
Qu'est-ce qu'un bon journal ? La légèreté profonde des mots et
la sensualité des photos. Daniel Filipacchi ne nous en voudra pas
d'avoir détourné le célèbre slogan de Paris-Match. Il l'avait
fait bien avant, en créant Lui, en 1963, puis en déclinant une
version française de Playboy, dix ans plus tard. La légèreté des
mots, qui ne pèsent jamais, est l'arme fatale des écrivains; la
sensualité des photos, elle, doit tout aux modèles qui, sous
l'objectif des meilleurs photographes, se dévoilent avec grâce. Des
écrivains et de jolies filles dénudées : Filipacchi connaissait la
formule. Pour la mettre en oeuvre, alors que Lui déclinait
doucement, il a confié la direction de Playboy à Annick Geille, la
plus jeune des rédactrice en chef de Paris. Brunette au goût très
sûr, Geille aimait Sagan et Bernard Frank. Elle aimait aussi les
actrices, starlettes et autres mannequins qui font rêver et
aiguisent les sens. Dans Playboy, elle en a décidé ainsi, les corps
nus seraient à la fête, figure imposé chaque mois revisitée, mais
les écrivains, surtout, se sentiraient chez eux. Il y aurait des
itévés, des nouvelles, des rendez-vous, des chroniques, des
reportages, des enquêtes. Une unique condition pour écrire : avoir
du style, cette idée toujours neuve. Et c'est ainsi que, jusqu'au
milieu des années 80, Playboy fut le palace, l'abri de fortune, des
plus belles plumes françaises. Nous en avons choisi douze, parmi
tant d'autres, qui seront ravis d'être les Playmates de Schnock.
Jean-Pierre de Lucovich
Frédéric Beigbeder le surnomme "
la mémoire vivante de
Saint-Germain-des-Prés" ou "
le Sacripant".
Il traverse les pages de
Vie rêvée, le journal de
Thadée Klossowski de Rola, et de
Bel de nuit, le
portrait de Gérald Nanty par Elisabeth Quin; est remercié à la fin
des
Grands gestes la nuit, de Thibault de Montaigu .
Dans quelques bibliothèques, sa
Vie extravagante d'Alfred
Baugard, préfacée par Chabrol et éditée par Eric Losfeld
en 1967, est un livre culte. Il a prêté sa plume au comédien Dalio
et au photographe Willy Rizzo. En 2011, son premier roman, un faux
polar à la fois dilettante et très documenté, paraît :
Occupe
toi d'Arletty ! Certains
éditeurs rêvent de publier les souvenirs très dandy de cette
figure de Paris-Match, Vogue et Photo. On y retrouverait l'écho de
ses années Playboy. D'un numéro l'autre, il a bien sûr tenu la
chronique des nuits parisiennes. Les bars des Palaces de la capitale
– Pont Royal, Plaza Athénée, Ritz, Nova Park ... - étaient son
terrain de jeu du mois de janvier 83: "L'homme
des bars vit la nuit, se nourrit de cocktails et ne parle jamais sans
la présence de sa vodka. Un bar c'est un peu comme une ambassade où,
pourchassé par sa femme, sa maîtresse ou son patron, on est sûr de
se voir accorder le droit d'asile."
Il a également raconté ses vacances aux Seychelles : "Il
y avait là un avocat célèbre avec sa femme, un grand éditeur, un
homme d'affaires français de genève avec son épouse, un coupl de
traiteurs-pâtissiers de Rueil-Malmaison, un historien de gauche avec
une jolie baronne sortie tout droit de l'Oeil de Vogue et ... votre
serviteur".
Objectif final : le château de Feuilles, sur l'île de Praslin,
propriété de Jean Minchelli. De ce voyage et du récit de
Jean-Pierre de Lucovich, nous retenons cette pépite : "
Il
faut vivre comme un milliardaire sans en avoir les emmerdements ..."
Elle est signée d'un dessinateur humoriste de L'Huma'. Tout un
programme.
