mardi 19 mai 2015
Adieu aux espadrilles
Notre roman "Adieu aux espadrilles" (éditions du Rocher) paraîtra le 20 août. Amour, petits luxes sur les rives du Lac Léman et mélancolie plein soleil ...
lundi 4 mai 2015
Sauf dans les chansons - Jérôme Leroy
Que faire en mai, et même en juin ? Lire notre ami Jérôme Leroy, son recueil de poèmes Sauf dans les chansons (et ses nouvelles Les jours d'après). On allait écrire que ces poèmes, c'est ce que Jérôme écrit de plus beau, et pas seulement parce qu'il y en a un qui nous touche plus encore. Mais non. Tout ce que Jérôme Leroy écrit est beau, sentimental, délicat, poétique, mélancolique et tutti belli. Il annonce l'été, et le prolongera.
Jérôme Leroy, Sauf dans les chansons, La Table ronde, 2015
samedi 25 avril 2015
Où es-tu Emmanuelle ?
Nous
n'avons rien contre Dakota Johnson. L'actrice possède le charme
d'une voisine que nous croiserions, d'une semaine l'autre, à la
caisse d'un supermarché. On la voit, on l'oublie, jusqu'au prochain
hasard. Sans doute n'a-t-elle pas lu attentivement le scénario tiré
du roman de E.L. James. Ce passage, notamment, où Christian Grey met
en garde Anastasia : «
Je ne fais pas dans le romantisme. Mes goûts sont très
particuliers. »
Le riche homme d'affaires attache les poignets de ses conquêtes,
leur bande les yeux, les cravache. Le film serait « hot » ;
il contiendrait un pourcentage précis de scènes de sexe. Des
chiffres sans les lettres, sans la chair. Pour un peu, nous nous
croirions dans la salle d'audience d'un tribunal du Nord, entre
filles de joie à la figure fatiguée et Dodo la Saumure. L'érotisme
tendance menottes et fouet n'est plus une idée neuve.
A
notre rescousse, des noms et des silhouettes de jadis s'imposent. On
pense à Michèle Mercier, « marquise des anges » pour
laquelle ont oeuvré Pascal Jardin et Daniel Boulanger ;
à Jacqueline Sassard prenant son bain et s'amusant avec la mousse
dans Les
Biches,
des duettistes Chabrol et Gégauff ; à Corinne Cléry
découvrant la banquette en cuir d'une Traction luxueuse dans
Histoire d'O,
adaptation par Sébastien Japrisot du roman de Pauline Réage. On
revoit bien sûr BB filmée par Roger Vadim ou par Godard dans la
scène inaugurale du Mépris.
Son corps alangui, la marque blanche de son intime étoffe tout juste
ôtée, son murmure à l'oreille de Michel Piccoli : « Et
mes fesses, tu les aimes, mes fesses ? »
La réponse coule de source. Dans B.B. 60,
François Nourissier a trouvé la juste formule : « De
toutes les armes que nous offre la vie quotidienne pour régler ses
comptes à la sottise, la jeunesse et l’impudeur d’une femme sont
les plus douces. »
On ne saurait mieux dire.
Nous
parlons d'un temps où les écrivains étaient les invités
permanents du 7e art. Ils ne forçaient pas leur talent, en usaient
avec insouciance. Pour esquisser « la
jeunesse et l'impudeur »
des héroïnes, ne pas leur faire dire trop de bêtises, ils savaient
jouer leur partie de plaisir. L'érotisme, finalement, est une
histoire de peau en liberté et de mots à la caresse. L'histoire a
commencé au moment où les femmes ont deviné que tout, très vite,
leur appartiendrait : nos jours, nos nuits. Elles s'en sont
données à cœur joie et à corps tendre. Avec des hommes, avec
leurs amies aussi. Un prénom est resté dans nos
mémoires : Emmanuelle.
