vendredi 16 octobre 2015
Renaudot en espadrilles ...
Dans la course au prix Renaudot, impossible de rivaliser avec la petite annonce de Fabrice Guénier : "Auteur Gallimard cherche journaliste curieux".
On a testé "Auteur curieux cherche journaliste Gallimard" ou "Auteur Rocher cherche journaliste bernique". Sans convaincre.
Afin de réchauffer l'air automnal, il nous reste à promettre, si le prix était décerné le 3 novembre à "Adieu aux espadrilles", de venir le chercher en étoffes d'été, lunettes noires et espadrilles. A notre bras, la créature en bikini (Thanx to Hilo Chen) illustrant la couverture du roman.
Une telle promesse convaincra-t-elle l'ensemble du jury ? Françoise Sagan, sans doute, aurait apprécié : "Un peu de soleil dans l'eau froide". Paul-Jean Toulet, sur le rebord des tombes, aussi.
vendredi 24 juillet 2015
Lindsay Lohan n'est pas morte
Sa
dernière apparition sur l'écran noir de nos nuits blanches :
The
Canyons.
Un film signé, circa 2012, Paul Schrader et Bret Easton Ellis. Pas
au mieux de leur forme. Contrairement à Lindsay, qui sauve presque
le long-métrage du ratage intégral. Nous y reviendrons. Depuis,
elle n'apparaît plus dans les salles obscures. Pas un jour,
pourtant, sans une nouvelle d'elle. It-girl toujours pas morte.
Malgré les excès – drogue, alcool -, les rumeurs et les coups du
sort. Il suffit de taper son nom sur gougueule. Tout défile. En ce
début d'été 2015, 1 940 000 résultats annoncés. Le lendemain :
environ 4 720 000. Joli score. Pour comparer : Manuel Valls,
c'est 123 000 occurrences et Nicolas Bedos, 20 000. Chacun ses
obsessions douteuses
***
Qu'apprend-on,
page après page, sur Lindsay ?
Des
broutilles d'un monde 2.0. Elle achève ses travaux d'intérêt
général ; voyage en Italie. Avant, elle s'est enfermée dans
une chambre froide. Ca régénère les sens paraît-il. Oprah
Winfrey, pour laquelle elle a tourné un docu-réalité, n'est plus
qu'un lointain souvenir. Une collection capsule, chez Lavish Alice,
porte son nom. Duran Duran a enregistré un single où elle pose sa
voix. Elle voudrait un bébé avant la fin de l'année. A-t-elle un
boy-friend ? Le doute plane. On ne veut pas croire qu'elle
fréquente toujours le fouteboleur Samir Nasri. Il y a des limites à
ne pas franchir. Son compte Instagram ne nous renseigne guère plus.
On aime les photos qu'elle y poste : légères, souriantes,
sexy. Peu importe photoshop. A l'inverse de Miley Cyrus, sa petite
sœur dans la famille Disney trash, pas de langues tirées, de
grimaces et de pointes de seins apparentes. Une certaine idée de
l'élégance US au naturel, même quand elle jardine en robe de
printemps, sécateur géant à la main.
Les
photos nous en apprennent bien plus sur Lindsay que les textes,
publiés ici ou là. Pas simple d'esquisser la grâce d'une
demoiselle abîmée. Trop de plumes se contentent du mimimum. A 3
ans, Lindsay tourne déjà des pubs. A 12 ans, elle est à l'affiche
de son premier film. A 18 ans, son album Speak
se classe 4e des « charts » américains. Parmi les
titres : « Nobody Till you », dont se rappellent,
aujourd'hui encore, des Lolitas portant espadrilles et bikinis. A 20
ans, on compare Lindsay à Diane Keaton. Depuis, l'actrice et
chanteuse a vécu aussi vite que possible. Trop vite. Talent oublié,
frasques en pagaille, amours chaotiques. Rehab sur Rehab. Accidents
de voiture. Les tribunaux s'en sont mêlés. La liste non-exhaustive
de ses amants a été chapardée, publiée. Des noms ? James
Franco, Ashton Kutcher, Orlando Bloom, Benicio del Toro, Ryan
Philippe, Joaquin Phoenix, Justin Timberlake, Colin Farrel, Zac
Efron, on en oublie. Certains ont protesté. Non, ils n'ont jamais
couché avec Lindsay. Elle est malsaine. Plutôt crever. C'est une
mythomane. Elle ne pense qu'à sa propre publicité. Lindsay a huit
tatouages, parmi lesquels le titre d'un roman de Jay McInerney et une
citation : « Tout
le monde est une étoile et mérite de briller. »
Ça mériterait des précisions. Elle est fan des Guns N' Roses. La
trilogie « Don't cry »/ « November
Rain »/ « Estranged » : bande-son de nos
adolescences. Ce n'était pas rien, en 1991, le double album Use
your illusions,
les clips où figurait Stéphanie Seymour, petite amie d'Axl Rose. On
imagine Lindsay recopier sur un cahier quadrillé les paroles des
chansons d'Axl. Le vrai snobisme, à l'époque : préférer Axl
Rose à Kurt Cobain.