Bayon
Début 80, un jeune homme écrivant dans Libération et Rock
n'Folk – sous le pseudo de Bruno T. -, passant ses nuits avec Alain
Pacadis, auquel il sert parfois de garde du coeur, devait passer par
Playboy. Surtout quand il possédait la plume folle de Bayon, futur
prix Interallié 90 avec
Les Animals. Il a commencé
piano, en septembre 81, par un article où il évoquait les mérites
comparés du rock et du "
yéyé revival". C'était
bien vu, enlevé, sur une page : "
les plus belles histoires
sont celles qu'on réécrit." Ca annonçait surtout, en
février 82, un long papier, rédigé pied au plancher du style. Son
titre ? "Faces d'ange". Bayon a soigné sa "
galerie
des ancêtres excités". Un festival de riffs, de voix et
de came immédiatement sur les rails, dès la mise en bouche du texte
: "
Wam-Bam-Beuh-Loum-Bam-Beuh-Lam-Bam-Boum ! Gueules d'amour
ou gueules de raie, ils sont quelques-uns, quelques sorciers, sous
leurs sourcils froncés, leurs moues boudeuses, leurs bananes
paraboliques et leurs airs mauvais, à avoir crié les premiers. Crié
quoi ? Crié le rock'n'roll." Toutes les icônes du rock
sont de la partie. Elvis Presley est "
le plus grand et le
plus maudit." Jésus secoue Jerry Lee Lewis. Ricky Nelson a
une "
belle petite tête d'enculé, le gars." Gene
Vincent"
est mort sale et seul avec sa mère et sa bouteille."
Ca ne s'arrête pas. Little Richard ? "
Négrillon blanchi à
la farine des palaces et des paillettes." Ne pas oublier
Chuck Berry, Eddie Cochran et Buddy Holly. Vince Taylor, lui, a
choisi la nuit. Bayon précise : "
Il y est resté",
avant de l'achever : "
Mais on entend sa gorge hurler à la
mort, parfois, quand les grands froids gagnent le rock." On
en redemande.
Franck Maubert
Que faisait Franck Maubert, prix Renaudot essai 2012 avec
Le
Dernier modèle, au début des années 80 ? Il se remettait
de la mort de Robert Malaval, qui sera au coeur de
Visible la
nuit, beau roman mélancolique à paraître chez Fayard. Il
se baladait dans les salles de vente et les galerie d'art, donnait
des chroniques sur le sujet à L'Express. Il en a offertes à
Playboy, également, où écrivait ses amis Jean-Marc Roberts et
Françoise Sagan. Il y parlait de Roy Lichtenstein, citait Pierre
Klossowski: "
Erotique, mes dessins ? C'est l'image qui est
érotique, même cette carte postale l'est." Dans le numéro
100, daté de mars 82, Raquel Welch en couverture, il signe un
article improbable pour l'époque : "L'ère des
micro-ordinateurs". La dernière phrase du papier ?
"
L'ordinateur deviendra aussi banal que l'automobile."
C'était bien vu, tout comme le long texte, en septembre de la même
année, titré : "Les joies du walking." On apprend que le
"walking" est notre sport national depuis Jean-Jacques
Rousseau. Tous les dimanches, Françoise Sagan, comme Thierry Mugler
et François Mitterrand, marchait en forêt. Un conseil de Jacques
Lanzmann : "
Marchez mais n'insultez surtout pas le paysage
avec vos accoutrements !" On le comprend. Certaines parures,
jogging et autres, devraient être interdites. Maubert, lui, arpente
toujours, aujourd'hui, les rues de Paris et les chemins de Touraine,
lieux où il situe ses mélancoliques flâneries romanesques et où
son oeil quête "
la sculpture d'une fenêtre, le linteau
d'une porte". Sans oublier, bien sûr, l'enseigne de belles
tables où l'on peut déguster des vins de belle soif. Un Anglorre
d'Eric Pfifferling, par exemple.
Honoré Bostel
Bostel est un mot de passe entre quelques afficionados des figures
éclatantes des années 60. Fabrice Gaignault, notamment, dans
Egéries sixties, dresse un beau portrait de lui.
Journaliste à Paris-Match et homme de la nuit, Bostel a donné son
nom à une chanson : "La Bostella". Edouard Baer en avait
fait le générique d'une émission, "Le Centre de visionnage",
avant de titrer ainsi son premier film. La musique et les paroles
donnent une furieuse envie d'entrer en transe festive. Bostel a
toutefois laissé peu de traces. Son
Roman d'un turfiste
attend qu'on le réédite.