Paru sous la signature d'Emmanuelle Arsan, pseudo de Marayat Bibidh,
le roman aurait été écrit par son mari, le diplomate Louis-Jacques
Rollet-Andriane. En juin 1974, le film révèle la beauté de Sylvia
Kristel : des yeux « de
niveau d'eau pour boire en prison »,
un long corps venu des Pays-Bas, un art unique de se vêtir et se
dévêtir au gré de ses envies. Nous ne sommes pas prêt de
l'oublier. Elle s'ennuie, s'interroge sur l'amour, cède aux
tentations. Il est impossible désormais de prendre un vol
long-courrier Paris-Bangkok sans penser à elle. Sur une mélodie de
Pierre Bachelet, on rêve de la vie d'ambassade et de coquetèles au
bord d'une piscine de villa. Marivaudages exotiques à fleur de peau.
La jeune et bronzée Christine Boisson, en short en jean, connaît
les questions et les réponses :« Tu
sais pourquoi je mange des suçettes ? Parce que ça excite les
vieux. »
Les dialogues d'Emmanuelle
hésitent entre du Rohmer classé X et les productions kitsh de
Jean-Luc Azoulay. Jean-Louis Richard, auteur de La
Peau douce,
le meilleur Truffaut, s'y est attelé. Il frôle le ridicule, l'évite
de peu, ce qui n'est pas sans charme. Un dilettantisme moite, qui
aiguise les sens et l'imagination, emplit l'atmosphère. On en
redemande, même si le film connut trop de suites. C'est sans
prétention, d'une folle légèreté, telle une carte postale où
Sylvia Kristel nous ferait de l'oeil, alanguie sur un fauteuil en
rotin. Le monde en fuite du dernier sex-symbol des Trente Glorieuses.
La
chair, aujourd'hui, est triste et nous ne lisons plus tous les
livres. Sur les tables de nuit, 50 nuances de
Grey a
pris la place d'Emmanuelle.
Smartphones et twitter complètent le tableau. Nulle émotion ne peut
naître de mots pauvres et de technologies qui déclinent la passion
en images laides ou en 140 caractères. La provocation selon
Anastasia et mister Grey ne provoque que des ricanements dans les
open-space.
A la vie de bureau, définitivement, nous préférons la vie
d'ambassade et l'air de ne pas y toucher de BB, Corinne Cléry et
Sylvia Kristel. Ne pas oublier leurs petites sœurs des années 80 :
Valérie Kaprisky, Marushka Detmers, Ornella Muti (liste non
exhaustive). Avec elles, l'érotisme ne se prend pas au sérieux ;
il incarne toujours un art de vivre, manière de dolce
vita
qui ne veut pas mourir. Il se prolonge là où on ne l'attend pas
forcément. Filmée par Pascal Thomas, l'incandescente silhouette
brune de Marie Gillain, nue au détour d'un couloir, nous touche. La
même actrice, en couverture et dans les pages intérieures d'un
magazine, qui fut celui de « l'homme
moderne »,
pose avec une sensualité inouïe. Dans un remake de Emmanuelle,
on ne doute pas qu'elle serait parfaite. Affaire à suivre ...
Version uncut d'un texte paru dans le Figaro, le 10/02/2015
L'amant de poche - Voldemar Lestienne
La
lutte a été féroce. Le 1er décembre 1975, le prix Interallié est
attribué à L'amant de poche
de Voldemar Lestienne, au quatrième tour de scrutin, par 6 voix
contre 5 à Ciel de cendres
d'Alexandre Astruc (Le Sagitaire). La maison Grasset a su faire ce
qu'il fallait, Yves Berger orchestrant la manœuvre. Ca a laissé des
traces parmi les membres du jury. Antoine Blondin s'est retiré du
théâtre des opérations : « Je
n'éprouve aucun mauvais sentiment contre Voldemar Lestienne, pour
lequel j'ai beaucoup d'amitié, ni contre le prix Interallié, que
j'ai reçu et distribué avec beaucoup de plaisir. Mais je ressens
une immense lassitude devant les inévitables pressions exercées sur
les membres du jury. »
Voldemar
Lestienne se moque des intrigues littéraires. Il a mieux à faire.
Diriger France Dimanche,
après s'être fait la main à Elle
et France Soir.
Trouver l'accroche d'un papier sur un fait-divers de banlieue :
« Le bal des
fines moustaches ».
