jeudi 23 juin 2011

La fabrique des jeunes filles tristes


Tu as presque 8 ans. Déjà, tu te disputes avec tes copines de CE1. L'une dit ne pas aimer son père. Parce qu'il est "Arabe". L'autre veut aller dans une école privée. Parce que "c'est là où vont les meilleurs". Le soir, après avoir fait tes devoirs, il y a des larmes, des histoires d'amoureux, d'amies "volées" par d'autres amies. Le soir, il y a aussi les curiosités des choses de la vie : qui était cette petite Anne Franck, quel est ce livre dont la couverture ressemble à Du soufre au coeur, qu'est-ce qu'un "cancre" ?
Tu as 14 ans. Tu es en 4e dans ce collège où les garçons t'appellent "sale pute". Au début tu les trouvais cons, les garçons. Mais ils parlent comme dans Secret story ou Les anges de la téléréalité. Toi, d'ailleurs, tu t'habilles comme les filles de ces émissions que tu regardes, sur le ouèbe, en rentrant chez toi. Pendant que tes parents s'engueulent dans le salon. Tes devoirs, tu les feras, peut-être, après avoir insulté cette salope de Britney sur fesse bouc. Britney t'a piqué Kevin, parce que tu avais embrassé John dans les toilettes. Dans les couloirs, l'autre jour, entre deux cours, Britney t'a crachée à la gueule. Tu l'a giflée, griffée, cognée à coups de pieds. Elle l'avait méritée. Tes copines étaient d'accord. Une salope, Britney. A la sortie du collège, ce soir, c'est Dylan qui s'approche de toi. Dylan, lui aussi, te dit que tu es une "sale pute". Dylan te dit encore : "Touche plus à ma soeur !". Et Dylan commence à taper, avec ses poings d'apprenti boxeur de 15 ans. Au deuxième coup, tout se brouille dans ta tête, dans ton corps.
Tu as 17 ans. Tu t'ennuies au lycée, où seuls le professeur de lettres et le professeur d'histoire t'intéressent. Le professeur de lettres est connu. Tu sais qu'il a eu, il y a longtemps, le prix Goncourt. Il a une drôle de tête, le professeur de lettres, avec ses cheveux aplatis sur son front et une mèche qui part en quenouille. Toi et tes copines Clémence et Claudine, ils vous appellent "les petites pisseuses". Quand l'été se pointe, il aime bien regarder vos seins, vos jambes nues. L'autre jour, il t'a dit : "Tu as de jolies pommes". Tu as souri : sa voix, toujours, est délicate. Même quand, le jour de la rentrée, il annonce : "L'année va être dure comme ma bite !" Des filles ont répété ça à leurs parents, qui ont voulu porter plainte. Les mêmes filles, pourtant, ne protestent jamais quand les garçons les appellent "sale pute", hurle : "Suce-moi la bite, pétasse !" Pour t'évader, dans ta chambre, tu lis quelques auteurs que le professeur de lettres t'a conseillé : Blondin et Dorothy Parker, Sagan et Dawn Powell, Patrick Besson et Gabriel Matzneff. Ivre du vin perdu, ce beau roman d'amour, tu vas y penser en courant de longues minutes, sous le soleil pâle de la fin de journée. Au rythme léger de ta foulée, tu penses à Pierre aussi. Tu l'aimes, Pierre, et tu lui as écrit une lettre, que tu lui donneras demain, avant les cours. Tu n'as, par contre, pas envie que ce type sorti de nulle part court avec toi. Non, tu ne lui diras pas ton nom. Tu n'as pas de cigarettes sur toi, non plus. Et tu ne veux pas boire un verre chez lui. Tu aurais voulu, surtout, qu'il ne t'oblige pas à t'arrêter, qu'il te lâche le bras, qu'il ne sorte pas ce couteau, qu'il ne te traîne pas dans ce coin perdu du parc, menaçant : "Tu fermes ta gueule, sale pute, ou t'es morte." Tu n'as pas fermé ta gueule.
Tu as 26 ans, une petite fille de 6 ans que tu élèves seule, pas de travail. Le pôle emploi ne te propose rien, hormis te présenter à la permanence du député de ta circonscription, qui est également le maire de la ville. Tu l'as déjà vu à la télé, ce vieux beau aux cheveux gris. Il n'a pas l'air sympathique mais il te reçoit, très vite, à la mairie. Tu es vaguement flattée quand il te dit qu'il te trouve jolie. Il a précisé : "Très sexy". En t'invitant à la soirée d'inauguration d'un salon du livre, il a voulu te rassurer : "Ne vous inquiétez, il y a toujours du travail pour un brin de femme comme vous." Un job, c'est ce que tu veux. Pour toi, pour ta fille, pour payer la bouffe, le loyer de l'appartement. Le député-maire te comprend, il fera quelque chose pour toi, il veut te revoir. Dans son bureau, il te trouve trop stressée. Il faut te détendre, t'allonger sur le fauteuil relax : "Vous connaissez la réflexologie ?" Tu n'en as jamais entendu parler. Tu portes, cet après-midi, un caraco noir, une jupe bleue nuit, des escarpins d'été que tu viens d'acheter sur le ouèbe. Le député-maire te demande d'ôter tes escarpins et d'enfiler des mi-bas couleur chair : "Je ne supporte pas les pieds nus." En commençant à malaxer la plante de tes pieds, il t'annonce qu'une place va se libérer à la mairie et qu'elle sera pour toi. Si tu n'es pas trop angoissée, bien sûr. Les mains du député-maire ne sont pas désagréables. Impression d'une caresse profonde. Tu es surprise, par contre, quand il se met à sucer ton gros orteil. Sa bouche bave beaucoup, ne s'arrêtant que pour demander : "Tu aimes ?" Il te tutoie désormais, tandis que ses doigts filent le long de tes cuisses. Tu devrais bouger, savoir dire stop, le repousser du pied. Tu restes silencieuse. Tu penses au poste promis. A l'excitation dans ses yeux, aussi. Ca fait longtemps que tu n'as pas vu l'excitation que tu provoques chez un homme. Il joue maintenant avec l'étoffe de ta culotte, essaie de s'insérer en toi. Tu resserres les cuisses, murmures un "Non" que tu n'arrives pas à hurler, tu ne sais pas pourquoi. Le député-maire te force à t'ouvrir : "Ne fais pas ta timide, tu es une bonne fille, tu aimes ça." Le job est à toi désormais; tes pieds, tes cuisses, ton sexe sont à lui. Chaque jour, quand il veut, seul ou avec sa "Pompadour" qui regarde, qui participe. Ca te dégoute, mais tu te tais. Tu n'as plus de mots et, bientôt, plus de travail. Tu n'en veux plus, de son job, de sa bave et de ses doigts.

