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samedi 7 septembre 2013

Un crooner nommé Schiffter


Loin des philosophes du « chichi » et du « blabla », Frédéric Schiffter a choisi le chemin des fugues. Depuis sa Lettre sur lélégance, en 1988, les titres de ses livres esquissent un art délicat de la flânerie : Pensées dun philosophe sous Prozac, Métaphysique du frimeur ou Petite philosophie du surf. Ses phrases vagabondent, nous enchantent : « Jaimerais être un crooner, roucouler de vieux standards de jazz dans les salons des grands palaces du monde, en maccompagnant au piano. »
Crooner, Schiffter l’est, tendance « penseur de charme ». Sur le bord de la piscine de l’Hôtel du Palais, à Biarritz, ou trinquant à la grâce de Paul-Jean Toulet, entouré de son ami photographe Claude Nori et de jolies naïades en bikini, il laisse infuser ses mots avant de les poser, selon ses envies et son ennui, dans des carnets à la reliure élégante. De ces carnets, Schiffter extrait des aphorismes – Traité du Cafard et Délectations moroses – et des études très personnelles, où le journal intime se mêle à la biographie, sur quelques écrivains indispensables. Il nous avait offert Philosophie sentimentale, des braconnages entre les lignes de Pessoa, Proust ou Schopenhauer qui obtinrent le prix Décembre 2010. Il publie aujourd’hui, manière d’enrichir une panoplie tout autant littéraire que philosophique, Le charme des penseurs tristes.
Dès sa préface, Schiffter tient sa blue note : « Jai derrière moi un demi-siècle de tristesse, ce qui représente une honnête carrière de philosophe sentimental. » Très jeune, Schiffter a perdu son père. Orphelin et enfant unique, il s’est fait, pour suspendre le temps, une certaine idée de la mélancolie : elle ne sera que petits luxes et volupté. Hors de question, pour lui, de laisser ses éclats d’âme abîmer par les apôtres du bonheur obligatoire ou par des « bonnes femmes » revendicatrices. Il s’agit de choisir la meilleure des compagnies.
Dans Le charme des penseurs tristes, Schiffter fait les présentations. Il se balade dans les impasses avec Socrate. Madame du Deffand est baptisée « la marquise du cafard » tandis que Hérault de Séchelles, playboy de la Révolution, est « le terroriste à leau de rose ». Avec L’Ecclésiaste, il commence fort : « A mes yeux, outre sa brièveté, la grande qualité du livre de lEcclésiaste, cest quil est un faux, un canular, un numéro de ventriloque littéraire. » On imagine aisément les soirées passées à badiner, par delà le temps, avec Cioran, Henri Roorda – auteur de Le rire et les rieurs et de Mon suicide – et Roland Jaccard. Quand apparaissent le « gentleman » Albert Caraco et Nicolàs Gomez Dàvila, ça se corse. Mise au point à l’usage des pieds-pensants du progressisme : « Contrairement à ce que simagine lhomme de gauche, le réactionnaire na rien de commun avec lhomme de droite. Sans doute arrive-t-il à ce dernier de se définir lui-même de la sorte, mais ce nest pour lui quun déguisement avec lequel il cherche à exaspérer son adversaire. » A la fin de son envoi, Schiffter, homme de goût et d’élégance, cite Françoise Sagan : « Haïr la vie dans le fond pour laimer sous toutes ses formes. » Touché : Bonjour tristesse, évidemment.

Frédéric Schiffter, Le charme des penseurs tristes, Flammarion, 2013
VO de notre papier publié dans Causeur, septembre 2013

dimanche 17 mars 2013

Jean-Marc Roberts à la vie, à la mort


On allait évoquer quelques romans réussis du début dannée : Oriane Jeancourt Galignani sintéressant à Sylvia Plath (Mourir est un art, comme tout le reste); LEquipe anglaise de Killian Arthur ; ou encore le parfait Demain, Berlin dOscar Coop-Phane, prix de Flore 2012.
On en parlera, peut-être. Mais après Deux vies valent mieux quune, de Jean-Marc Roberts qui, en à peine 100 pages, dit tout, avec légèreté, des joies et des drames des choses de la vie.
La rumeur, depuis de longs mois, circulait : « Jean-Marc est très malade. » Des personnes confirmaient : « Il nen a plus pour longtemps. » Se moquant des langues déliées, Roberts, patron des éditions Stock, sest lancé dans ce quil fait de mieux avec lédition des romans des meilleures plumes de ces dernières années : une flânerie sur le fil de ses « affaires personnelles » et des étrangetés dun crabe querelleur.
Oui, Roberts est malade : tumeur 1 saison 1, tumeur 2 saison 2, écrit-il. Passant de l’Hôtel-Dieu à La Pitié-Salpétrière, de Saint-Joseph à Pompidou, il commence à connaître comme sa poche les hôpitaux de Paris. Ca lui donne d’ailleurs envie d’écrire un guide. A un moment, après une opération, il a perdu sa voix : sa plus grande douleur. Les mauvaises analyses, la radiothérapie et la chimiothérapie, finalement, ce n’est pas grand chose. La voix envolée, par contre, comme la perte des cheveux, il a failli ne pas s’en remettre.
Pour tenir, Roberts revisite, à sa guise, ses souvenirs : des étés adolescents et calabrais, les silhouettes bronzées de jeunes filles en bikini qu’on impressionne en sautant d’un rocher de trente mètres, les canulars téléphoniques de Modiano, les femmes d’une vie, les enfants, un oncle classieux et tonitruant, le visage de Muriel Cerf sur la couverture de ses premiers livres en édition poche.
Dans Deux vies valent mieux quune, rien ne pèse, surtout pas le malheur qui rôde. Roberts samuse, tord la vérité, sisole, ferme les yeux, et séduit toujours en grand vivant quil est. Même si, au détour dun paragraphe : « On aurait dit des quintes de toux comme des quintes de larmes. »
Le livre refermé, on est à la fois bouleversé et heureux, comme après la lecture des cinquante dernières pages dEve de Guy Hocquenghem et comme après une discussion trop brève avec A.D.G., en mars 2004.
Le livre refermé, on a envie de le relire immédiatement, en espérant le prochain : Jean-Marc Roberts bouleverse et rend heureux.