***
Retour
aux photos. Nous avions aimé certains des shooting passés de
Lindsay. En Marilyn modèle 62, pour Bert Stern et New York Magazine,
elle emportait la mise. Face à Terry Richardson, elle incarnait une
poupée blonde très sexuelle puis, deux ans plus tard, une héroïne
d'Hitchcock. Elle n'a jamais, surtout, été plus troublante que sous
l'objectif d'Olivier Zahm. Été 2012, L’Officiel homme, Johnny en
couverture. Lindsay investit une suite du Château Marmont. On se
croirait dans la saison 4 de Californication.
Elle est parée de dessous très chics « Agent provocateur ». De la
neige et du noir. On peut détailler son regard d’allumeuse
d’incendie, ses lèvres entrouvertes, sa main posée sur son
ventre. Elle ferme les yeux, se cambre. Des taches de rousseur
tapissent son corps. En quelques clichés, on est sous le charme, à
la fois sauvage et fragile, de la demoiselle. Difficile de s'en
remettre.
***
Qu'est-ce
qui nous enchante chez Lindsay ?
Ses
hauts et ses bas, son rire et ses coups de blues, sa peau nue et ses
étoffes, sa voix de fumeuse de blonde light et son art de répondre,
sur le plateau du « Late Show » de David Letterman, alors
qu'elle porte un verre d'eau à ses lèvres : « Mince,
je pensais que c'était de la vodka ! ».
Il
faut assumer son mauvais goût. Surtout quand il n'est pas si
mauvais. Les productions Disney où apparaît Lindsay font toujours
la joie des jeunes filles. Lolita
malgré moi
se regarde sans fin. Dans Bobby
et
The
Last Show,
d'Altman, elle bouleverse. Machete
n'est regardable que pour cette scène où ses longs cheveux blonds
recouvrent à peine ses seins en liberté. Même dans Liz
& Dick,
biopic éreinté sur la romance tumultueuse entre Elizabeth Taylor et
Richard Burton, on ne voit qu'elle.
Nous
ne sommes pas seul à suivre Lindsay partout. On la retrouve dans
les mots de Simon Liberati, qui la dessine en descendante de Jayne
Mansfield. Jean Rolin, parti à la recherche de Britney Spears dans
un roman, en pince avant tout pour elle. Clélia Cohen, journaliste
de talent, en a fait l'héroïne d'une série d'été parue dans les
Inrockuptibles. On y pense : Clélia Cohen serait parfaite pour
signer une biographie stylée de Lindsay, un tendre portrait. Un
éditeur devrait lui proposer. Jean Le Gall, chez Séguier, après le
succès de l'autobiographie d'Helmut Berger ?
***
Comme
toutes les petites starlettes trop riches, Lindsay Lohan n'a pas
besoin qu'on la raconte ; juste qu'on la regarde et qu'on
l'aime. Il nous tarde de la retrouver sur les écrans, petits ou
grands. Dans une prochaine saison de True
Detective,
à la suite de Kelly Reilly, elle ferait tourner les têtes. Chez
Woody Allen également ; ou dans un Tarantino. Son agent devrait
toquer à ces portes. Bien sûr, Lindsay a mauvaise réputation. Son
côté Guy Debord ? Un long article du New YorkTimes, assez
drôle, nous en apprend de belles. Le titre explicite du papier,
signé Stephen Rodrick : « Here Is What Happens When You
Cast Lindsay Lohan in Your Movie ». Sur le tournage de The
Canyons,
elle était insupportable. Caprice sur caprice. Ne voulait pas
tourner nue, si Paul Schrader ne se déshabillait pas également. Ce
que le réalisateur a fait. Au petit matin, elle empestait l'alcool
de longues soirées arrosées passées avec Lady Gaga. Embrasser
James Deen, acteur porno chouchou de Bret Easton Ellis, ne
l'emballait pas. Il fallait négocier, menacer, la calîner. Le film,
finalement, a pu être achevé. Un flop. Le désœuvrement décadent
de jeunes gens friqués à Los Angeles : déjà vu. Les
critiques ont sorti la sulfateuse. Neuhoff, dans le Figaro :
« Ce
n'est plus du cinéma, c'est de la boucherie [...]
