mercredi 15 avril 2015

Jean-François Coulomb retient la nuit


Alexandre ne s'y attendait pas. Son père meurt face à lui au restaurant. Une de ses phrases fétiches était : "Il faut s'y tenir, tenir et s'y tenir." Variante : « En avant, calme et droit. » Du beau monde assistera aux funérailles de cet ancien ministre de Giscard. En guise de deuil, Alexandre boit du champagne-fraise au bar du Ritz avec Félicien. Son meilleur ami. Leurs mots de passe : des silhouettes aimées, « Melody » des Rolling Stones, leurs fils, quelques flacons de rosé. Alexandre et Félicien font des affaires. L'argent leur donne des ailes, mais ne comptent pas. Un roman de jeunesse traîne dans un tiroir : Pour solde de tout compte. Attention, livre culte. Aux chagrins, ils préfèrent la dolce vita. De Paris Rive droite aux Vapeurs à Trouville, de Zurich à Saint-Tropez hors-saison. Là-bas, dans l'été naissant, on roule en scooter ou 2 CV rouge. La maison de famille est joliment nommée : La Renauvado. Expresso, jus de pamplemousse et brioches se dégustent chez Sénequier en terrasse. On déjeune au Club 55. Des lunettes noires masquent les cernes des nuits blanches.

Sur les rives de la méditerranée, Félicien rejoint Alexandre. Louise l'accompagne. Coiffée à la Louise Brooks, les yeux verts, à peine trente ans : « Pour Félicien, outre ses jambes qui n'en finissent pas, son assistante a deux qualités : toujours disponible, toujours de bonne humeur. » Un beau brin de fille, qu'Helmut Newton aurait adoré photographier. Alexandre ne peut qu'acquiescer. Quand Louise n'apparaît pas en robe de lin orange ou de coton blanc, peau douce et bronzée, elle se baigne nue, minuit passé, dans la piscine. Son parfum sent les agrumes. Alexandre est sous le charme, s'interroge : « Tomber amoureux à mon âge, cela serait très con, non ? » Le conseil de Félicien : « Commence par l'emmener au Kenya, on verra après ! » Il s'agit, tant qu'on peut, de faire danser la vie.

Il y a dans Une semaine de juin, premier roman de Jean-François Coulomb, tout ce que nous aimons : du style, des sentiments froissés comme une étoffe précieuse, de la légèreté, des drames silencieux. Chardonne et Nimier sont cités. Johnny retient la nuit. BB est « notre belle voisine ». Le talent de Coulomb n'est pas une surprise. Vendanges tardives, recueil de nouvelles paru en 2010, avait donné le ton. On guettait la suite. La voilà. Elle touche plein coeur et serre la gorge : « Alexandre sait qu'il rentre dans un hiver sans fin. » Il faudrait ne jamais quitter les bords de mer.


Jean-François Coulomb, Une semaine de juin, Albin Michel
Papier à paraître dans Service littéraire, avril 2015

dimanche 29 mars 2015

Tchin à Jérôme Leroy, prix des lecteurs 20 Minutes/Quai du Polar pour L'Ange gardien ...



On voulait vous parler d'Adieu aux espadrilles, notre roman d'été, de légèreté et de mélancolie. Ca viendra plus tard. Notre camarade Jérôme Leroy vient de se voir décerner le "Prix des lecteurs 20 Minutes/ Quai du polar" pour L'Ange gardien, roman beau, noir, poétique et joliment quatorzièmiste, entre autres plaisirs de lecture. On salue Jérôme, on tchine à sa santé et on republie, ci-dessous, le papier que nous avions écrit en septembre dernier.

"Depuis L'Orange de Malte, en 1990, Jérôme Leroy s'est toujours joué des genres : nouvelles, polar, poésie, anticipation, flânerie. Homme élégant du communisme, tendance Roger Vailland, il n'en fait qu'à ses envies, souvent teintées de mélancolie. C'est que, derrière ses Ray-Ban, Leroy ne manque rien des dérèglements de l'immonde, qu'il observe sans oublier un monde d'avant où des jeunes filles en fleur avaient plaisir à lire Paul-Jean Toulet sur le rebord des tombes.