S'amuser avec Sagan et sa bande, après être sorti indemne d'un
accident d'Aston Martin DB Mark III avec Françoise. Il pratique la
littérature en dilettante. Sa présentation en marge de ses livres
l'atteste : « Voldemar
Lestienne est né en 1932 à Lille (Nord). Il est marié. Il a trois
filles. Il n'a fait ni l'E.N.A., ni Polytechnique, ni H.E.C. »
Variante : « Voldemar
Lestienne n'est ni ancien forçat, ni parachutiste, ni drogué, ni
correspondant de guerre. »
Ses œuvres n'encombrent pas les librairies. Avant L'amant
de poche,
il n'a publié que trois livres : Dillinger
(1958), Furioso (1971)
et Fracasso (1973).
Dans les deux derniers, best-sellers, il transpose les Trois
Mousquetaires
en juin 1940. Certains puristes se pincent le nez. Ca n'a pas grande
importance. Les mêmes tiquent également devant Cecil Saint-Laurent.
Le style, toujours, reste une idée neuve. Voldemar Lestienne se fait
plaisir, donc il nous enchante. Ses phrases sont pleines de rire, de
pieds de nez, de légèreté, de fulgurances. Des facilités ?
Parfois. Ca donne au lin des mots sa nécessaire froissure.
Mieux
qu'un bandeau Interallié, il y a un art imparable de donner envie de
lire L'amant de poche :
« Quel jeune
lycéen n'a pas rêvé d'être l'amant d'une femme blonde, belle,
riche, qui viendrait le chercher à la sortie du lycée au volant
d'une Maserati ? »
On n'est pas sérieux quand, pas encore âgé de 16 ans, on boit trop
de ouisquie. La tête tourne. Surtout si Héléna, surnommée « V.O.
Lénine », apparaît. Elle dit « vous » ou « tu »,
selon son envie ; porte un blue-jean, un débardeur et ses
cheveux sur les épaules. Un détail : pas de soutien-gorge.
Difficile de résister. Le lendemain, Héléna récupère le jeune
homme à la sortie de son lycée. Elle conduit une Maserati « Indy »
4 places. Sa parure du jour : des bas, une jupe à plis, des
escarpins à talon carré, un corsage à reflets doux, un chignon
dans le cou. Ca impressionne, tout comme son appartement, résidence
Henri V. Qu'en conclure ? « On
sentait bien que tout ça avait dû coûter cher et que Lénine
aujourd'hui avait mis son soutien-gorge. »
Pendant l'amour, Héléna écoute la « Traviata » ;
après, elle boit du champagne. Plus inquiétant, elle répond en
sourdine à de drôles de coup de téléphone. Puis congédie d'une
voix douce : « Ta
mère va s'inquiéter ».
Il y aura, plus tard, des phrases encore plus vexantes. Héléna
avait prévenu : « N'oublie
jamais ça : je ne suis qu'une bourgeoise. »
Les éducations sentimentales sont souvent des histoires de chagrin.
L'amant de poche
a été le dernier livre de Voldemar Lestienne. Dans sa critique du
Monde,
Bertrand Poirot-Delpech évoquait « le
monde de Sagan raconté par le Club des Cinq ».
Ce n'était pas si mal vu, un zeste réducteur. Nous préférons nous
souvenir du beau portrait que Gérard de Villiers, qui oeuvrait lui
aussi à France Dimanche,
consacre à Lestienne dans Sabre au clair et pied
au plancher,
ses mémoires : « Le
personnage le plus pittoresque de l'équipe était sans conteste
Voldemar Lestienne. Bourré d'humour, myope comme une taupe, c'était
le roi du titre. »
le 17 décembre 1990, à 59 ans, Lestienne s'en est allé. Un mystère
toutefois demeure, que confie de Villiers : « Nous
n'avons jamais su comment ce garçon un peu lunaire avait été
surnommé « Couilles
d'ange » »
Voldemar
Lestienne – L'amant de poche
– Grasset 1975
Texte paru dans Schnock #14, hiver 2015
mercredi 15 avril 2015
Jean-François Coulomb retient la nuit
Alexandre ne s'y attendait pas. Son
père meurt face à lui au restaurant. Une de ses phrases fétiches
était : "Il faut s'y tenir, tenir et s'y tenir."
