Affichage des articles dont le libellé est éducation française. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est éducation française. Afficher tous les articles

mardi 16 août 2011

Paris est une drôle de fête


C'était l'entre-deux guerres et le monde d'avant. La France était, pour les Américains, le pays des arts, des lettres, des femmes, des alcools forts et des vins délicats. Henry Miller vivaient ses jours tranquilles à Clichy; Fitzgerald se disputait avec Zelda sur la Riviera ; Hemingway buvait rue Delambre. Tendre était la nuit et Paris, une fête. Fitzgerald, pourtant, alors qu'il faisait lire à Hemingway les premières pages de The great Gatsby, à la Closerie des Lilas, s'inquiétait : « Qu'est-ce que les riches ont de plus que les autres ? » La réponse d'Ernest tomba, guillotine narquoise : « De l'argent. » Dans Tout Paris, Bertrand de Saint-Vincent se souvient des fêlures de Fitzgerald et « Papa » Hemingway, de leur esprit de fumée et de brumes. Avec la mélancolie de celui qui se fait une certaine idée de l'élégance, ombre portée de soufre et de délicatesse : « Il y a chez les individus de grande fortune, beauté ou intelligence, autant de grandeur et de bassesse, de distinction et de grossièreté, de tristesse et d'ennui que chez leurs contemporains moins dotés ; peut-être un peu plus en ce qui concerne la tristesse et l'ennui. »
En être ou ne pas être
Chroniqueur des soirées mondaines qu'il suit, à la tombée du jour, pour Le Figaro, Saint-Vincent flâne sur les pas du regretté Jean-Michel Gravier. Lui aussi courait sous les étoiles pâles, entre la fin des seventies et les premières années Mitterrand. Dans Le Matin de Paris, son rendez-vous s'appelait : « Elle court, elle court la nuit. » Gravier fanfaronnait et se moquait pour cacher ses larmes : les stars crevaient lentement, remplacées par de fantômatiques silhouettes pas encore nommées pipoles.
Saint-Vincent appartient à cette ligne Gravier, qui doit autant à Jacques Laurent – le plus dandy des hussards, qu'il a biographé brillamment - qu'à Jacques Chazot, le prince saganien des humoristes et père de Marie-Chantal. Il regrette la disparition des aristocrates excentriques, des riches héritières new-yorkaises ou des magnats de la pampa. Ca avait une autre tenue que Loana - Cendrillon de téléréalité se réveillant grosse comme son carrosse - et Massimo Gargia revisitant Paroles, Paroles. Ou qu'un ancien Président de la République appelant son épouse : « Maman ». Ou encore qu'un zozo très contemporain déclarant : « Je fais de l'immobilier, mais c'est l'art qui m'intéresse. »
Business classe et village people
Dans les palaces, les fashion weeks et les clubs privés, Saint-Vincent en entend des belles, en voit aussi : « A partir d'un certain âge, la plupart des femmes sont blondes. Le scalpel d'un chirurgien ou l'incertaine magie d'un filtre a effacé les rides sur les visages des uns et des autres et fait gonfler les lèvres et les seins des dames. Certaines sont plus couturées qu'une robe. »
Tout le monde n'est pas Michel Déon arrivant directement d'Irlande, à un coquetèle ; Pierre Schoendorfer fumant une cigarette avec Gérard Manset et François Armanet; Arielle Dombasle, héroïne glamour et rhomérienne, évoquant Maurice Ronet et Paul Gégauff ; ou le camarade Basile de Koch annonçant, chez Castel : « Chivas régale ! »
Pourtant, si Saint-Vincent épingle les vaniteux et les cocottes à bout de souffle tapinant pour un téléphone portable, il ne juge jamais. Il préfère s'attarder auprès d'une jeune femme brune aimant la danse et le chocolat, deviser avec Pierre Cardin ou Karl Lagerfeld et saisir au vol tout des caractères humains. Moderne La Bruyère de la business classe et du village people, Bertrand de Saint-Vincent use du style comme d'un révélateur de l'époque, jouant des nuances, des blancs et des noirs, comme il le faisait déjà dans ses Fragments d'impertinence et son Roman de la victoire – où la campagne présidentielle 2005 prenait la forme d'un western amer et classieux. Entre les lignes de Tout Paris, Fitzgerald et Hemingway sourient.

Bertrand de Saint-Vincent, Tout Paris, Grasset, 2011
Texte paru dans Causeur, été 2011

samedi 21 mai 2011

Lire François Taillandier (et Jean Dutourd)


Ce samedi très chaud, en attendant de boire, avec miss K., un Cheverny de chez Puzelat et un Pouilly fumé signé Raimbault - qui accompagneront tourteaux, langoustines et crevettes souhaités par ma douce et par ma fille -, lu avec un plaisir infini Le père Dutourd (Stock) de François Taillandier. Il y parle bien sûr, de Jean Dutourd - qu'il donne envie de lire à ceux qui, comme moi, pour d'obscures raisons, étaient passés à côté des ouvrages du frondeur talentueux -, mais aussi d'une éducation dans les années 70, de la France qu'il aime, de jeunes filles reluquées à la faculté, de la langue de Paul-Jean Toulet et de Léon Bloy, du style, de Dieu, des bibliothèques familiales, de la bienveillance et des affinités électives, entre autres. Comme toujours, chez Taillandier - qu'il s'agisse des 5 volumes de sa saga romanesque La grande intrigue, des chroniques qu'il donnait à L'Humanité ou de ses essais sur Aragon, Barbey ou Borgès -, tout est beau, intelligent et touchant. Au hasard des pages :

"C'est que j'ai mes secrets. Cela doit venir de l'enfance. Le monde est trop dur. Ou décevant. Alors je me retire, je me cache, je vais retrouver ces secrets qui me font vivre, me donnent la force. Ce sont des pensées, des chansons. Des rêveries. Des souvenirs. Pour vous je suis ceci, cela, j'ai l'air de tel genre de type, je ne sais pas quoi. Je ne sais pas, je ne sais jamais, "à quoi je ressemble". Dans les rapports sociaux, je ne me "vois" pas. Mais il y a un dialogue entre moi et mon ombre. L'ombre que je n'ai laissée nulle part. Cela ne regarde qu'elle et moi, depuis qu'il a bien fallu vivre (d'après ce qu'on me dit, cela empire, en vieillissant)."

"Se casser la figure est probablement la seule façon de vivre."


"En revanche, oui, avoir du style, c'est important, quand l'époque n'en a point, qu'elle ne nous sert guère que des formules prémâchées, qu'elle fait sous elle comme une gâteuse. Avoir du style, cela résulte d'avoir lu, beaucoup lu, en se demandant pourquoi c'est beau, et, ensuite (bis repetita placent), d'écrire comme on peut et non pas comme on veut. Cela seul confère de la distance, cela vous écarte du troupeau, cela remet le radotage ordinaire à sa place, qui est le néant ; cela gifle le mauvais langage. Le mauvais langage, par l'effet de quelque lien secret ou de quelque châtiment immanent, ne peut qu'exprimer des imbécillités, des choses ennuyeuses et fatigantes, tandis que la phrase qui claque (ou caresse) à cause d'un mot inattendu, de quelque litote subtile, d'un raccourci audacieux ou d'une ampleur bien charpentée, est neuf fois sur dix intelligente, car elle surprend."