Les dialogues sont à se pincer (ne pas rater les échanges au
restaurant). Clichés à la pelle, aucune trace d'humour, émotion
aux abonnés absents, on se demande s'il ne s'agit pas d'une blague.
Bret Easton Ellis a dû écrire le scénario entre deux tweets. Paul
Schrader continue à saboter sa réputation. Il fera bientôt le
bonheur des soirées DVD entre amis. Un sommet. »
Eric
a raison : ce n'est pas très bon. Lindsay, pourtant, est
touchante. Dans The
Canyons,
Elle joue le rôle de sa vie. Actrice à bout de souffle, sur le
rebord des tombes. Elle a vieilli, ça lui va bien. Corps de femme
d'1m65 sur stilettos avant, pendant, après l'amour. Ses seins
prennent beaucoup de place. Elle s’offre en robe noire, en nuisette
ou nue. Tâches de rousseur toujours érotiques. Quand elle fume sur
un transat, parée d’un maillot de bain rouge et de lunettes
noires, sa voix aiguise les frissons. Haute tension sensuelle. Tout
ce qui nous manque. Le reste du film ? On s'en moque. Message
personnel : « 7e
art mal en point. Come-back souhaité de Lindsay Lohan. »
Texte paru dans Technikart, été 2015
Libellés :
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la peau et les mots,
lindsay lohan,
lolita malgré elle,
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olivier zahm,
technikart,
the canyons
vendredi 17 juillet 2015
Pascal Jardin - Toupie la rage
L'avertissement
donne le ton : « C'est
un livre en colère. »
Variantes : foutraque, lyrique, à l'assaut, à la caresse,
plein de larmes, froissé. Pascal Jardin voulait épingler un chagrin
sentimental. Il a réussi. Sa plume est un couteau. C'est violent,
excessif et tranchant dans le vif des chairs. Comparées à Toupie
la rage,
les confidences mélancoliques de La guerre à 9
ans,
paru un an plus tôt, ressemblent à une bluette. Mais Jardin s'en
moque. En guise de bandeau autour du roman, il a choisi :
« L'amour
dingue ».
Parce que c'est brutal. A son éditeur, il précise : « Je
lancerai le livre moi-même et très fort, comme je suis, comme une
brute. »
Dès
la première scène, le narrateur est en mauvaise posture :
« L'homme
qu'il ne connaissait pas se tenait sur lui et faisait l'amour à bout
de bras, appuyé sur les mains. Il n'avait pas pensé qu'il fût
posible d'être pris par devant. Pour lui, l'homosexualité était
affaire de dos tourné. »
Il s'agissait d'un cauchemar. Sa femme, Raphaëlle, dort à ses
côtés. Lui faire l'amour remet les idées en place. Pour le
romantisme, on repassera. Le couple a du plomb dans l'aile. Une autre
femme rôde, s'impose. Son surnom : la Polack. Le roman a failli
être ainsi titré. « Trop
dépréciatif »,
a jugé Grasset.
La
Polack a 18 ans, fille d'architecte, it-girl de l'époque. Pascal
Jardin croit la vouloir ; elle se fait désirer. Toujours la
même histoire : « A
près de quarante ans, recommencer un grand amour, il n'avait plus la
force. »
Leurs pas de deux, entre l'avenue de Courcelles et Saint-Tropez, le
Grand-Véfour et l'hôtel du Palais à Biarritz, sont électriques.
Beaucoup de temps passé sur les routes, pied au plancher de
luxueuses voitures de sport, dans des restaurants et night-clubs
douteux, dans des maisons de famille. Désir, cris et
incompréhensions sont de la partie : « Cette
nuit-là, il ne sut ni parler, ni sourire, ni calmer, ni caresser, ni
faire l'amour. Il ne sut rien faire du tout
[…] Elle dormait
de son sommeil d'enfant, de son sommeil de fille à whisky,
lourdement, en transpirant. Ce brouillard d'eau sorti de son corps
sentait follement bon. Il lécha sa peau brune. Elle ne le sut
jamais. »
Pascal
Jardin veut tout raconter. Sa vie, ses œuvres, ses amours. On
l'imagine noircir frénétiquement chaque page. Comme s'il devinait
déjà sa mort, en 1980, à 46 ans. Il n'a pas de temps à perdre.