Variante : « En avant, calme et droit. » Du
beau monde assistera aux funérailles de cet ancien ministre de
Giscard. En guise de deuil, Alexandre boit du champagne-fraise au bar
du Ritz avec Félicien. Son meilleur ami. Leurs mots de passe : des
silhouettes aimées, « Melody » des Rolling Stones, leurs
fils, quelques flacons de rosé. Alexandre et Félicien font des
affaires. L'argent leur donne des ailes, mais ne comptent pas. Un
roman de jeunesse traîne dans un tiroir : Pour solde de
tout compte. Attention, livre culte. Aux chagrins, ils
préfèrent la dolce vita. De Paris Rive droite aux Vapeurs
à Trouville, de Zurich à Saint-Tropez hors-saison. Là-bas, dans
l'été naissant, on roule en scooter ou 2 CV rouge. La maison de
famille est joliment nommée : La Renauvado. Expresso, jus de
pamplemousse et brioches se dégustent chez Sénequier en
terrasse. On déjeune au Club 55. Des lunettes noires
masquent les cernes des nuits blanches.
Sur les rives de la méditerranée,
Félicien rejoint Alexandre. Louise l'accompagne. Coiffée à la
Louise Brooks, les yeux verts, à peine trente ans : « Pour
Félicien, outre ses jambes qui n'en finissent pas, son assistante a
deux qualités : toujours disponible, toujours de bonne
humeur. » Un beau brin de fille, qu'Helmut Newton aurait
adoré photographier. Alexandre ne peut qu'acquiescer. Quand Louise
n'apparaît pas en robe de lin orange ou de coton blanc, peau douce
et bronzée, elle se baigne nue, minuit passé, dans la piscine. Son
parfum sent les agrumes. Alexandre est sous le charme, s'interroge :
« Tomber amoureux à mon âge, cela serait très con,
non ? » Le conseil de Félicien : « Commence
par l'emmener au Kenya, on verra après ! » Il s'agit,
tant qu'on peut, de faire danser la vie.
Il y a dans Une semaine de juin,
premier roman de Jean-François Coulomb, tout ce que nous aimons :
du style, des sentiments froissés comme une étoffe précieuse, de
la légèreté, des drames silencieux. Chardonne et Nimier sont
cités. Johnny retient la nuit. BB est « notre belle
voisine ». Le talent de Coulomb n'est pas une surprise.
Vendanges tardives, recueil de nouvelles paru en 2010,
avait donné le ton. On guettait la suite. La voilà. Elle touche
plein coeur et serre la gorge : « Alexandre sait qu'il
rentre dans un hiver sans fin. » Il faudrait ne jamais
quitter les bords de mer.
Jean-François Coulomb, Une
semaine de juin, Albin Michel
Papier à paraître dans Service littéraire, avril 2015
dimanche 29 mars 2015
Tchin à Jérôme Leroy, prix des lecteurs 20 Minutes/Quai du Polar pour L'Ange gardien ...
On voulait vous parler d'Adieu aux espadrilles, notre roman d'été, de légèreté et de mélancolie. Ca viendra plus tard. Notre camarade Jérôme Leroy vient de se voir décerner le "Prix des lecteurs 20 Minutes/ Quai du polar" pour L'Ange gardien, roman beau, noir, poétique et joliment quatorzièmiste, entre autres plaisirs de lecture. On salue Jérôme, on tchine à sa santé et on republie, ci-dessous, le papier que nous avions écrit en septembre dernier.
"Depuis L'Orange de Malte, en 1990, Jérôme Leroy s'est toujours joué des genres : nouvelles, polar, poésie, anticipation, flânerie. Homme élégant du communisme, tendance Roger Vailland, il n'en fait qu'à ses envies, souvent teintées de mélancolie. C'est que, derrière ses Ray-Ban, Leroy ne manque rien des dérèglements de l'immonde, qu'il observe sans oublier un monde d'avant où des jeunes filles en fleur avaient plaisir à lire Paul-Jean Toulet sur le rebord des tombes.