mercredi 22 juin 2011

S'asseoir en costume froissé ...


"Oui, on aimerait, comme James Salter ou Charles Simmons, devenir un beau vieux, au lieux d'un vieux beau. Simplement s'asseoir en costume froissé, et fermer les yeux pour se récapituler, glanant çà et là les moments de joie qui ont justifié notre présence sur terre. Oh, ce n'était pas grand-chose, "une maîtresse italienne tout ce qu'il y a de bien, qui prenait l'avion n'importe où pour me rejoindre", trois fois rien, les yeux émeraude de Lara Micheli, un soir d'automne, au Café du Soleil, à Genève ..."
Frédéric Beigbeder, Premier bilan après l'apocalypse

lundi 20 juin 2011

Tchin à Pierre de Régnier


Lisant le précieux livre de Beigbeder, Premier bilan après l'apocalypse (Grasset), en écoutant, évidemment, Les Chanteuses - Priscilla de Laforcade et Victoria Olloqui - je tchine avec Paul-Jean Toulet et Antoine Blondin, Ellis et McInerney, Truman Capote et Jean-Jacques Schul, JG Ballard et Dorothy Parker, Sagan et Modiano, et avec Pierre de Régnier, fils par la bande de Pierre Louys. Son roman La vie de Patachon, réédité il y a quelques temps par le Castor Astral, était une merveille. Ses poèmes, aussi. On est chez Toulet, chez Jean de Tinan : amours, mélancolie, petits luxes et petites morts, volutpté du temps suspendu, alcool fort et folie douce. Le titre d'un de ses recueils ? Erreurs de jeunesse. C'est parfait, ça sonne et ça touche :
"Je suis un personnage étrange,
Réaliste et paradoxal,
J'aime les pyjamas oranges,
L'amour, le chypre et les Pall-Mall.

J'aurai fait toutes les folies
Qu'on a pu faire à vingt-trois ans ;
Les femmes sont toujours jolies
Quand on est tendre et inconstant !

Mes malheurs sont inconcevables
Car je suis toujours en retard,
Mes amours incommensurables
Et mon cœur est un grand bazar.