Chienne de vie, des
souvenirs à la mode fantaisiste, n'a jamais été publié. Ses
articles dans Playboy feraient également un de ces petits livres
snobs, marqueurs du temps, qu'on aime lire et relire. Il faut
imaginer Bostel rentrer au petit matin de chez Castel, mettre en
ordre quelques pensées qu'il couche, en dilettante, sur le papier.
Ses mots finiront chez l'imprimeur et entre deux playmates. Tout pour
lui plaire, comme nous enchante un de ses textes, publié en avril 82
: "Un amour de Deauville". Flânant le long des Planches,
Bostel évoque Pierre de Régnier, feu follet des années folles :
"
Dans les années trente, Tigre de Régnier, c'est ainsi
qu'on l'appelait quoique son prénom fut Pierre [...]
raconte
que l'on se rendait à Deauville en Poule-man. Tigre, auteur d'un
chef d'oeuvre introuvable – La vie de Patachon
– avait dédié un de ses ouvrages au barman de l'Hôtel Normandy
sans lequel, affirmait-il, il serait mort de soif [...]
Mais
je m'égare." Avec Pierre de Régnier et Honoré Bostel,
s'égarer à Deauville est une fugue exquise. Plus encore : une
certaine idée de l'art de vivre à la française.
Berroyer
Le grans public a découvert Jackie Berroyer à la télévision,
dans "Nulle part ailleurs", et sur grand écran, dans
quelques films. Notre préféré :
Encore, de Pascal
Bonitzer. Berroyer y badinait avec l'amour et avec des débutantes
charmantes nommées Valeria Bruni-Tedeschi, Hélène Fillières,
Laurence Côte et Natacha Régnier. Il est urgent d'éditer ce film
en dévédé. Notre mémoire, comme notre magnétoscope, commence à
vieillir. Acteur intéressant, Berroyer est avant tout une belle
plume. Une dizaine d'ouvrages, mêlant romans, chroniques et proses
vagabondes, en apportent la preuve. Au hasard, (re)lire
Journal
intime pour tous,
La femme de Berroyer est plus belle
que toi, connasse ou
Mon cancer, ma Jaguar. On
peut par ailleurs trouver la signature de Berroyer dans Charlie Hebdo
et Hara-Kiri, période professeur Choron, où il s'interressait à la
musique. Pas étonnant, donc, qu'il livre à Playboy, en mai 82, une
belle déclaration d'amour à Miles Davis, le Cassius Clay du jazz.
Il s'agissait de donner envie d'aller écouter Miles pour son retour
sur scène, au Châtelet : "
Je suis une sorte
d'inconditionnel. C'est le seul musicien moderne qui me comble.
J'aurais fait n'importe quoi pour le revoir jouer. Des dettes, par
exemple. J'en ai fait. J'aurais même rompu avec votre femme, s'il
avait fallu." L'humour tendre de Berroyer fait mouche. Il se
souvient de New-York, se fait technicien pour raconter l'oeuvre de
Miles. Il évoque Coltrane et Al Foster. Les concerts parisiens de la
star de la "blue note" seront un succès. Et Jackie tiendra
désormais la chronique musicale, jaz et rock, de Playboy.
Jean d'Ormesson
Eternel jeune homme, Jean d'Ormesson ne déteste pas
s'encanailler. Interrogé par Annick Geille en février 81, à
l'occasion de la sortie de
Dieu, sa vie, son oeuvre, il
s'exclamait : "
Ah ! Playboy, c'est très bien! On y trouve
moins de choses ennuyeuses que dans les journaux dits sérieux ..."
On sentait que ça le démangeait d'offrir ses mots au magazine.
Laura Antonelli, en couverture et dans les pages intérieures, avait
dû lui faire un certain effet. Et puis il était hors de question de
laisser le champ libre à Bernard Frank, son meilleur ennemi qui
avait table ouverte chez Annick Geille et qui, à la même époque,
le taquinait volontier dans les pages du Matin de Paris. Il a fallu
attendre plus d'un an, juin 82, pour relire D'Ormesson dans Playboy.