Avec un certain dégoût, il se noie dans les commandes : un
portrait de Paul Morand ; une chanson pour Dani ; les
dialogues d' Indomptable Angélique.
Son souffle se perd dans trop de mots ; il le retrouve d'une
fulgurance. S'accroche aux souvenirs. Les aime, puis les déteste.
Entre Raphaëlle et la Polack, sa passion balance dangeureusement. Il
ne peut se passer d'aucune des deux. On sent qu'il a des comptes à
régler : « Toute
sa vie, il s'était interdit de penser mal des femmes. Or tout à
coup, il fut débordé par sa propre rage comme certains partis
politiques par leurs extrêmistes. »
Peine perdue.
Toupie la rage
fut un échec. Ventes en dessous des espérances. Mauvaises
critiques : « Avoir
mis toutes ces qualités au service d'une intrigue aussi vulgaire,
c'est suicidaire de la part d'un auteur dont la carrière avait
commencé par un coup d'éclat. »
(Jean-Didier Wolfromm). La Polack, surtout, prend le chemin des
fugues. Direction l'Amérique. Elle reviendra trois ans plus tard.
Pascal Jardin l'invitera à dîner ; la fera jouer dans La
race des Seigneurs,
son adaptation de Creezy
de Félicien Marceau. On la remarquera peu. Il est vrai que Sydne
Rome aimante tous les regards.
Ne
pas oublier de répondre à la question que tout le monde s'est posé
à la parution de Toupie la rage :
qui était la Polack ? Un nom : Sophie Balick. Dans son
salon, aujourd'hui, un portrait de Pascal Jardin. Elle ne l'a pas
oublié. Ne lui en veut pas de son roman de dépit. Passage obligé
des cœurs trop tendres. Toupie la rage
refermé, on a très envie de relire Je te
reparlerai d'amour et
de regarder une nouvelle fois Le vieux fusil.
Entendre Philippe Noiret, à la Closerie des Lilas, dire à Romy :
« Je vous
aime. »
Des mots, là aussi, signés Jardin.
Pascal Jardin, Toupie la rage, Grasset, 1972
Texte paru in Schnock #15
mardi 19 mai 2015
Adieu aux espadrilles
Notre roman "Adieu aux espadrilles" (éditions du Rocher) paraîtra le 20 août. Amour, petits luxes sur les rives du Lac Léman et mélancolie plein soleil ...
lundi 4 mai 2015
Sauf dans les chansons - Jérôme Leroy
Que faire en mai, et même en juin ? Lire notre ami Jérôme Leroy, son recueil de poèmes Sauf dans les chansons (et ses nouvelles Les jours d'après). On allait écrire que ces poèmes, c'est ce que Jérôme écrit de plus beau, et pas seulement parce qu'il y en a un qui nous touche plus encore. Mais non. Tout ce que Jérôme Leroy écrit est beau, sentimental, délicat, poétique, mélancolique et tutti belli. Il annonce l'été, et le prolongera.
Jérôme Leroy, Sauf dans les chansons, La Table ronde, 2015
samedi 25 avril 2015
Où es-tu Emmanuelle ?
Nous
n'avons rien contre Dakota Johnson. L'actrice possède le charme
d'une voisine que nous croiserions, d'une semaine l'autre, à la
caisse d'un supermarché. On la voit, on l'oublie, jusqu'au prochain
hasard. Sans doute n'a-t-elle pas lu attentivement le scénario tiré
du roman de E.L. James. Ce passage, notamment, où Christian Grey met
en garde Anastasia : «
Je ne fais pas dans le romantisme. Mes goûts sont très
particuliers. »
Le riche homme d'affaires attache les poignets de ses conquêtes,
leur bande les yeux, les cravache. Le film serait « hot » ;
il contiendrait un pourcentage précis de scènes de sexe. Des
chiffres sans les lettres, sans la chair. Pour un peu, nous nous
croirions dans la salle d'audience d'un tribunal du Nord, entre
filles de joie à la figure fatiguée et Dodo la Saumure. L'érotisme
tendance menottes et fouet n'est plus une idée neuve.