En 2011, Le Bloc dressait, en se focalisant sur quelques figures d'un parti très à la mode, le tableau d'une France sous émeutes et sous perfusion. L'Ange gardien va encore plus loin, plus profond, quêtant le dessous des cartes de la mort en marche. Mort d'un « cher et vieux pays », mort des sentiments, mort de la douceur des choses. Le parti très à la mode est sur toutes les lèvres et tous les bulletins de vote. Des officines complotent dans l'ombre. On tue sans compter pour assurer le désordre public. La République ressemble à une Grèce saignée à blanc, où les derniers rejetons de la beauté tentent d'échapper à la lourdeur assassine des temps. Il y a Berthet, tueur et amateur de poésie dont on veut la peau ; Martin Joubert, écrivain à bout de souffle ; et Kardiatou Diop, étoile montante de la politique, secrétaire d'Etat sortie d'une chanson de la Motown ou d'un film de la Blackexploitation.
Dans L'Ange gardien, Leroy mêle les voix et les silhouettes. « L'ange gardien », c'est Berthet. Il a sauvé, il y a longtemps, la jeune Kardiatou ; la protège depuis sans qu'elle soupçonne son existence. A la même époque, Joubert enseignait le français à la brillante demoiselle dans un collège de Roubaix. Aujourd'hui, Kardiatou est candidate aux élections municipales à Brévin-les-Monts, terre minière dévastée, face à Agnès Dorgelles, superstar du parti très à la mode et fille-à-papa. On sent qu'un mauvais coup se prépare, réunissant, ultime baroud d'honneur, Berthet, Joubert et Kardiatou.
Nous n'en dirons pas plus quant à l'histoire chorale finement ciselée par Leroy, dont la langue possède une classe folle, à la fois au plus près de son récit et se permettant d'élégantes digressions. Livre après livre, rappelons-nous Bref rapport sur une très fugitive beauté, Un dernier verre en Atlantide ou La Minute prescrite pour l'assaut, il ne cesse de nous parler de la singularité de la France et d'être français. Face à la horde sauvage de la bêtise, Leroy croit encore à la beauté qui sauvera le monde. Il vise juste, et touche plein coeur. La beauté passe par les poèmes de Perros, un déjeuner de soleil et d'amitié au Jeu de quilles, rue Boulard, une chanson de Mort Shuman, un Côte-Rotie de Jean-Michel Stephan ou par l'amour en bord de mer avec une gymnaste ou une nageuse, le soleil pâle du petit matin filtrant par les volets d'une chambre d'hôtel. Nous avons trouvé nos anges gardiens …"
Jérôme Leroy, L'Ange gardien, Gallimard, Série Noire.
lundi 23 mars 2015
F.S. Fitzgerald dixit
« L’histoire de ma vie est celle d’un conflit entre un besoin irrésistible d’écrire et un concours de circonstances acharnées à m’y empêcher ».
vendredi 6 février 2015
Fées d'hiver - Christian Laborde/ Madame Richarson et autres nouvelles ...
Notre
plaisir du moment, qui annonce déjà les beaux jours, l'été :
Madame Richardson et autres nouvelles,
de Christian Laborde. Ce n'est pas une surprise. On n'avait pas
oublié les héroïnes de Diane et autres stories en
short, son précédent
recueil. Elles n'en faisaient qu'à leur fête mélancolique,
suspendant le temps d'une caresse ou d'une foulée légère. Laborde,
aujourd'hui, nous présente les petites sœurs de Diane.
Elles
s'appellent Kate, Agathe, Maria ou Albane. Que font-elles dans la
vie ? Rien. Ce sont des passantes graciles. Elles flânent entre
les lignes des 12 nouvelles de Madame Richardson.