Une page sur Chateaubriand, avec détour par Byron. Jean d'O à son
meilleur, crooner aux yeux bleus des lettres françaises. Il
roucoule, fait des claquettes, séduit. La chute de son texte est
imparable : "
La seule condition, mais si minime, pour que les
femmes, une à une, ou même ensemble, vous tombent dans les bras est
d'être capable d'écrire quelque choses comme les Mémoires
d'outre-tombe." Au 23 quai Conti, les joues des
Académiciens se sont empourprées. Ont-il également jeté un oeil
sur les photos de Dominique Laffin, uniquement parée de bas blanc et
d'escarpins dorés ? Nous n'en doutons pas. Et il n'est pas
impossible que certains se soient faits des idées, en lisant la
confidences de la maman de Clémentine Autain : "
Les beaux
mecs me plaisent rarement. Ce qui m'attire, c'est le charme
véritable, l'humour véritable, l'intelligence véritable. C'est ça,
la séduction."
Bernard Frank
Après de longues années d'exil sous le soleil de Port-Grimaud,
Frank revient à Paris, rue d'Alesia, dans la maison de Sagan. Nous
sommes à la fin des années 70. Lui qui n'avait rien publié depuis
Un siècle débordé (prix des Deux Magots 71), il
prend son temps pour achever
Solde, la suite de ses
flâneries sur le fil de la paresse. Chez Sagan, il rencontre Annick
Geille, qui est amoureuse de Françoise. Annick encourage Bernard à
mettre un point final à
Solde. Elle lui ouvre son
coeur, ainsi que les pages de Playboy. Frank aime le toit des autres
et les colonnes des journaux. Les deux endroits où il se sent,
parfois, chez lui. Il commence par donner des nouvelles qui
traînaient dans ses tiroirs : "Une mauvaise nouvelle" et
"Mémoire d'un triste sire". C'est du Frank de haute tenue,
snob et légèrement décadent, dans la lignée des
Rats
et de
L'Illusion comique, ses uniques romans. Puis, en
février 1982, il trouve l'alibi parfait pour ses parties de plaisir
: "
Vous ne verrez sans doute pas grande différence entre
cette chronique et celles qui l'ont précédée. Pourtant j'ai
franchi la ligne : je suis presque devenu un chroniqueur
gastronomique." Quand on goûte la bonne chair et les grands
vins de Bordeaux, il n'y a pas mieux. A la table des meilleurs
restaurants, Frank prévient : "
Si j'ai un conseil à vous
donner, méfiez-vous de mes avis, je suis comme mes confrères : un
chien avec un collier". Il fait une belle apologie du
bakchich, laisse les mots fuguer selon ses envies : "
la
cuisine a autant de rapport avec l'Ecole hôtelière que la
littérature avec le ministère de la Culture." En juillet
82, à propos d'un restaurant sis 1 rue de Coulmiers, le Provost,
Frank cisèle sa chute : "
Et puis la fille du charcutier dont
le sourire est un baume. Partez sans moi. Je ne suis plus si pressé."
On le comprend.
Jean-Marc Roberts
A la fin des années 70, pas encore âgé de trente ans, Roberts
avait déjà publié cinq romans et obtenu deux prix avec
Samedi,
dimanche et fêtes (Fénéon 73) et
Affaires étrangères
(Renaudot 79). Des débuts prometteurs. Pour aggraver son
cas, il s'amusait à éditer d'autres écrivains – au Seuil à
l'époque – et ne détestait pas écrire dans les journaux. Roberts
: l'incarnation de la figure de l'éditeur-écrivain. Un
anachronisme, aujourd'hui, alors que l'édition marketing est
partout. C'est que Roberts – ses amis et ses auteurs le confirment
– était un joueur, entre coup de coeur et coups tordus. On ne
s'étonne pas, alors, de lire, dans le numéro d'août 81 de Playboy,
un texte où il met en mot sa passion du jeu. Des souvenirs de tapis
verts qui prennent la forme d'une fugue interrogative : "Casino
chic ?" Le ton est immédiatement donné : "
J'écris cet
article sous la menace. On devrait toujours écrire ainsi, un
revolver braqué contre la tempe, une rame de papier devant soi et le
Waterman qui tremble. Le rapport entre menace et casinos ? Enfantin :
pour me mettreau travail, j'ai dû me jurer de ne pas retourner jouer
avant d'avoir tout dit." Roberts aligne les fusées : "
Le
casino d'Enghien-les-Bains [...]
ressemble à une pièce
montée écoeurante"; "
les plus beaux casinos du
monde, même les plus laids, soyons sérieux, sont ceux où l'on a
gagné"; "
les gens ne sont pas des gens au casino de
Deauville, moitié momies, moitié fantômes, ils se tendent, se
donnent la main parfois pour se croire simplement en vie";
"
j'aime les casinos de la Côte d'Azur où l'on se sent en
danger. Prêt à prendre une balle perdue." Il faudrait
citer intégralement les quatre pages de texte. Décidément, Roberts
n'a pas fini de nous manquer ...