Mon bonheur n'a pas de limites,
Je suis gai, philosophe et fou ;
Aussi je prends beaucoup de cuites
Et le hasard arrange tout.

Je bois mes nuits mélancoliques
En vieux noceur désabusé ;
Mes aurores sont romantiques
Et mes regrets désespérés...

Et quand, dans le matin qui passe,
Je me vois au soleil levant,
Je m'engueule devant ma glace
Et je m'adore en m'endormant !
"

mardi 14 juin 2011

Zemmour, lu à la télé



C'est dans le magazine Causeur de ce mois, et sur le site ces jours-ci : http://www.causeur.fr/zemmour-lu-a-la-tele,10242
Figure très moderne du maudit officiel, Eric Zemmour est partout : futur ex-pineupe du samedi chez
Laurent Ruquier1, incarnation de la « droite dure » en couverture du Point, invité d'un quarteron de députés UMP en manque d'idées, éditorialiste du matin sur RTL, convive du midi de Nico le petit, débatteur du soir sur I Télé et, ces jours-ci, en couverture de Z comme Zemmour, le recueil de ses chroniques radiophoniques.
Ca se voit sur le visage d'Eric : il jouit de son image, n'en revenant pas d'être le poil à gratter de toutes les attentions. SOS Racisme l'attaque ? C'est parfait. Joffrin, Kahn et Apathie l'excluent du cercle des journalistes vertueux ? C'est extra. Le très drôle Georges-Marc Benamou le traite de facho ? C'est encore mieux. Son fan club, d'ailleurs, est aux anges.
Une victime de ses fans
Zemmour, en effet, possède sa garde rapprochée : des jeunes, des vieux qui ne jurent que par lui, pensent comme lui, pleurent pour lui, archivent sur le ouèbe chacune de ses interventions cathodiques. C'est le côté Soral de Zemmour, en plus grand public. Eric, pourtant, devrait se méfier. Se souvenir, par exemple, de Guy Debord qui crachait avec joie sur les Debordistes encombrants ou de Philippe Muray qui eut le bon goût de mourir avant de voir pulluler les petits Muray dans chaque bord qu'il détestait. Les disciples deviennent vite un poids mort empêchant, par leur admiration crasse et les flatteries idéologiques qu'ils recherchent, de finir ses phrases. Ainsi, quand Zemmour dit, chez Ardisson, que « la plupart des trafiquants sont noirs et arabes ... », ses fans déclenchent la Hola immédiatement, se contrefoutant de la suite.
Proche, jadis, de Philippe Seguin et de Jean-Pierre Chevènement, Zemmour sait que la délinquance naît de vies misérables où le déclassement est une gamelle que se partagent quelques jeunes chiens fous originaires de « ce cher et vieux pays » et d'ailleurs. Il l'écrivait, au basculement des années 90 et des années 00, dans Marianne, dans Le Figaro. C'était du grand reportage, complexe et brillant, dans les contrées de la droite, de la gauche, dans l'agitation des campagnes électorales décisives. Ca donnait des essais comme Le livre noir de la droite ou L'homme qui ne s'aimait pas, mise à nu de Chirac que venait compléter le roman L'autre. C'était avant les sunlights qui paralysent la langue, imposent leurs règles – un story telling systématiquement amputé de tout sens.
Un vieil ado complexé
Zemmour pourrait aujourd'hui se contenter d'être le meilleur des journalistes – sur le modèle juppéiste « le meilleur d'entre nous » -, excellent dans ses analyses sur la débâcle de l'équipe de France de foutbol en Afrique du Sud, sur les attaques criminelles de la finance mondiale ou sur ce que Jean-Claude Michéa nomme « l'enseignement de l'ignorance ». Mais Zemmour, la préface de Z comme Zemmour le rappelle, n'aime le journalisme que quand il flirte avec la littérature. Zemmour cite Aron, Sartre, Camus. Il oublie Jacques Laurent, Antoine Blondin, Roger Nimier ou Françoise Sagan. Ce qui est dommage quand, saluant la mémoire de Claude Chabrol, il se confesse, à peine masqué. Il doit son éducation sentimentale et sexuelle aux apparitions de Stéphane Audran dans les films du réalisateur, période 1960/1970. On comprend mieux la nostalgie de Zemmour pour ce monde d'avant qu'il ne cesse de regretter. C'étaient les derniers soubresauts des « Trente glorieuses », De Gaulle s'exclamait, en voyant BB faire son entrée à l'Elysée en costume couleur treillis, « Chouette, un militaire ! », Pompidou lui succédait au volant d'une voiture de sport, cigarette aux lèvres et Stéphane Audran hésitait entre Jean-Louis Trintignant et Jacqueline Sassard dans Les biches, trompait Michel Bouquet avec Maurice Ronet dans La femme infidèle.
Zemmour est resté ce petit gars de Montreuil qui aimait la comédie et les drames de la République, le bloc-notes de François Mauriac et les actrices de la Nouvelle vague. Evoquant Stéphane Audran, il aurait pu parler tout autant de Caroline Cellier, de Bernadette Laffont ou de Marlène Jobert, silhouettes épousant à merveille la « mélancolie française » chère à son coeur timide. Entre une descente du boss de Sciences-Po Richard Descoing - « à la fois le fossoyeur de l'élitisme républicain et l'idiot utile du capitalisme »- et le feuilleton des manoeuvres quotidiennes de DSK et de Marine, quelques caresses sur la peau de ces héroïnes auraient donné à Z comme Zemmour une sacrée gueule d'atmosphère, qui manque. Comme les Noirs et les Arabes, les silhouettes effraient Zemmour. Il devrait se répéter en boucle les mots de la talentueuse âme damnée des souverainistes tendance Pasqua, William Abitbol : « Tu parles trop et tu n'écris pas assez. ». Encore un effort, Eric, pour ressembler à votre modèle Madame de Sévigné, laisser tomber votre reflet déformé par les caméras et faire jouir, enfin, la langue française.
Eric Zemmour, Z comme Zemmour, Le Cherche midi, 2011

