mercredi 18 décembre 2013

Echappée belle


 
Thomas Morales, une des plus belles plumes de Causeur, est un obsédé amoureux : des sixties et seventies, de la longue silhouette des actrices, des stylistes buissonniers et des voitures. De ses passions, il a fait une géographie intime au cœur de laquelle il se balade, tantôt pied au plancher tantôt en dilettante. On n’a pas oublié, en 2011, ses Mythologies automobiles. On avait alors compris que la voiture était la madeleine, de chromes et de vieux cuir, de Morales. Esquissant la carosserie d’une Facel Vega ou d’une DS designée par Henri Chapron, il installait les Trente glorieuses sous les sunlights de notre scène intime. On en redemandait.
Avec le Dictionnaire élégant de l’automobile, Morales prolonge le plaisir. De A – comme Alfa Romeo Giulia ou Aston Martin DBS – à W – Charlie Watts et Woody Allen-, il orchestre sa fête mélancolique : "Comment leur expliquer aux autres, aux donneur de leçon, aux sauveurs de la planète, que le sourire d’une pimpante Dauphine me réjouit, que la vue d’un Type H fripé me remplit de bonheur, qu’une indomptable 911 me rappelle un été à Biarritz, un hiver au Turini, un automne place de la Madeleine et ce printemps sur une route de Berry."
Comment leur expliquer ? En rappelant qu’écrire sur l’automobile, c’est écrire sur la vie. Entre les lignes du dictionnaire de Morales – qui entrelace figures imposées, photos à la patine oldscoule et échappées belles -, les années défilent. Pompidou a son entrée. Christophe, Johnny Hallyday et Lilicub se chargent de la BO. On voyage en Italie. James Bond, en charmante compagnie, disserte des mérites comparées de l’Alpine et de la Tiger. Le 26 juin 1967, Françoise Dorléac meurt, au volant d’une Renault A10, sous la pluie et sur l’autoroute A8. La qualité française ne s’en est jamais relevée. Dans La Chamade, les mots de Catherine Deneuve cachent une certaine tristesse : « Ne roulez pas trop vite, Antoine. » En écho, Delon s’adresse à Maurice Ronet : « Oh, dis donc, tu ne veux pas me faire essayer ton bolide ? » Il s’agissait d’une Maserati Ghibli (immatriculée 15 TY 75). Danny Wilde, lui, roule en Ferrari Dino.
A la fin de l’envoi, Morales nous rappelle les mises en bouche et les pages de romans célébrant l’automobile. ADG, Manchette et Fajardie trinquent ; Déon et Blondin remettent une tournée ; Romain Gary et Pascal Jardin se chauffent sur la beauté d’une Cadillac. La lecture du Dictionnaire élégant de Morales achevée, une certitude : il n’est pas loin d’appartenir à cette haute lignée d’écrivains.

Thomas Morales, Dictionnaire élégant de l’automobile, Rue Fromantin
Texte paru dans Causeur, décembre 2013

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