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vendredi 26 septembre 2014

Oona, Jerry, Truman et les autres …


Si certains avaient des doutes sur la qualité d'Oona & Salinger de Frédéric Beigbeder, ils peuvent être rassurés : Eric Chevillard, dame pipi du Monde, a détesté. Ça tombe bien : Chevillard est un critique au mauvais goût très sûr. Alors que Beigbeder s'intéresse au flirt d'Oona O'Neil et de Jerome David Salinger, à l'amour entre Charlie Chaplin et Oona et à la guerre de Salinger débarquant en Normandie, libérant le bar du Ritz puis l'Allemagne, il nous parlerait trop de lui-même, ses voyages, ses amis, ses rencontres, sa muse. La liberté du romancier au cœur de son histoire, Chevillard ne supporte pas. C'est précisément ce qui nous touche chez Beigbeder. Ne choisissant pas entre fiction et non-fiction, il nomme « faction » son chemin des fugues romanesques . Avant de préciser, avec Drieu la Rochelle : « J'ai envie de raconter une histoire. Saurai-je un jour raconter autre chose que mon histoire ? »

Parti en 2007 en reportage à la recherche du plus secret des écrivains américains, Beigbeder a rebroussé chemin au seuil de la propriété de l'auteur de L'Attrape-coeurs. Politesse ou lâcheté ? Des fuites, parfois, sont l'autre nom de l'élégance. Elles permettent aussi de poser les premiers mots d'un roman auquel une photo trouvée dans une cafétéria de Hanover, New Hampshire, offre son héroïne. Quand on a le goût des « infantes brunettes », l'apparition d'Oona bouleverse : sa coiffure à la Gene Tierney, son front, ses sourcils, son nez délicat, ses dents à croquer, son cou, la caresse de ses cheveux sur ses épaules. Beigbeder n'a pas eu le choix. Il lui fallait suivre Oona pas à pas, tout savoir d'elle, l'écrire.

Direction New York, année 1940, le Stork club, 3 East 53rd Street, un dimanche. Oona a 15 ans. Pour reprendre le titre d'un conte de la folie ordinaire de Charles Bukowski, elle est « la plus jolie fille de la ville ». Elle est surtout la fille délaissée du dramaturge et prix Nobel de littérature Eugène O'Neill. « It-girl » d'avant-guerre, elle aime passer son temps dans des lieux chics à fumer et boire des vodka-martini en badinant avec ses amies Gloria Vanderbilt, Carol Marcus et un jeune homme au visage rosé et à la voix haut perchée : Truman Capote. Ca parle de Fitzgerald et de cygnes, de mode et de jazz. Un grand dadais, âgé de 21 ans, se joint à la tablée. On l'appelle « Jerry ». Il écrit des nouvelles, sera bientôt publié sous le nom de J.D. Salinger. Sa timidité bat la chamade pour Oona, qui vole un cendrier et le glisse dans la poche du soupirant. Ils se reverront en bord de mer, s'embrasseront, se disputeront gentiment, se saouleront, s'embrasseront encore. Oona vomira ; Jerry va découvrir un vieux Continent à dénazifier, vomira à son tour. Plus rien ne sera comme avant. Apprentie comédienne, Oona rencontre Charlie Chaplin en 1942, l'épouse. C'est mieux que de jouer dans un mauvais film. La différence d'âge, 36 ans d'écart, leur va bien : « Oona est tombée amoureuse de Chaplin parce que son ambition était derrière lui ; Chaplin est tombé amoureux d'Oona parce que sa vie était devant elle. » Salinger, lui, prend la nouvelle comme une balle plein cœur, avant que d'autres balles, sur les plages Normandes et dans la forêt de Hürtgen, n'achève de le dégoûter d'un immonde où, plus jamais, il ne veut avoir de place. Une tentative de suicide, un roman culte, quelques nouvelles et puis bye-bye. Salinger, reclus à Cornish, sera aux abonnés absents jusqu'à a mort, en 2010.

Après Un roman français – prix Renaudot 2009 -, Frédéric Beigbeder a réussi, surgissant à sa guise de l'ombre d'Oona, Jerry, Truman et les autres, une œuvre intime sur le cœur dérangé des hommes et les passions des adorables « pauvres petites filles riches ». Tout, dans Oona & Salinger, est posé sur la page avec une délicatesse à la fois profonde et légère : les mots qu'on souligne, les silhouettes, la correspondance imaginée entre Oona et Jerry, les digressions, la guerre au plus près de l'odeur de gerbe, de merde et de chair morte, les extraits de nouvelles inédites de Salinger, la bande-son jazzy, l'apparition finale d'une « infante brunette » des années 2010. Oona, aujourd'hui, se prénomme Lara et Frédéric Beigbeder vient de déposer à ses pieds, « cambrés et menus », la plus belle des offrandes : un roman américain - avec détours par la Suisse, Paris libéré et les forêts allemandes jonchés de cadavres - où l'amour, « c'est avoir et ne pas avoir ».