A
notre rescousse, des noms et des silhouettes de jadis s'imposent. On
pense à Michèle Mercier, « marquise des anges » pour
laquelle ont oeuvré Pascal Jardin et Daniel Boulanger ;
à Jacqueline Sassard prenant son bain et s'amusant avec la mousse
dans Les
Biches,
des duettistes Chabrol et Gégauff ; à Corinne Cléry
découvrant la banquette en cuir d'une Traction luxueuse dans
Histoire d'O,
adaptation par Sébastien Japrisot du roman de Pauline Réage. On
revoit bien sûr BB filmée par Roger Vadim ou par Godard dans la
scène inaugurale du Mépris.
Son corps alangui, la marque blanche de son intime étoffe tout juste
ôtée, son murmure à l'oreille de Michel Piccoli : « Et
mes fesses, tu les aimes, mes fesses ? »
La réponse coule de source. Dans B.B. 60,
François Nourissier a trouvé la juste formule : « De
toutes les armes que nous offre la vie quotidienne pour régler ses
comptes à la sottise, la jeunesse et l’impudeur d’une femme sont
les plus douces. »
On ne saurait mieux dire.
Nous
parlons d'un temps où les écrivains étaient les invités
permanents du 7e art. Ils ne forçaient pas leur talent, en usaient
avec insouciance. Pour esquisser « la
jeunesse et l'impudeur »
des héroïnes, ne pas leur faire dire trop de bêtises, ils savaient
jouer leur partie de plaisir. L'érotisme, finalement, est une
histoire de peau en liberté et de mots à la caresse. L'histoire a
commencé au moment où les femmes ont deviné que tout, très vite,
leur appartiendrait : nos jours, nos nuits. Elles s'en sont
données à cœur joie et à corps tendre. Avec des hommes, avec
leurs amies aussi. Un prénom est resté dans nos
mémoires : Emmanuelle.
Paru sous la signature d'Emmanuelle Arsan, pseudo de Marayat Bibidh,
le roman aurait été écrit par son mari, le diplomate Louis-Jacques
Rollet-Andriane. En juin 1974, le film révèle la beauté de Sylvia
Kristel : des yeux « de
niveau d'eau pour boire en prison »,
un long corps venu des Pays-Bas, un art unique de se vêtir et se
dévêtir au gré de ses envies. Nous ne sommes pas prêt de
l'oublier. Elle s'ennuie, s'interroge sur l'amour, cède aux
tentations. Il est impossible désormais de prendre un vol
long-courrier Paris-Bangkok sans penser à elle. Sur une mélodie de
Pierre Bachelet, on rêve de la vie d'ambassade et de coquetèles au
bord d'une piscine de villa. Marivaudages exotiques à fleur de peau.
La jeune et bronzée Christine Boisson, en short en jean, connaît
les questions et les réponses :« Tu
sais pourquoi je mange des suçettes ? Parce que ça excite les
vieux. »
Les dialogues d'Emmanuelle
hésitent entre du Rohmer classé X et les productions kitsh de
Jean-Luc Azoulay. Jean-Louis Richard, auteur de La
Peau douce,
le meilleur Truffaut, s'y est attelé. Il frôle le ridicule, l'évite
de peu, ce qui n'est pas sans charme. Un dilettantisme moite, qui
aiguise les sens et l'imagination, emplit l'atmosphère. On en
redemande, même si le film connut trop de suites. C'est sans
prétention, d'une folle légèreté, telle une carte postale où
Sylvia Kristel nous ferait de l'oeil, alanguie sur un fauteuil en
rotin. Le monde en fuite du dernier sex-symbol des Trente Glorieuses.
La
chair, aujourd'hui, est triste et nous ne lisons plus tous les
livres. Sur les tables de nuit, 50 nuances de
Grey a
pris la place d'Emmanuelle.
Smartphones et twitter complètent le tableau. Nulle émotion ne peut
naître de mots pauvres et de technologies qui déclinent la passion
en images laides ou en 140 caractères. La provocation selon
Anastasia et mister Grey ne provoque que des ricanements dans les
open-space.