En 2011, Le Bloc dressait, en se focalisant sur quelques figures d'un parti très à la mode, le tableau d'une France sous émeutes et sous perfusion. L'Ange gardien va encore plus loin, plus profond, quêtant le dessous des cartes de la mort en marche. Mort d'un « cher et vieux pays », mort des sentiments, mort de la douceur des choses. Le parti très à la mode est sur toutes les lèvres et tous les bulletins de vote. Des officines complotent dans l'ombre. On tue sans compter pour assurer le désordre public. La République ressemble à une Grèce saignée à blanc, où les derniers rejetons de la beauté tentent d'échapper à la lourdeur assassine des temps. Il y a Berthet, tueur et amateur de poésie dont on veut la peau ; Martin Joubert, écrivain à bout de souffle ; et Kardiatou Diop, étoile montante de la politique, secrétaire d'Etat sortie d'une chanson de la Motown ou d'un film de la Blackexploitation.

Dans L'Ange gardien, Leroy mêle les voix et les silhouettes. « L'ange gardien », c'est Berthet. Il a sauvé, il y a longtemps, la jeune Kardiatou ; la protège depuis sans qu'elle soupçonne son existence. A la même époque, Joubert enseignait le français à la brillante demoiselle dans un collège de Roubaix. Aujourd'hui, Kardiatou est candidate aux élections municipales à Brévin-les-Monts, terre minière dévastée, face à Agnès Dorgelles, superstar du parti très à la mode et fille-à-papa. On sent qu'un mauvais coup se prépare, réunissant, ultime baroud d'honneur, Berthet, Joubert et Kardiatou.

Nous n'en dirons pas plus quant à l'histoire chorale finement ciselée par Leroy, dont la langue possède une classe folle, à la fois au plus près de son récit et se permettant d'élégantes digressions. Livre après livre, rappelons-nous Bref rapport sur une très fugitive beauté, Un dernier verre en Atlantide ou La Minute prescrite pour l'assaut, il ne cesse de nous parler de la singularité de la France et d'être français. Face à la horde sauvage de la bêtise, Leroy croit encore à la beauté qui sauvera le monde. Il vise juste, et touche plein coeur. La beauté passe par les poèmes de Perros, un déjeuner de soleil et d'amitié au Jeu de quilles, rue Boulard, une chanson de Mort Shuman, un Côte-Rotie de Jean-Michel Stephan ou par l'amour en bord de mer avec une gymnaste ou une nageuse, le soleil pâle du petit matin filtrant par les volets d'une chambre d'hôtel. Nous avons trouvé nos anges gardiens …"

Jérôme Leroy, L'Ange gardien, Gallimard, Série Noire.

lundi 23 mars 2015

F.S. Fitzgerald dixit


« L’histoire de ma vie est celle d’un conflit entre un besoin irrésistible d’écrire et un concours de circonstances acharnées à m’y empêcher ».

vendredi 6 février 2015

Fées d'hiver - Christian Laborde/ Madame Richarson et autres nouvelles ...


Notre plaisir du moment, qui annonce déjà les beaux jours, l'été : Madame Richardson et autres nouvelles, de Christian Laborde. Ce n'est pas une surprise. On n'avait pas oublié les héroïnes de Diane et autres stories en short, son précédent recueil. Elles n'en faisaient qu'à leur fête mélancolique, suspendant le temps d'une caresse ou d'une foulée légère. Laborde, aujourd'hui, nous présente les petites sœurs de Diane.