1Souhaitant donner “un souffle nouveau” à On n'est pas couché, Ruquier a décidé d'éjecter les célèbres Naulleau et Zemmour la saison prochaine. La réaction de Naulleau : “Je suis triste pour la liberté d'expression.” On n'a pas fini d'en rire ...

mercredi 1 juin 2011

Style de vie

Toujours trop loin des maisons de famille, des bords de mer et des terrasses le long des lacs, n'existent finalement que les verres de Cheverny de chez Puzelat bus entre amis, l'immonde défait, autour de minuit, d'une langue française mélancolique, quelques films du monde d'avant, la fumée d'une Lucky strike, des mots flâneurs contant des histoires de grâce et de (petites) morts, le temps suspendu et la peau si sensuelle de miss K. avant, pendant, après l'amour.

mercredi 25 mai 2011

Vicky Christina Barcelona


J'en connais un autre qui fut accusé de gestes sexuels très déplacés : Woody Allen.
C'était le début des années 90. Woody s'ennuyait avec sa compagne Mia Farrow, lui préférant une de ses filles adoptives.
Mia Farrow voulut le traîner devant un Tribunal, au grand bonheur d'un procureur très heureux de se taper le réalisateur de Manhattan.
Franck Sinatra, dixit Mia Farrow, était prêt à faire briser les deux jambes de Woody.
Il n'y eut, évidemment, ni jambes brisées, ni confirmation des accusations d'inceste et autres conneries, ni procès.
Woody, depuis, ne revoit plus Mia. Il a mieux à faire. Se balader du côté du Vieux continent, par exemple. Avant Midnight in Paris et au milieu de sa trilogie Londonienne - le sublime Match Point, le paresseux Scoop et le glaçant Rêve de Cassandre, trois films hautement chabroliens période Gégauff -, il s'arrêta à Barcelone.
Le résultat ? Vicky Christina Barcelona.
Un film d'été, de fugue, de légèreté profonde, de sensualité.
La brune Rebecca Hall et la blonde Scarlett Johansson jouent les touristes américaines sur la Costa Brava. L'une est timide et presque mariée ; l'autre a un ulcère et se veut délurée. Javier Bardem, peintre portant chemise et pantalon en lin, les invite pour un ouiquende à Oviedo. Il vient de divorcer de Penelope Cruz, après quelques estafilades de couteau.
Bardem, dandy séducteur, macho délicat, se grisera de chacune, qui se griseront de lui.
Dans Vicky Christina Barcelona, la beauté est sur les peaux, au coeur des étoffes, dans les courbes et les regards des femmes ; dans la classe de Bardem, ennemi désigné des traders et autres apôtres de la banque. Entre deux verres de vin, les lèvres s'attirent, les corps se mêlent. Il y a des sourires, des larmes, des illusions perdues, retrouvées, et des coups de feu. Drames et plaisirs sur l'écran noir.