A la vie de bureau, définitivement, nous préférons la vie
d'ambassade et l'air de ne pas y toucher de BB, Corinne Cléry et
Sylvia Kristel. Ne pas oublier leurs petites sœurs des années 80 :
Valérie Kaprisky, Marushka Detmers, Ornella Muti (liste non
exhaustive). Avec elles, l'érotisme ne se prend pas au sérieux ;
il incarne toujours un art de vivre, manière de dolce
vita
qui ne veut pas mourir. Il se prolonge là où on ne l'attend pas
forcément. Filmée par Pascal Thomas, l'incandescente silhouette
brune de Marie Gillain, nue au détour d'un couloir, nous touche. La
même actrice, en couverture et dans les pages intérieures d'un
magazine, qui fut celui de « l'homme
moderne »,
pose avec une sensualité inouïe. Dans un remake de Emmanuelle,
on ne doute pas qu'elle serait parfaite. Affaire à suivre ...
Version uncut d'un texte paru dans le Figaro, le 10/02/2015
L'amant de poche - Voldemar Lestienne
La
lutte a été féroce. Le 1er décembre 1975, le prix Interallié est
attribué à L'amant de poche
de Voldemar Lestienne, au quatrième tour de scrutin, par 6 voix
contre 5 à Ciel de cendres
d'Alexandre Astruc (Le Sagitaire). La maison Grasset a su faire ce
qu'il fallait, Yves Berger orchestrant la manœuvre. Ca a laissé des
traces parmi les membres du jury. Antoine Blondin s'est retiré du
théâtre des opérations : « Je
n'éprouve aucun mauvais sentiment contre Voldemar Lestienne, pour
lequel j'ai beaucoup d'amitié, ni contre le prix Interallié, que
j'ai reçu et distribué avec beaucoup de plaisir. Mais je ressens
une immense lassitude devant les inévitables pressions exercées sur
les membres du jury. »
Voldemar
Lestienne se moque des intrigues littéraires. Il a mieux à faire.
Diriger France Dimanche,
après s'être fait la main à Elle
et France Soir.
Trouver l'accroche d'un papier sur un fait-divers de banlieue :
« Le bal des
fines moustaches ».
S'amuser avec Sagan et sa bande, après être sorti indemne d'un
accident d'Aston Martin DB Mark III avec Françoise. Il pratique la
littérature en dilettante. Sa présentation en marge de ses livres
l'atteste : « Voldemar
Lestienne est né en 1932 à Lille (Nord). Il est marié. Il a trois
filles. Il n'a fait ni l'E.N.A., ni Polytechnique, ni H.E.C. »
Variante : « Voldemar
Lestienne n'est ni ancien forçat, ni parachutiste, ni drogué, ni
correspondant de guerre. »
Ses œuvres n'encombrent pas les librairies. Avant L'amant
de poche,
il n'a publié que trois livres : Dillinger
(1958), Furioso (1971)
et Fracasso (1973).
Dans les deux derniers, best-sellers, il transpose les Trois
Mousquetaires
en juin 1940. Certains puristes se pincent le nez. Ca n'a pas grande
importance. Les mêmes tiquent également devant Cecil Saint-Laurent.
Le style, toujours, reste une idée neuve. Voldemar Lestienne se fait
plaisir, donc il nous enchante. Ses phrases sont pleines de rire, de
pieds de nez, de légèreté, de fulgurances. Des facilités ?
Parfois. Ca donne au lin des mots sa nécessaire froissure.
Mieux
qu'un bandeau Interallié, il y a un art imparable de donner envie de
lire L'amant de poche :
« Quel jeune
lycéen n'a pas rêvé d'être l'amant d'une femme blonde, belle,
riche, qui viendrait le chercher à la sortie du lycée au volant
d'une Maserati ? »
On n'est pas sérieux quand, pas encore âgé de 16 ans, on boit trop
de ouisquie. La tête tourne. Surtout si Héléna, surnommée « V.O.
Lénine », apparaît. Elle dit « vous » ou « tu »,
selon son envie ; porte un blue-jean, un débardeur et ses
cheveux sur les épaules. Un détail : pas de soutien-gorge.
Difficile de résister. Le lendemain, Héléna récupère le jeune
homme à la sortie de son lycée. Elle conduit une Maserati « Indy »
4 places. Sa parure du jour : des bas, une jupe à plis, des
escarpins à talon carré, un corsage à reflets doux, un chignon
dans le cou. Ca impressionne, tout comme son appartement, résidence
Henri V. Qu'en conclure ? « On
sentait bien que tout ça avait dû coûter cher et que Lénine
aujourd'hui avait mis son soutien-gorge. »
Pendant l'amour, Héléna écoute la « Traviata » ;
après, elle boit du champagne. Plus inquiétant, elle répond en
sourdine à de drôles de coup de téléphone. Puis congédie d'une
voix douce : « Ta
mère va s'inquiéter ».