Elles s'appellent Kate, Agathe, Maria ou Albane. Que font-elles dans la vie ? Rien. Ce sont des passantes graciles. Elles flânent entre les lignes des 12 nouvelles de Madame Richardson. Elles sont nées, non de la cuisse de Jupiter, mais d'une plume sensuelle qui, comme personne, sait esquisser une nuque, des seins menus ou une cambrure. Elles se retrouvent au Bizarro Bar, roulent en Triumph Spitfire 1500 cabriolet, lisent des « Cartes postales » de Henry Jean-Marie Levet. Elles rient, pleurent, s'offrent. Avant, pendant, après l'amour, elles chantent : « A chaque nouvelle une héroïne, à chaque héroïne un refrain. » Les mots et les mélodies sont leur seconde peau. « Paradis perdus » de Christophe ou « Désir désir », signé Souchon/Voulzy, les parent. Ne pas oublier « Love me please love me » ou « La Superbe », de Benjamin Biolay. Parfois, ces fées d'hiver nous rappellent des silhouettes inoubliables d'un monde en fuite. On pense à Sarah, qui aimante les sens dans une nouvelle titrée « Les escarpins » : « Elle se regarda une dernière fois dans la glace, et la glace lui confirma que ses amies et son mari avaient raison : elle avait quelque chose de Muriel Moreno, la chanteuse de Niagara. » Muriel Moreno : sa moue à la BB, ses « Tchiki Boum », son envie de « l'amour à la plage ». Les années 80 avaient de jolis atours. Sarah, elle, est tête en l'air. Sous sa jupe courte, elle a oublié d'ôter sa culotte. Alors qu'elle s'apprête à rapter ses stilettos préférés, un tel oubli doit être réparé. Ce qu'elle ne manque pas de faire. Notre reconnaissance lui est éternelle.

Ciselant ses héroïnes au plus près de nos émotions, sans négliger les drames intimes et la mort qui cogne comme le soleil d'un été meurtrier, Christian Laborde est en grande forme. Parce qu'il se joue des genres, la nouvelle lui va bien. Il est un des meilleurs nouvellistes de « notre cher et vieux pays », avec nos amis Jérôme Leroy – auquel Madame Richardson est dédié -, Patrick Besson ou Philippe Lacoche. Sur quelques pages ou dans une histoire au plus long souffle – « Trois saisons », ce bijou d'érotisme, de poésie et de spleen - sa langue est en liberté, comme elle l'était dans L'Os de Dionysos, roman culte. Le lecteur y croisera Jean Seberg et le fantôme de Pierre de Régnier, Bahamontes et Tarantino. Tout ce qui nous enchante.

On lit les nouvelles de Laborde ; on les relit. Que nous apprennent-elles ? La beauté sauvera ce qui reste à sauver de l'immonde. C'est pleine cible, plein cœur. Littérature pas morte, Madame Richardson suit ...


Christian Laborde, Madame Richardson et autres nouvelles, suivi de Quai des bribes, Robert Laffont

Des coeurs à prendre - Arnaud Guillon/ Tableau de chasse


Arnaud Guillon nous manquait. Depuis 2007 et Hit-Parade, six nouvelles que rythmaient des mélodies de Françoise Hardy, Stevie Wonder ou Michel Delpech : rien. On se replongeait pour patienter dans Ecume Palace (prix Roger Nimier 2000) et 15 août, délicats romans du temps suspendu. Guillon est un orfèvre du soufre au cœur, un écrivain de charme. Il esquisse comme personne des paysages oubliés, des sentiments en fuite ; il sait se jouer des silences et des mots d'amour triste.

Dans Tableau de chasse, on retrouve, intact, son art du plaisir, des petits luxes et de la mélancolie. Manon et Vincent, jeune couple, ont du plomb dans les ailes. Elle s'ennuie ; lui travaille trop. Un ouiquende en Normandie, chez les parents de Vincent, leur sera fatal. Il y a le soleil, qui caressent les peaux, des baignades, des parties de tennis et des bulles, de la maison Pol Roger, en terrasse. Il y a surtout l'arrivée d'Eric, ami de la famille. Eric a la cinquantaine élégante. Sa femme et sa fille sont restées à New York. Il roule en Alfa Romeo Coupé Bertone, navigue sur un vieux 470. Eric a tout pour plaire à Manon : « Même si elle était curieuse de l'avenir, elle trouvait romanesque l'idée d'arrêter le temps et de disparaître en pleine jeunesse, un jour d'été, au côté d'un homme dont elle tombait amoureuse. »

