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samedi 29 novembre 2014

Notre plaisir en littérature - Thomas Morales


Une préface fraternelle de Jerôme Leroy - « Le goût, le temps et la mélancolie » - et des chroniques de Thomas Morales : nous sommes en territoire connu et aimé. Il est vrai que ces deux plumes nous enchantent de leurs mots, chaque ouiquende, sur Causeur. On retrouve d'ailleurs dans Lectures vagabondes des textes de Morales lus ici, semaine après semaine. Délicatement recueillis, ils prennent un nouvel envol, à la grâce toujours efficace.
Leroy, pour ceux qui ne connaîtraient pas Morales, n'ayant ouvert ni Mythologies automobiles ni son Dictionnaire élégant de l'automobile, se charge des présentations : « Thomas est affligé d'un double handicap presque rédhibitoire pour survivre aujourd'hui : il est nostalgique et il aime le style. » Thomas, on le comprend aisément, ne pourrait s'appeler Macron, Morano ou Rebsamen. Il possède d'autres lettres de noblesse, qui font de lui un descendant de Paul Morand – Mon plaisir en littérature - et de La liberté de blâmer de Renaud Matignon. Deux auteurs à l'honneur dans ses articles buissonniers, avec tant d'autres dont on ne se lasse pas de tourner les pages. Qui, aujourd'hui, évoque Creezy de Félicien Marceau, Jacques Perret ou encore Albert Cossery ?
Si Morales est un homme de goût, il est surtout d'une élégance folle. Il joue sur du velours côtelé, se grimant en critique littéraire, dans un immonde qui ne lit plus, pour nous faire passer, en fraude charmante, son idée de la dolce vita à la française. Selon les jours et les livres, il aime la vitesse et la lenteur, les âmes damnées et les cœurs rouge vif, l'ennui et les slows, les charmants petits monstres et les longues jambes des actrices oubliées. Liste non-exhaustive. Il ne néglige ni la poésie, s'y essayant avec talent, ni les dictionnaires chics. On devine que le prix Nobel de littérature attribué à Patrick Modiano a dû le réjouir. Il taquine Jean d'Ormesson, à la manière de Bernard Franck griffant, dans « Grognards et Hussards », Jacques Laurent, Roger Nimier et Antoine Blondin. L'admiration, parfois, ne déteste pas les pieds-de-nez.

D'un écrivain l'autre, Morales esquisse surtout sa géographie intime et universelle, où il cultive l'art de la fugue. Paris-Berry, pour lui, est à la fois un petit bijou signé Frédéric Berthet et la ligne claire de ses flâneries. Ça ne l'empêche pas de voyager en Italie, sur une mélodie de Lilicub. A son retour, une chambre l'attend à l'hôtel de la Plage, à Locquirec. Nous ne serions pas surpris qu'il enlace la jeune Sophie Barjac, tandis que Mort Shuman chanterait « Un été de porcelaine » et que, dans l'air, flotteraient des volutes de Craven A.

Lectures vagabondes, finalement, n'est pas un recueil d'articles. Thomas Morales signe bien plus le roman de « la douceur des choses ». Ce sentiment bizarre, si cher à Paul-Jean Toulet et incompréhensible à beaucoup, que Morales éclaire d'une fulgurance : « Juste partager trois minutes de bonheur, voire plus si affinités. » Mission accomplie, Thomas.
Thomas Morales, Lectures vagabondes, La Thébaïde, 2014
Papier paru sur Causeur.fr, novembre 2014

mercredi 18 décembre 2013

Echappée belle


 
Thomas Morales, une des plus belles plumes de Causeur, est un obsédé amoureux : des sixties et seventies, de la longue silhouette des actrices, des stylistes buissonniers et des voitures. De ses passions, il a fait une géographie intime au cœur de laquelle il se balade, tantôt pied au plancher tantôt en dilettante. On na pas oublié, en 2011, ses Mythologies automobiles. On avait alors compris que la voiture était la madeleine, de chromes et de vieux cuir, de Morales. Esquissant la carosserie dune Facel Vega ou dune DS designée par Henri Chapron, il installait les Trente glorieuses sous les sunlights de notre scène intime. On en redemandait.
Avec le Dictionnaire élégant de lautomobile, Morales prolonge le plaisir. De Acomme Alfa Romeo Giulia ou Aston Martin DBSà WCharlie Watts et Woody Allen-, il orchestre sa fête mélancolique : "Comment leur expliquer aux autres, aux donneur de leçon, aux sauveurs de la planète, que le sourire dune pimpante Dauphine me réjouit, que la vue dun Type H fripé me remplit de bonheur, quune indomptable 911 me rappelle un été à Biarritz, un hiver au Turini, un automne place de la Madeleine et ce printemps sur une route de Berry."
Comment leur expliquer ? En rappelant quécrire sur lautomobile, cest écrire sur la vie. Entre les lignes du dictionnaire de Moralesqui entrelace figures imposées, photos à la patine oldscoule et échappées belles -, les années défilent. Pompidou a son entrée. Christophe, Johnny Hallyday et Lilicub se chargent de la BO. On voyage en Italie. James Bond, en charmante compagnie, disserte des mérites comparées de lAlpine et de la Tiger. Le 26 juin 1967, Françoise Dorléac meurt, au volant dune Renault A10, sous la pluie et sur lautoroute A8. La qualité française ne sen est jamais relevée. Dans La Chamade, les mots de Catherine Deneuve cachent une certaine tristesse : « Ne roulez pas trop vite, Antoine. » En écho, Delon sadresse à Maurice Ronet : « Oh, dis donc, tu ne veux pas me faire essayer ton bolide ? » Il sagissait dune Maserati Ghibli (immatriculée 15 TY 75). Danny Wilde, lui, roule en Ferrari Dino.
A la fin de lenvoi, Morales nous rappelle les mises en bouche et les pages de romans célébrant lautomobile. ADG, Manchette et Fajardie trinquent ; Déon et Blondin remettent une tournée ; Romain Gary et Pascal Jardin se chauffent sur la beauté dune Cadillac. La lecture du Dictionnaire élégant de Morales achevée, une certitude : il nest pas loin dappartenir à cette haute lignée décrivains.

Thomas Morales, Dictionnaire élégant de lautomobile, Rue Fromantin
Texte paru dans Causeur, décembre 2013