mardi 24 mai 2011

Le dernier stade de la soif


Perdue dans mes vieux papiers, cette citation extraite de Le dernier stade de la soif (Monsieur Toussaint Louverture) de Frederick Exley, auteur américain mort en 1992 : "Sois heureuse et dis à mes fils que j'étais un ivrogne, un rêveur, un être faible, un fou, mais ne dis jamais que je ne les ai pas aimés."
Je pense à Blondin, à Toulet, à Fitzgerald, au Calet de Peau d'ours : "Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes."
Ca touche, comme un coup de couteau, comme une caresse.
Vivre, écrire, lire - dans le désordre souhaité - pour l'apparition de ces phrases.

samedi 21 mai 2011

Lire François Taillandier (et Jean Dutourd)


Ce samedi très chaud, en attendant de boire, avec miss K., un Cheverny de chez Puzelat et un Pouilly fumé signé Raimbault - qui accompagneront tourteaux, langoustines et crevettes souhaités par ma douce et par ma fille -, lu avec un plaisir infini Le père Dutourd (Stock) de François Taillandier. Il y parle bien sûr, de Jean Dutourd - qu'il donne envie de lire à ceux qui, comme moi, pour d'obscures raisons, étaient passés à côté des ouvrages du frondeur talentueux -, mais aussi d'une éducation dans les années 70, de la France qu'il aime, de jeunes filles reluquées à la faculté, de la langue de Paul-Jean Toulet et de Léon Bloy, du style, de Dieu, des bibliothèques familiales, de la bienveillance et des affinités électives, entre autres. Comme toujours, chez Taillandier - qu'il s'agisse des 5 volumes de sa saga romanesque La grande intrigue, des chroniques qu'il donnait à L'Humanité ou de ses essais sur Aragon, Barbey ou Borgès -, tout est beau, intelligent et touchant. Au hasard des pages :

"C'est que j'ai mes secrets. Cela doit venir de l'enfance. Le monde est trop dur. Ou décevant. Alors je me retire, je me cache, je vais retrouver ces secrets qui me font vivre, me donnent la force. Ce sont des pensées, des chansons. Des rêveries. Des souvenirs. Pour vous je suis ceci, cela, j'ai l'air de tel genre de type, je ne sais pas quoi. Je ne sais pas, je ne sais jamais, "à quoi je ressemble". Dans les rapports sociaux, je ne me "vois" pas. Mais il y a un dialogue entre moi et mon ombre. L'ombre que je n'ai laissée nulle part. Cela ne regarde qu'elle et moi, depuis qu'il a bien fallu vivre (d'après ce qu'on me dit, cela empire, en vieillissant)."

"Se casser la figure est probablement la seule façon de vivre."


"En revanche, oui, avoir du style, c'est important, quand l'époque n'en a point, qu'elle ne nous sert guère que des formules prémâchées, qu'elle fait sous elle comme une gâteuse. Avoir du style, cela résulte d'avoir lu, beaucoup lu, en se demandant pourquoi c'est beau, et, ensuite (bis repetita placent), d'écrire comme on peut et non pas comme on veut. Cela seul confère de la distance, cela vous écarte du troupeau, cela remet le radotage ordinaire à sa place, qui est le néant ; cela gifle le mauvais langage. Le mauvais langage, par l'effet de quelque lien secret ou de quelque châtiment immanent, ne peut qu'exprimer des imbécillités, des choses ennuyeuses et fatigantes, tandis que la phrase qui claque (ou caresse) à cause d'un mot inattendu, de quelque litote subtile, d'un raccourci audacieux ou d'une ampleur bien charpentée, est neuf fois sur dix intelligente, car elle surprend."