Lisant Tableau de chasse, on pense aux films de Sautet scénarisés par Jean-Loup Dabadie. Guillon possède la même légèreté profonde, où rôdent les drames intimes : « Où étaient-ils, tous ces gens qu'on avait croisés, aimés, consolés, écoutés ou admirés, avant de perdre leur trace ? » Les Choses de la vie sont citées ; Vincent, François, Paul et les autres également. Ne pas omettre César et Rosalie. Eric est tantôt Sami Frey tantôt Yves Montand. Manon, en robe blanche révélant ses longues jambes bronzées, a la grâce folle de Romy Schneider. Elle sourit, s'allonge sur la plage, s'offre à son amant face à un miroir, se met en colère, invente des mensonges. Il n'est pas certain, bien sûr, que tout ceci finisse bien. On ne badine pas, en bord de mer ou dans les rues de Paris, avec la passion.


Arnaud Guillon, Tableau de chasse, éditions Héloïse d'Ormesson
Papier paru dans Service littéraire, février 2015

lundi 22 décembre 2014

Oona & Salinger & Beigbeder & Sakespeare and Company ...


Rue de la bûcherie, devant Shakespeare and Company, la pluie fait claquer ses stilettos. Une foule joyeuse prend l'eau. Tout le monde ne rentrera pas. Sylvia Whitman, âme blonde des lieux, nous guide jusqu'à la salle bondée. Au premier rang, Christine – maman de Frédéric Beigbeder – et Lara, brune héroïne. L'écrivain est bien entouré. Il commence, en anglais et en douceur, sa lecture. Oona O'Neill apparaît dans la fumée du Stork Club ; J.D. Salinger n'a d'yeux que pour elle. On le comprend. Truman Capote s'invite. Fusées mondaines et railleries haut perchées sont au rendez-vous. A chaque mot, Beigbeder rafle la mise. Son élégance touche à l'oral comme à l'écrit. Il répond à des questions, digresse autour de l'idée de « love story » : « Dans la vie, c'est toujours mieux quand l'amour est réciproque ; dans un livre, surtout pas ! » Un moment de grâce : la plus charmante des actrices anglaises, Lola Peploe, lit une nouvelle de J.D. Salinger : « The heart of a broken story ». Parue dans Esquire en 1941, elle n'a jamais été republiée. La voix de Lola épouse au plus près les phrases de Salinger : elle caresse et elle cogne. Nous n'avons pas le temps de regretter la fin du texte. Annie Chaplin, fille de Oona et Charlie Chaplin, se lève. Elle est heureuse, émue. Entre ses mains : une lettre, datée de 1940, de Salinger à Oona. Un cadeau pour Frédéric, après avoir été séduite par son roman. La lettre est une merveille de drôlerie poétique : "Tu es une menteuse. Les menteuses ne vont pas au paradis. Seules les filles avec des bagues sur les dents vont au paradis. Et Rita Hayworth" ; "Dans l'avenir, je serai gay, je descendrai Park Avenue sur un cheval blanc en jetant des bouteilles de champagne sur les mendiants aveugles." La lecture achevée, personne ne veut partir. Des bulles, de la maison Ruinart, permettent de prolonger le plaisir. Lola Peploe, elle, préfère un verre de vin. On le lui sert volontiers. Les conversations s'envolent. Alain Kruger évoque Pascal Thomas et Jean-Yves Katelan ; Fabrice Gaignault regrette que The Way We Lived Then, de Dominick Dunne, ne soit pas édité en France. Nous flânons entre les fantômes d'Hemingway et de Fitzgerald. Un lit, dans une pièce remplie de livres, attend qu'on s'y allonge. Les vagabonds de la littérature, appelés « tumbleweeds », sont ici chez eux. Alors que Frédéric Beigbeder récite, en trinquant, un poème de Paul-Jean Toulet, une ultime pensée s'impose : « la douceur des choses ».