Jean-Marc Roberts, Deux vies valent mieux quune, Flammarion
Oriane Jeancourt Galignani, Mourir est un art, comme tout le reste, Albin Michel
Killian Arthur, LEquipe anglaise, Fayard
Oscar Coop-Phane, Demain, Berlin, Finitudes

dimanche 7 octobre 2012

François Simon marivaude

Un des plaisirs de l’automne naissant, avec les chaudes nuits érotiques et les dernières terrasses : les livres buissonniers, loin de la course aux prix. Ca peut être la très belle « remise au point » de Patrick Besson, Contre les calomniateurs de la Serbie (Fayard), les lettres électroniques envoyées par Alain Bonnand à notre ami Roland Jaccard, Le testament syrien (Ecriture), ou le roman de François Simon : Dans ma bouche.
On doit beaucoup d’enchantements à François Simon, grand reporter et chroniqueur gastronomique, masqué comme Zorro. Sans lui, par exemple, nous serions passé à côté de la meilleure table de Paris, « donc de France » comme le dit Michel Duchaussoy dans Que a bête meure : Le Jeu de quilles, rue Boulard, dans la quatorzième arrondissement, où Benoît Reix cuisine comme personne le carpaccio de veau sous la mère au parmesan et le boeuf du voisin Hugo Desnoyer – avec lequel Simon a signé Un boucher tendre et saignant (Assouline) - et où Guillaume, en salle, sert des vins blancs exquis - le Milouise de Jean-Philippe Padié - qui permettent aux demoiselles de passer des soirées adorablement grisées.
Le Jeu de quilles aurait pu être une des tables, au coeur de Dans ma bouche, où François Simon promène son élégance libertine. Elle n’y est pas : ce sera pour un prochain texte, au gré de l’inspiration de l’écrivain. Dans ce livre qui n’est ni une Angoterie ni un pavé Wikipedia, Simon n’en fait qu’à sa fête. Le charme est là, qui se joue des codes du genre. L’éditeur veut un roman ? Simon l’agrémente à son art, suivant le fil de ses jours et de ses nuits. On devine qu’il a paressé, en dandy, sur son ouvrage. Ecrire, oui, mais la vie allume ailleurs quelques incendies remarquables. Il y a ce déjeuner chez Thoumieux, un voyage au Japon ou à Hambourg, des rendez-vous avec Jeanne Moreau et Catherine Deneuve, une causerie de Jean d’Ormesson, les dîners de « bad boys » au Café Cartouche ou chez Yves Camdeborde, entre Avant-Comptoir et Comptoir du Relais. Il y a aussi le charme si discret de la province, célébré d’une langue précise : « J’ai toujours eu un faible pour Dijon, superbe Facel-Vega remisée sous une bâche. Je m’y retrouve une nouvelle fois seul, à l’hôtel de la Cloche. Je m’arrange pour arriver tôt dans la journée, déambuler, flâner. J’y cherche des fantômes. Les cueille à chaque coin de rue, car les piétons de ce jour ne souhaitent pas outre mesure incarner le moment. » Il y a enfin ces héroïnes pour lesquelles on file à travers la ville, on réserve des chambres d’hôtel, on réinvente avec diablerie la séduction : « Dans une côte rôtie renversante de chez Gaillard, je glisse une petite dose de MDMA d’une remarquable qualité. » Elles ont parfois l’anonymat des escortes ou s’appellent Manuela, Flore, Grazia, Fang, Pascale, Kasumi. Elles sont à se damner, à croquer et à boire, là où leur désir bat, rendent heureux puis triste, la mutine Soo plus que toute autre. C’est ainsi que, avec Dans ma bouche, François Simon nous offre, au rythme des baisers volés et des baisers perdus, un beau roman d’amour, de sexe et de mélancolie des choses de la vie.
François Simon, Dans ma bouche, Flammarion 2012
Texte paru sur Causeur.fr, le 7/10/2012