Elles sont nées, non de la cuisse de Jupiter, mais d'une plume
sensuelle qui, comme personne, sait esquisser une nuque, des seins
menus ou une cambrure. Elles se retrouvent au Bizarro Bar, roulent en
Triumph Spitfire 1500 cabriolet, lisent des « Cartes postales »
de Henry Jean-Marie Levet. Elles rient, pleurent, s'offrent. Avant,
pendant, après l'amour, elles chantent : « A
chaque nouvelle une héroïne, à chaque héroïne un refrain. »
Les mots et les mélodies sont leur seconde peau. « Paradis
perdus » de Christophe ou « Désir désir », signé
Souchon/Voulzy, les parent. Ne pas oublier « Love me please
love me » ou « La Superbe », de Benjamin Biolay.
Parfois, ces fées d'hiver nous rappellent des silhouettes
inoubliables d'un monde en fuite. On pense à Sarah, qui aimante les
sens dans une nouvelle titrée « Les escarpins » :
« Elle se regarda
une dernière fois dans la glace, et la glace lui confirma que ses
amies et son mari avaient raison : elle avait quelque chose de
Muriel Moreno, la chanteuse de Niagara. »
Muriel Moreno : sa moue à la BB, ses « Tchiki Boum »,
son envie de « l'amour à la plage ». Les années 80
avaient de jolis atours. Sarah, elle, est tête en l'air. Sous sa
jupe courte, elle a oublié d'ôter sa culotte. Alors qu'elle
s'apprête à rapter ses stilettos préférés, un tel oubli doit
être réparé. Ce qu'elle ne manque pas de faire. Notre
reconnaissance lui est éternelle.
Ciselant
ses héroïnes au plus près de nos émotions, sans négliger les
drames intimes et la mort qui cogne comme le soleil d'un été
meurtrier, Christian Laborde est en grande forme. Parce qu'il se joue
des genres, la nouvelle lui va bien. Il est un des meilleurs
nouvellistes de « notre cher et vieux pays », avec nos
amis Jérôme Leroy – auquel Madame Richardson
est dédié -, Patrick Besson ou Philippe Lacoche. Sur quelques pages
ou dans une histoire au plus long souffle – « Trois
saisons », ce bijou d'érotisme, de poésie et de spleen - sa
langue est en liberté, comme elle l'était dans L'Os de
Dionysos, roman culte. Le
lecteur y croisera Jean Seberg et le fantôme de Pierre de Régnier,
Bahamontes et Tarantino. Tout ce qui nous enchante.
On
lit les nouvelles de Laborde ; on les relit. Que nous
apprennent-elles ? La beauté sauvera ce qui reste à sauver de
l'immonde. C'est pleine cible, plein cœur. Littérature pas morte,
Madame Richardson
suit ...
Christian Laborde,
Madame Richardson et autres nouvelles, suivi de Quai des bribes,
Robert Laffont
Des coeurs à prendre - Arnaud Guillon/ Tableau de chasse
Arnaud
Guillon nous manquait. Depuis 2007 et Hit-Parade,
six nouvelles que rythmaient des mélodies de Françoise Hardy,
Stevie Wonder ou Michel Delpech : rien. On se replongeait pour
patienter dans Ecume Palace
(prix Roger Nimier 2000) et 15 août,
délicats romans du temps suspendu. Guillon est un orfèvre du soufre
au cœur, un écrivain de charme. Il esquisse comme personne des
paysages oubliés, des sentiments en fuite ; il sait se jouer
des silences et des mots d'amour triste.
Dans
Tableau de chasse,
on retrouve, intact, son art du plaisir, des petits luxes et de la
mélancolie. Manon et Vincent, jeune couple, ont du plomb dans les
ailes. Elle s'ennuie ; lui travaille trop. Un ouiquende en
Normandie, chez les parents de Vincent, leur sera fatal. Il y a le
soleil, qui caressent les peaux, des baignades, des parties de tennis
et des bulles, de la maison Pol Roger, en terrasse. Il y a surtout
l'arrivée d'Eric, ami de la famille. Eric a la cinquantaine
élégante. Sa femme et sa fille sont restées à New York. Il roule
en Alfa Romeo Coupé Bertone, navigue sur un vieux 470. Eric a tout
pour plaire à Manon : « Même
si elle était curieuse de l'avenir, elle trouvait romanesque l'idée
d'arrêter le temps et de disparaître en pleine jeunesse, un jour
d'été, au côté d'un homme dont elle tombait amoureuse. »
Lisant
Tableau de chasse,
on pense aux films de Sautet scénarisés par Jean-Loup Dabadie.