Papier paru dans Le Figaro, "Ca c'est Paris", décembre 2014

mercredi 10 décembre 2014

samedi 29 novembre 2014

L'année des méduses - Christopher Frank


 
Quel âge avions-nous ? 13 ans, 14 ans peut-être. Il n'y avait pas plus belle fille que Valérie Kaprisky, seins nus sur une plage méditerranéenne. Elle avait pourtant de la concurrence : Marushka Detmers, Fiona Gélin, Clio Goldsmith, on en oublie. Une des trois chaînes télé rediffusait L'année des méduses, de Christopher Frank, à l'affiche en 1984. On était sous le charme pervers de Valérie, alias Chris, qui manipulait les garçons et couchait avec des hommes mariés, qu'elle congédiait d'une phrase : « Votre femme doit vous attendre. ». Nous n'étions pas insensible, dans le même temps, à Claude, la mère de Chris. Il faut dire que Claude avait les traits de Caroline Cellier. Ce n'était pas rien Caroline Cellier dans les années 80. Nous nous demanderons, plus tard, si L'année des méduses n'était pas une version eighties et tropézienne de La maman et la putain. Les puristes hurlaient. Peu importe. On le sait, il est toujours difficile de choisir entre maman et putain. Le soleil n'aide pas, cognant les sens en éveil. Pas sûr, d'ailleurs, que les Ray-Ban Pilote que portait Bernard Giraudeau, qui interprétait Romain Kalides, aient permis à son regard clair de s'y retrouver. Un homme qui porte des chaussettes de tennis blanches et s'endort à midi sur le ventre d'une pucelle est forcément louche. Il croit mener le jeu ; il finira mal.

Comme souvent, le film était un roman, publié la même année. On sent que Christopher Frank a écrit l'un en pensant à l'autre. Un roman pour le prix d'un scénario ? De deux pierres, un bon coup. L'année des méduses est rapide, presque bâclé, plein de charme. Rien ne manque. Frank soigne l'essentiel, ses silhouettes : « Chris avait seize ans cette année-là, petite statuette bronzée aux yeux verts, aux cheveux presque noirs. A peu près parfaite. Et cette année, pour la première fois, on la regardait davantage que sa mère. Laquelle, revenant de la douche, l'arrosa de gouttelettes en s'allongeant sur le matelas voisin. » Claude n'est pas délaissée : « Elle installait face au soleil son corps un peu plus lourd, aux contours un peu moins nets, mais beau et plus que désirable. Le moindre de ses mouvements et chacun de ses regards portaient le soupçon d'une promesse, une secrète disponibilité. Quarante ans, les mêmes yeux verts que Chris, moins de régularité mais plus de finesse dans les traits, des cheveux plus courts et plus clairs, Claude opposaità la beauté lisse et presque fermée de sa fille la douceur et le charme de sa fêlure : son âge ; son âge qui l'obsédait insidieusement, expliquait ses absences moroses, provoquait dans son comportement de subits et imprévisibles dérapages. » On voit les visages, les corps : Kaprisky, Cellier ; on sonde les cœurs secs. Il est interdit aujourd'hui d'écrire ainsi. Trop de légèreté, lenteur et vitesse mêlées, intrigue noire qui se déroule à sa guise sous le soleil. Frank, pourtant, sait manier la complexité. Il suffit de savoir lire. Son histoire passe par des flashbacks. A 14 ans, Chris en faisait déjà de belles. On la ramenait chez elle en 604. Elle maniait le téléphone comme un sniper sentimental. Petite peste adepte des petites morts. On ne la surnommait pas encore Salomé, la fille qui danse. Les personnages secondaires, surtout, sont des premiers rôles. Frank les réussit tous : barman, couple d'Allemands en vacances, bourgeois trompeur et bourgeoise trompée. Romain, aventurier et gigolo, a droit à un traitement particulier. L'alcool et les volutes, on s'en doutait, sont l'autre nom de la mélancolie. Il est recommandé d'en abuser. Le stylo de Frank, l'air de ne pas y toucher, est la plus précise des caméras.

