « Arrigo Beyle, Milanese ». Peu importe, Stendhal écrit, dans la facilité ou la douleur, se moquant des genres : Lucien Leuwen, De l’amour, des chroniques, son Journal. Guégan note : « Un professeur d’énergie, et un camarade de parti. Le seul qui compte. Le parti des âmes sensibles. »
Un parti auquel Guégan appartient sans conteste. Pas seulement parce que, comme Stendhal, il ne déteste pas les pseudonymes : Stéphane Vincentanne, Freddie Lafargue et Philippe Carella, parmi nos préférés. Guégan, surtout, a toujours fait sienne la liberté absolue dont Stendhal chargeait ses mots. Une des raisons, sans doute, pour laquelle l’histoire officielle n’a jamais été son dada. Il l’a montré en retoquant Debord ou, dernièrement, en retraçant le destin noir et tragique de Jean Fontenoy dans Fontenoy ne reviendra plus (Prix Renaudot Essai 2011).
Dans Appelle-moi Stendhal, Guégan, plus que jamais, n’en fait qu’à sa fête. Il suit son modèle à la trace, le tutoie. Diplomate de carrière, Stendhal n’est pas mort en sortant du ministère des Affaires étrangères. Il était au 9 rue de l’Arcade, dans un bordel, avec un compagnon de plaisir : Joseph Lingay, « le plus corrompu des corrupteurs », l’âme damnée de la Monarchie de Juillet. Pour que les menus vices ne s’ébruitent pas, Lingay décide d’oeuvrer pour la gloire de Stendhal. Ca tombe bien : « L’écriture, c‘est du désir et de la jouissance, et rien d’autre. » Mis dans la confidence, Guégan est aux anges et aux diables. Se jouant du temps, il hante les tavernes enfumées où l’on boit sans fin, fait dialoguer Gobineau, le dandy sulfureux de l’Essai sur l’inégalité des races et des Pléiades, et Jean Prévost, mort sous les balles allemandes le 1er août 1944 ; Jacques Laurent, auteur d’un lumineux Stendhal comme Stendhal, et Paul-Emile Daurand-Forgues, alias Old Nick, le premier et l’un des très rares à avoir salué La Chartreuse de Parme. Entre les lignes, Balzac passe, Roger Vailland et Jean Dutourd également. Ils croisent les muses cachées ou assumées du maître, des femmes mariés, des actrices, des putains: Alberthe de Rubempré, Jules Gaulthier, Clémentine Curial, on en oublie. Pour des raisons parfois peu avouables, les messieurs et les dames ne jurent plus que par Stendhal. Une exquise Monelle revient même d’une nuit d’amour, sur la plage du Prado, en 1958. Avec elle et avec Guégan, concluons : « Et maintenant, Gobineau, le temps des plaisirs s’achève, refaisons l’amour. »
Gérard Guégan, Appelle-moi Stendhal, Stock, 2013
Dominique Fernandez, Dictionnaire amoureux de Stendhal, Plon, 2013
Papier paru dans Causeur Magazine, mai 2013