Il y aura, plus tard, des phrases encore plus vexantes. Héléna
avait prévenu : « N'oublie
jamais ça : je ne suis qu'une bourgeoise. »
Les éducations sentimentales sont souvent des histoires de chagrin.
L'amant de poche
a été le dernier livre de Voldemar Lestienne. Dans sa critique du
Monde,
Bertrand Poirot-Delpech évoquait « le
monde de Sagan raconté par le Club des Cinq ».
Ce n'était pas si mal vu, un zeste réducteur. Nous préférons nous
souvenir du beau portrait que Gérard de Villiers, qui oeuvrait lui
aussi à France Dimanche,
consacre à Lestienne dans Sabre au clair et pied
au plancher,
ses mémoires : « Le
personnage le plus pittoresque de l'équipe était sans conteste
Voldemar Lestienne. Bourré d'humour, myope comme une taupe, c'était
le roi du titre. »
le 17 décembre 1990, à 59 ans, Lestienne s'en est allé. Un mystère
toutefois demeure, que confie de Villiers : « Nous
n'avons jamais su comment ce garçon un peu lunaire avait été
surnommé « Couilles
d'ange » »
Voldemar
Lestienne – L'amant de poche
– Grasset 1975
Texte paru dans Schnock #14, hiver 2015
mercredi 15 avril 2015
Jean-François Coulomb retient la nuit
Alexandre ne s'y attendait pas. Son
père meurt face à lui au restaurant. Une de ses phrases fétiches
était : "Il faut s'y tenir, tenir et s'y tenir."
Variante : « En avant, calme et droit. » Du
beau monde assistera aux funérailles de cet ancien ministre de
Giscard. En guise de deuil, Alexandre boit du champagne-fraise au bar
du Ritz avec Félicien. Son meilleur ami. Leurs mots de passe : des
silhouettes aimées, « Melody » des Rolling Stones, leurs
fils, quelques flacons de rosé. Alexandre et Félicien font des
affaires. L'argent leur donne des ailes, mais ne comptent pas. Un
roman de jeunesse traîne dans un tiroir : Pour solde de
tout compte. Attention, livre culte. Aux chagrins, ils
préfèrent la dolce vita. De Paris Rive droite aux Vapeurs
à Trouville, de Zurich à Saint-Tropez hors-saison. Là-bas, dans
l'été naissant, on roule en scooter ou 2 CV rouge. La maison de
famille est joliment nommée : La Renauvado. Expresso, jus de
pamplemousse et brioches se dégustent chez Sénequier en
terrasse. On déjeune au Club 55. Des lunettes noires
masquent les cernes des nuits blanches.
Sur les rives de la méditerranée,
Félicien rejoint Alexandre. Louise l'accompagne. Coiffée à la
Louise Brooks, les yeux verts, à peine trente ans : « Pour
Félicien, outre ses jambes qui n'en finissent pas, son assistante a
deux qualités : toujours disponible, toujours de bonne
humeur. » Un beau brin de fille, qu'Helmut Newton aurait
adoré photographier. Alexandre ne peut qu'acquiescer. Quand Louise
n'apparaît pas en robe de lin orange ou de coton blanc, peau douce
et bronzée, elle se baigne nue, minuit passé, dans la piscine. Son
parfum sent les agrumes. Alexandre est sous le charme, s'interroge :
« Tomber amoureux à mon âge, cela serait très con,
non ? » Le conseil de Félicien : « Commence
par l'emmener au Kenya, on verra après ! » Il s'agit,
tant qu'on peut, de faire danser la vie.
Il y a dans Une semaine de juin,
premier roman de Jean-François Coulomb, tout ce que nous aimons :
du style, des sentiments froissés comme une étoffe précieuse, de
la légèreté, des drames silencieux. Chardonne et Nimier sont
cités. Johnny retient la nuit. BB est « notre belle
voisine ». Le talent de Coulomb n'est pas une surprise.