jeudi 19 mai 2011

François Simon, voyageur sentimental

Les Simon, dans les lettres françaises, c'est comme les Besson, les Jardin ou les Leroy: le talent a choisi son camp. Si Yves S. incarne le vieux matuvu pour rombières en chaleur – variante du gai pinson Philippe B., de l'idiot de la famille Alexandre J. et du Goncourt falot Gilles L. -, François Simon est un flâneur mélancolique qui nous enchante à la manière d'un Patrick Besson, Pascal Jardin ou Jérôme Leroy. Le chroniqueur gastronomique masqué du Figaro et de Direct 8 ne connaît pas les genres. Qu'il signe un roman – Toscane –, qu'il nous fasse découvrir une petite table de haute tenue – « Le jeu de quille », rue Boulard, Paris XIVe – ou qu'il nous invite à dîner avec un exquise jeune femme à la grâce très française, il n'en fait qu'à sa fête, tantôt triste tantôt joyeuse, toujours stylée. Pars ! - sous-titré Voyager est un sentiment - est ainsi un petit précis de la douceur de vivre loin de la vulgarité des temps présents : « Rien n'est plus trompeur qu'une ville étouffée sous le tourisme. Elle couve. Elle cache des vipères et des frelons. » De Kyoto à Berlin, de Paris à Sao Paulo, de la route 66 à l'Afrique du sud en passant par New-York et la Sicile, sans oublier une Petite Reine qu'il suit dans le sillage du dandy des sprint Mario Cipollini, François Simon se souvient, écoute, aime, marche, sieste, mange, boit, prend des taxis et note ses émotions sur un carnet Moleskine ou sur du papier à en-tête d'hôtel. A Londres, il écrit : « J'aime bien cette ville lorsqu'elle est glaciale et les filles à moitié nues. » Ailleurs, le long du Rio Grande : « Une jeune fille, surgie de l'inattendu, court en tee-shirt bleu pétrole et pantalon mandarine. » Entre les pages, la jeune fille croisera les ombres de Paul Morand et John Lennon, Truman Capote et Elizabeth Craig, Louis-Ferdinand Céline et Marlene Dietrich. Une dernière phrase ? « Le bonheur est comme un train partant à des heures irrégulières. » On dirait du Blondin, du Larbaud ou le Frank de Géographie universelle. C'est du François Simon, voyageur vagabond à la langue qui incite à la fugue.
François Simon, Pars ! Voyager est un sentiment, Robert Laffont, 2011
Article paru dans Service littéraire, mai 2011

mercredi 18 mai 2011

L'éducation sentimentale de DSK



Comme Karl Kraus sur Hitler : rien à dire, ou presque, sur DSK jouant dans un épisode inédit de NY Unité Spéciale.
Je n'aime guère "l'affameur des peuples européens" dont parle Mélenchon. Dans le genre amateur de voiture de luxe - une Jaguar et pas une Porsche familiale -, libertin posant sur les femmes "un regard froid" et non des pattes de "chimpanzé en rut" et, pour le coup, homme de gauche, je préfère Roger Vailland.
A l'ombre de sa cellule de Rikers Island, DSK devrait demander un exemplaire des Ecrits intimes de Vailland. Lire aussi son Esquisse pour un portrait du vrai libertin, ses textes sur Laclos et le Cardinal de Bernis. Un autre style, une autre classe que les mots et les mystères grossiers de messieurs Fouks, Khiroun et Finchelstein, ramassis de "communicants" qui font passer Séguéla pour un génie.
Peu importe, d'ailleurs, les clichés, les menottes, les commentaires creux des amis, des ennemis. C'est maintenant que tout commence pour DSK : il devient une belle cause perdue, zombie pas rasé et fripé comme son pardessus. Se prenant le réel tel un mur, plein gueule, il  va enfin pouvoir s'intéresser aux "choses de la vie". Loin des socialos, des élections gagnées d'avance, du FMI, du pouvoir à tout prix, des sondages, d'Euro RSCG, de l'encombrante Anne Sinclair. Quand on lit, quand on entend, quand on voit Anne Sinclair, dont l'amour surjoué a la triste mine de l'ambition, les hôtesses de l'air, les femmes de chambre et autres jeunes filles blondes sont une incitation à la légèreté. C'est cette légèreté que DSK doit apprendre.  Un conseil à ses avocats : oublier la relation "consentie", le tombereau de merdes déversées sur Nafissatou Diallo, négocier un exil solitaire en Grèce, dans une bicoque en bord de mer. Pour expier la lourdeur des sens et les pulsions à vif, c'est mieux que 74 ans de cabane aux States. 74 ans, pour quelqu'un qui n'a tué que ses illusions de gloriole politique, ça fait beaucoup. Même Nafissatou, je crois, ne dira pas le contraire depuis la chambre où la police la planque. En Grèce, DSK pourra passer ses journées à découvrir le pays après le matraquage de Moodys et FMI associés ; tourner les pages de Tout l'amour du monde de Michel Déon  ; visionner sur un vieux lecteur dévédé L'Amour l'après-midi de Rohmer, Le chaud lapin de Pascal Thomas, Les liaisons dangereuses de Vadim et Une partie de plaisir de Chabrol.
French touch et art de la séduction : la rééducation sentimentale d'un "vieux dégueulasse" qui n'est pas Bukowski et qui, dans quelques années, pourra tchiner, séducteur exquis, avec quelques-unes de ces accusatrices du jour.