Christopher Frank : un écrivain de cinéma. On n'en sort pas. Ils s'appelaient Claude Néron, Pascal Jardin, Paul Gégauff, Jean-Loup Dabadie, Michel Audiard, Alain Page. Internet garde quelques traces de leurs œuvres. La mémoire, décidément, n'est plus une idée neuve. Le 7e art, à une époque, ne pouvait se passer de plumes. Si l'on en croit la publicité : ça, c'était avant. Ne pas oublier toutefois que La nuit américaine, prix Renaudot 1972, a été mis en images par Zulawski : L'important, c'est d'aimer. Frank, lui, a adapté Romain Gary, Jean-Marc Roberts, Paul Morand, entre autres. On le trouve également au générique de films qui nous sont chers, précieux et rares, impossibles pour beaucoup à visionner. Nos préférés : Le mouton enragé, Cours privé – avec la délicieuse Elisabeth Bourgine – et Elles n'oublient jamais. Un dernier long-métrage, écrit et réalisé par Christopher frank, qu'il n'a jamais pu voir en salle. Il est mort, non pas mordu par une méduse, mais en achevant le montage. Nobody's perfect.

Christopher Frank, L'année des méduses, Le Seuil, 1984
Papier paru dans Schnock #13, décembre 2014

L'amour est déclaré - Lecture musicale de Nicolas Rey et Mathieu Saïkaly


A la Maison de la poésie, chaque jeudi, ne pas arriver en retard. Après 20 heures, les portes de la salle Lautréamont sont closes. Patrick Besson en sait quelque chose. L'auteur de Déplacements n'a pas pu entrer. Dans la cave voûtée et remplie, nous étions une quarantaine au coude à coude. Une atmosphère intime qui sied à « Et vivre était sublime », la création de Nicolas Rey et Mathieu Saïkaly. Le jeune musicien, pied nu comme un personnage de Sagan, est le premier sur la scène minuscule : une table, deux chaises, un pupitre. Dans les rangs, ça ne cesse de badiner. On croit reconnaître Eva Green, Emmanuelle Devos et Mazarine Pingeot. C'était une erreur. Les brunes silhouettes n'ont pas fini de nous perdre. Nicolas Rey, enfin, apparaît. On dirait une rock star aux hanches fragiles. Il s'assoit, se saisit d'un cahier. Ses mains tremblent légèrement, telle une caresse sur le papier ; sa voix d'humour et de mélancolie se pose, s'envole. Elle porte des mots tendres et crus signés Albert Cohen, Régis Jauffret ou Louis-Ferdinand Céline. Ne pas oublier le titre du dernier roman de Nicolas : L'Amour est déclaré. Il prend une lumière nouvelle. Une minute de silence est demandée, hommage aux hommes qui trompent leur femme. Préférer, toujours, le taxi de 5 heures du matin à celui de 7 heures. Les habitué(e)s acquiescent d'un rire gêné. En écho, Mathieu Saïkaly, alias « mon petit paquet de chips », reprend Nirvana, Johnny ou Lou Reed. Connaissez-vous Olive Sohn ? L'héroïne de Néfertiti dans un champs de cannes à sucre, de Philippe Jaenada, fait grimper la température. Dans la voix, tantôt douce tantôt déchaînée, de Rey, Olive fait les 400 coups en caraco et petite culotte. Paul Morand approuve : « Elle était belle comme la femme d'un autre. » Des rires saluent l'énoncé des trois règles d'une première étreinte réussie entre amoureux ; Matthieu Saïkaly chante « Sous les jupes des filles ». Applaudissements et cris de joie indiquent que le spectacle ne doit pas s'achever. On en redemande. « Walk the line » rythme d'ultimes aphorismes d'Oscar Wilde, de Bukowski ou le très contemporain : « Hier soir, je me suis bourré la gueule avec Michel Sapin, je ne te raconte même pas ... » En quittant la Maison de la poésie, la petite musique des artistes nous manque déjà. On s'est souvenu de notre découverte, en 1998, de Treize minutes, début prometteur de Nicolas Rey. Penser à le relire, dans son édition Valat d'origine. Histoire de retrouver et prolonger notre plaisir. Elles sont précieuses, les rock stars aux hanches fragiles ...