Frédéric Beigbeder, Oona & Salinger, Grasset, 2014
Papier paru sur Causeur.fr, septembre 2014

mardi 16 août 2011

Paris est une drôle de fête


C'était l'entre-deux guerres et le monde d'avant. La France était, pour les Américains, le pays des arts, des lettres, des femmes, des alcools forts et des vins délicats. Henry Miller vivaient ses jours tranquilles à Clichy; Fitzgerald se disputait avec Zelda sur la Riviera ; Hemingway buvait rue Delambre. Tendre était la nuit et Paris, une fête. Fitzgerald, pourtant, alors qu'il faisait lire à Hemingway les premières pages de The great Gatsby, à la Closerie des Lilas, s'inquiétait : « Qu'est-ce que les riches ont de plus que les autres ? » La réponse d'Ernest tomba, guillotine narquoise : « De l'argent. » Dans Tout Paris, Bertrand de Saint-Vincent se souvient des fêlures de Fitzgerald et « Papa » Hemingway, de leur esprit de fumée et de brumes. Avec la mélancolie de celui qui se fait une certaine idée de l'élégance, ombre portée de soufre et de délicatesse : « Il y a chez les individus de grande fortune, beauté ou intelligence, autant de grandeur et de bassesse, de distinction et de grossièreté, de tristesse et d'ennui que chez leurs contemporains moins dotés ; peut-être un peu plus en ce qui concerne la tristesse et l'ennui. »
En être ou ne pas être
Chroniqueur des soirées mondaines qu'il suit, à la tombée du jour, pour Le Figaro, Saint-Vincent flâne sur les pas du regretté Jean-Michel Gravier. Lui aussi courait sous les étoiles pâles, entre la fin des seventies et les premières années Mitterrand. Dans Le Matin de Paris, son rendez-vous s'appelait : « Elle court, elle court la nuit. » Gravier fanfaronnait et se moquait pour cacher ses larmes : les stars crevaient lentement, remplacées par de fantômatiques silhouettes pas encore nommées pipoles.
Saint-Vincent appartient à cette ligne Gravier, qui doit autant à Jacques Laurent – le plus dandy des hussards, qu'il a biographé brillamment - qu'à Jacques Chazot, le prince saganien des humoristes et père de Marie-Chantal. Il regrette la disparition des aristocrates excentriques, des riches héritières new-yorkaises ou des magnats de la pampa. Ca avait une autre tenue que Loana - Cendrillon de téléréalité se réveillant grosse comme son carrosse - et Massimo Gargia revisitant Paroles, Paroles. Ou qu'un ancien Président de la République appelant son épouse : « Maman ». Ou encore qu'un zozo très contemporain déclarant : « Je fais de l'immobilier, mais c'est l'art qui m'intéresse. »
Business classe et village people
Dans les palaces, les fashion weeks et les clubs privés, Saint-Vincent en entend des belles, en voit aussi : « A partir d'un certain âge, la plupart des femmes sont blondes. Le scalpel d'un chirurgien ou l'incertaine magie d'un filtre a effacé les rides sur les visages des uns et des autres et fait gonfler les lèvres et les seins des dames. Certaines sont plus couturées qu'une robe. »
Tout le monde n'est pas Michel Déon arrivant directement d'Irlande, à un coquetèle ; Pierre Schoendorfer fumant une cigarette avec Gérard Manset et François Armanet; Arielle Dombasle, héroïne glamour et rhomérienne, évoquant Maurice Ronet et Paul Gégauff ; ou le camarade Basile de Koch annonçant, chez Castel : « Chivas régale ! »
Pourtant, si Saint-Vincent épingle les vaniteux et les cocottes à bout de souffle tapinant pour un téléphone portable, il ne juge jamais. Il préfère s'attarder auprès d'une jeune femme brune aimant la danse et le chocolat, deviser avec Pierre Cardin ou Karl Lagerfeld et saisir au vol tout des caractères humains. Moderne La Bruyère de la business classe et du village people, Bertrand de Saint-Vincent use du style comme d'un révélateur de l'époque, jouant des nuances, des blancs et des noirs, comme il le faisait déjà dans ses Fragments d'impertinence et son Roman de la victoire – où la campagne présidentielle 2005 prenait la forme d'un western amer et classieux. Entre les lignes de Tout Paris, Fitzgerald et Hemingway sourient.

Bertrand de Saint-Vincent, Tout Paris, Grasset, 2011
Texte paru dans Causeur, été 2011

mercredi 15 septembre 2010

Comme dans un poème de Valery Larbaud




C'était un bel été.
Le bleu Monory du ciel.
Les rayons qui aiguillent les arabesques de la chaleur.
Le lac Léman et son eau calme comme dans un poème de Valery Larbaud.
La plage loin de la foule.
Les lunettes noires pour se retirer, encore plus, de l'immonde et de ses bruits de bettencourt, de woerth, de chasse aux roms.
Les lunettes noires pour lire Les saisons de Roger Vailland de François Bott (Grasset, 1969) et Le soleil se lève aussi de Hemingway.
Les lunettes noires, les ajuster, les retirer, te regarder et te dire, quand tu reviens de quelques longues minutes de nage, les mots les plus beaux, les mots au plus près de ta peau hâlée, te parler de tes boucles brunes aux reflets presque blonds à baiser sans fin, te parler de tes yeux de violence amoureuse et de fragilité mêlées, de tes lèvres à l'aube, l'après-midi, autour de minuit, te parler de la winston light que tes lèvres emprisonnent, que tes lèvres embrasent tel un baiser parti en fumée, te parler de tes seins et de la pointe si délicate de tes seins, te parler de ton cul et des féeries nés de lui, te parler de tes jambes, cette oeuvre érotique d'un dieu obsédé de toi, ce compas de mes déséquilibres et de mon harmonie, te parler de tes pieds qui rendent plus fou que les fous.
Les lunettes noires, comme la nuit qui vient, et les feux follets en terrasse et le vin blanc qui coule et l'ivresse légère et les corps amoureux, sans fin.
C'était un bel été.