Guillon possède la même légèreté profonde, où rôdent les
drames intimes : « Où
étaient-ils, tous ces gens qu'on avait croisés, aimés, consolés,
écoutés ou admirés, avant de perdre leur trace ? »
Les Choses
de la vie sont
citées ;
Vincent, François, Paul et les autres également.
Ne pas omettre César et Rosalie.
Eric est tantôt Sami Frey tantôt Yves Montand. Manon, en robe
blanche révélant ses longues jambes bronzées, a la grâce folle de
Romy Schneider. Elle sourit, s'allonge sur la plage, s'offre à son
amant face à un miroir, se met en colère, invente des mensonges. Il
n'est pas certain, bien sûr, que tout ceci finisse bien. On ne
badine pas, en bord de mer ou dans les rues de Paris, avec la
passion.
Arnaud
Guillon, Tableau de chasse,
éditions Héloïse d'Ormesson
Papier paru dans Service littéraire, février 2015
lundi 22 décembre 2014
Oona & Salinger & Beigbeder & Sakespeare and Company ...
Rue de la bûcherie, devant Shakespeare
and Company, la pluie fait claquer ses stilettos. Une foule
joyeuse prend l'eau. Tout le monde ne rentrera pas. Sylvia Whitman,
âme blonde des lieux, nous guide jusqu'à la salle bondée. Au
premier rang, Christine – maman de Frédéric Beigbeder – et
Lara, brune héroïne. L'écrivain est bien entouré. Il commence, en
anglais et en douceur, sa lecture. Oona O'Neill apparaît dans la
fumée du Stork Club ; J.D. Salinger n'a d'yeux que pour
elle. On le comprend. Truman Capote s'invite. Fusées mondaines et
railleries haut perchées sont au rendez-vous. A chaque mot,
Beigbeder rafle la mise. Son élégance touche à l'oral comme à
l'écrit. Il répond à des questions, digresse autour de l'idée de
« love story » : « Dans la vie, c'est
toujours mieux quand l'amour est réciproque ; dans un livre,
surtout pas ! » Un moment de grâce : la plus
charmante des actrices anglaises, Lola Peploe, lit une nouvelle de
J.D. Salinger : « The heart of a broken story ».
Parue dans Esquire en 1941, elle n'a jamais été republiée.
La voix de Lola épouse au plus près les phrases de Salinger :
elle caresse et elle cogne. Nous n'avons pas le temps de regretter la
fin du texte. Annie Chaplin, fille de Oona et Charlie Chaplin, se
lève. Elle est heureuse, émue. Entre ses mains : une lettre,
datée de 1940, de Salinger à Oona. Un cadeau pour Frédéric, après
avoir été séduite par son roman. La lettre est une merveille de
drôlerie poétique : "Tu es une menteuse. Les menteuses
ne vont pas au paradis. Seules les filles avec des bagues sur les
dents vont au paradis. Et Rita Hayworth" ; "Dans
l'avenir, je serai gay, je descendrai Park Avenue sur un cheval blanc
en jetant des bouteilles de champagne sur les mendiants aveugles."
La lecture achevée, personne ne veut partir. Des bulles, de la
maison Ruinart, permettent de prolonger le plaisir. Lola Peploe,
elle, préfère un verre de vin. On le lui sert volontiers. Les
conversations s'envolent. Alain Kruger évoque Pascal Thomas et
Jean-Yves Katelan ; Fabrice Gaignault regrette que The Way
We Lived Then, de Dominick Dunne, ne soit pas édité en
France. Nous flânons entre les fantômes d'Hemingway et de
Fitzgerald. Un lit, dans une pièce remplie de livres, attend qu'on
s'y allonge. Les vagabonds de la littérature, appelés
« tumbleweeds », sont ici chez eux. Alors que Frédéric
Beigbeder récite, en trinquant, un poème de Paul-Jean Toulet, une
ultime pensée s'impose : « la douceur des choses ».
Papier paru dans Le Figaro, "Ca c'est Paris", décembre 2014
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