Papier paru dans le Figaro, octobre 2014

Notre plaisir en littérature - Thomas Morales


Une préface fraternelle de Jerôme Leroy - « Le goût, le temps et la mélancolie » - et des chroniques de Thomas Morales : nous sommes en territoire connu et aimé. Il est vrai que ces deux plumes nous enchantent de leurs mots, chaque ouiquende, sur Causeur. On retrouve d'ailleurs dans Lectures vagabondes des textes de Morales lus ici, semaine après semaine. Délicatement recueillis, ils prennent un nouvel envol, à la grâce toujours efficace.
Leroy, pour ceux qui ne connaîtraient pas Morales, n'ayant ouvert ni Mythologies automobiles ni son Dictionnaire élégant de l'automobile, se charge des présentations : « Thomas est affligé d'un double handicap presque rédhibitoire pour survivre aujourd'hui : il est nostalgique et il aime le style. » Thomas, on le comprend aisément, ne pourrait s'appeler Macron, Morano ou Rebsamen. Il possède d'autres lettres de noblesse, qui font de lui un descendant de Paul Morand – Mon plaisir en littérature - et de La liberté de blâmer de Renaud Matignon. Deux auteurs à l'honneur dans ses articles buissonniers, avec tant d'autres dont on ne se lasse pas de tourner les pages. Qui, aujourd'hui, évoque Creezy de Félicien Marceau, Jacques Perret ou encore Albert Cossery ?
Si Morales est un homme de goût, il est surtout d'une élégance folle. Il joue sur du velours côtelé, se grimant en critique littéraire, dans un immonde qui ne lit plus, pour nous faire passer, en fraude charmante, son idée de la dolce vita à la française. Selon les jours et les livres, il aime la vitesse et la lenteur, les âmes damnées et les cœurs rouge vif, l'ennui et les slows, les charmants petits monstres et les longues jambes des actrices oubliées. Liste non-exhaustive. Il ne néglige ni la poésie, s'y essayant avec talent, ni les dictionnaires chics. On devine que le prix Nobel de littérature attribué à Patrick Modiano a dû le réjouir. Il taquine Jean d'Ormesson, à la manière de Bernard Franck griffant, dans « Grognards et Hussards », Jacques Laurent, Roger Nimier et Antoine Blondin. L'admiration, parfois, ne déteste pas les pieds-de-nez.

D'un écrivain l'autre, Morales esquisse surtout sa géographie intime et universelle, où il cultive l'art de la fugue. Paris-Berry, pour lui, est à la fois un petit bijou signé Frédéric Berthet et la ligne claire de ses flâneries. Ça ne l'empêche pas de voyager en Italie, sur une mélodie de Lilicub. A son retour, une chambre l'attend à l'hôtel de la Plage, à Locquirec. Nous ne serions pas surpris qu'il enlace la jeune Sophie Barjac, tandis que Mort Shuman chanterait « Un été de porcelaine » et que, dans l'air, flotteraient des volutes de Craven A.

Lectures vagabondes, finalement, n'est pas un recueil d'articles. Thomas Morales signe bien plus le roman de « la douceur des choses ». Ce sentiment bizarre, si cher à Paul-Jean Toulet et incompréhensible à beaucoup, que Morales éclaire d'une fulgurance : « Juste partager trois minutes de bonheur, voire plus si affinités. » Mission accomplie, Thomas.
Thomas Morales, Lectures vagabondes, La Thébaïde, 2014
Papier paru sur Causeur.fr, novembre 2014