Vendanges tardives, recueil de nouvelles paru en 2010,
avait donné le ton. On guettait la suite. La voilà. Elle touche
plein coeur et serre la gorge : « Alexandre sait qu'il
rentre dans un hiver sans fin. » Il faudrait ne jamais
quitter les bords de mer.
Jean-François Coulomb, Une
semaine de juin, Albin Michel
Papier à paraître dans Service littéraire, avril 2015
dimanche 29 mars 2015
Tchin à Jérôme Leroy, prix des lecteurs 20 Minutes/Quai du Polar pour L'Ange gardien ...
On voulait vous parler d'Adieu aux espadrilles, notre roman d'été, de légèreté et de mélancolie. Ca viendra plus tard. Notre camarade Jérôme Leroy vient de se voir décerner le "Prix des lecteurs 20 Minutes/ Quai du polar" pour L'Ange gardien, roman beau, noir, poétique et joliment quatorzièmiste, entre autres plaisirs de lecture. On salue Jérôme, on tchine à sa santé et on republie, ci-dessous, le papier que nous avions écrit en septembre dernier.
"Depuis L'Orange de Malte, en 1990, Jérôme Leroy s'est toujours joué des genres : nouvelles, polar, poésie, anticipation, flânerie. Homme élégant du communisme, tendance Roger Vailland, il n'en fait qu'à ses envies, souvent teintées de mélancolie. C'est que, derrière ses Ray-Ban, Leroy ne manque rien des dérèglements de l'immonde, qu'il observe sans oublier un monde d'avant où des jeunes filles en fleur avaient plaisir à lire Paul-Jean Toulet sur le rebord des tombes.
En 2011, Le Bloc dressait, en se focalisant sur quelques figures d'un parti très à la mode, le tableau d'une France sous émeutes et sous perfusion. L'Ange gardien va encore plus loin, plus profond, quêtant le dessous des cartes de la mort en marche. Mort d'un « cher et vieux pays », mort des sentiments, mort de la douceur des choses. Le parti très à la mode est sur toutes les lèvres et tous les bulletins de vote. Des officines complotent dans l'ombre. On tue sans compter pour assurer le désordre public. La République ressemble à une Grèce saignée à blanc, où les derniers rejetons de la beauté tentent d'échapper à la lourdeur assassine des temps. Il y a Berthet, tueur et amateur de poésie dont on veut la peau ; Martin Joubert, écrivain à bout de souffle ; et Kardiatou Diop, étoile montante de la politique, secrétaire d'Etat sortie d'une chanson de la Motown ou d'un film de la Blackexploitation.
Dans L'Ange gardien, Leroy mêle les voix et les silhouettes. « L'ange gardien », c'est Berthet. Il a sauvé, il y a longtemps, la jeune Kardiatou ; la protège depuis sans qu'elle soupçonne son existence. A la même époque, Joubert enseignait le français à la brillante demoiselle dans un collège de Roubaix. Aujourd'hui, Kardiatou est candidate aux élections municipales à Brévin-les-Monts, terre minière dévastée, face à Agnès Dorgelles, superstar du parti très à la mode et fille-à-papa. On sent qu'un mauvais coup se prépare, réunissant, ultime baroud d'honneur, Berthet, Joubert et Kardiatou.
Nous n'en dirons pas plus quant à l'histoire chorale finement ciselée par Leroy, dont la langue possède une classe folle, à la fois au plus près de son récit et se permettant d'élégantes digressions. Livre après livre, rappelons-nous Bref rapport sur une très fugitive beauté, Un dernier verre en Atlantide ou La Minute prescrite pour l'assaut, il ne cesse de nous parler de la singularité de la France et d'être français. Face à la horde sauvage de la bêtise, Leroy croit encore à la beauté qui sauvera le monde. Il vise juste, et touche plein coeur. La beauté passe par les poèmes de Perros, un déjeuner de soleil et d'amitié au Jeu de quilles, rue Boulard, une chanson de Mort Shuman, un Côte-Rotie de Jean-Michel Stephan ou par l'amour en bord de mer avec une gymnaste ou une nageuse, le soleil pâle du petit matin filtrant par les volets d'une chambre d'hôtel. Nous avons trouvé nos anges gardiens …"
Jérôme Leroy, L'Ange gardien, Gallimard, Série Noire.
lundi 23 mars 2015
F.S. Fitzgerald dixit
« L’histoire de ma vie est celle d’un conflit entre un besoin irrésistible d’écrire et un concours de circonstances acharnées à m’y empêcher ».
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