Eric Neuhoff
Eric Neuhoff, alors journaliste à Pariscope et au Quotidien de
Paris, ne pouvait qu'écrire dans Playboy. Le magazine permettait
d'admirer, chaque mois, des actrices et des starlettes joliment
(dé)vêtues, de lire Sagan et Bernard Frank. On imagine facilement
la joie d'Eric en découvrant, en couverture, Corinne Cléry, la star
d'
Histoire d'O, ou Sydne Rome, intime incarnation de la
sensualité. Les longues interviews de Nourissier, Norman Mailer ou
un inédit de Hunther S. Thompson ne devaient pas non plus déplaire
au jeune homme. Neuhoff était donc chez lui dans les pages dirigées
par Annick Geille. Il s'y est pourtant présenté sur la pointe des
pieds, en septembre 1981, quelques mois avant la parution de
Précautions d'usage,
son premier roman. Comme il le fait aujourd'hui dans
ses "Passe-temps" du Figaro Magazine, Neuhoff s'est emparé
d'un sujet, qu'il a sculpté de sa plume légère. Le résultat ? Une
élégante flânerie autour de la timidité : "
La réserve me
tenait lieu de charme. Elle m'allait comme un gant." Les
baisers volés, également, étaient de la partie : "
Avec les
femmes, le manège se prolongeait. Par peur de les vexer, j'acceptais
toutes leurs avances. J'étais si courtois, si galant que je
n'empêchais pas les demoiselles moches de m'embrasser sans une
objection." A la fin de son texte, il est question de
"
l'odieux arsenal de la vie quotidienne" : travail,
mariage, etc. Un arsenal qu'Eric, de ses romans minces et beaux comme
les jambes des filles chez Morand à son
Dictionnaire chic du
cinéma, a parfaitement réussi à dynamiter. Il faudra
songer à lui en reparler, lors d'un prochain déjeuner de plaisir,
au Jeu de quilles, meilleure table de la rue Boulard, donc de Paris.
Guy Hocquenghem
Il y a un essai à écrire, un tableau triste d'époque, sur tous
les écrivains morts des suites du SIDA sous la présidence de
François Mitterrand : Michel Foucault, Jean-Paul Aron, Hervé
Guibert, Cyril Collard, Bernard-Marie Koltes, Serge Daney, Conrad
Detrez, Guy Hocquenghem, Pascal de Duve, entre autres. Si le surfait
Guibert est commémoré sans fin, le meilleur d'entre eux était sans
doute Guy Hocquenghem. Sur le coup, on peut croire sur parole
Jean-Edern Hallier : "
Il a été un des derniers esprits
libres de notre temps – et sa grâce n'a été brisée que par la
maladie." Sa grâce, en effet, est à l'oeuvre dans chacun
de ses livres, roman ou essai. Au hasard de nos lectures :
La
beauté du métis,
Les petits garçons ou
Eve,
dont les cinquante dernières pages, où il évoque le mal qui
l'emportera, sont inoubliables. Fine plume de Libération première
génération, Hocquenghem s'y sent parfois à l'étroit. Serge July
goûte peu ses éclats d'âme. En octobre 79, Hocquenghem s'échappe
donc du côté de Playboy. Dans la rubrique "Air du temps",
alors que la Nouvelle droite et de Benoist font fureur, il pose une
question fondamentale : "
La Nouvelle gauche existe-t-elle ?"
On se croirait presque en Hollandie. Les mots d'Hocquenghem,
d'ailleurs, résonnent d'un écho très contemporain : "
Pas
de nouvelles sur mon trottoir, dit La Gauche, comme les putes de la
rue Saint-Denis, menacées par la concurrence." Pas sûr que
ça plaise aux Valls du jour qui devraient, urgemment, (re)lire
Lettre ouverte à ceux qui sont passés du Col Mao au Rotary
(Albin Michel 86) ...
Thierry Ardisson
Thierry Ardisson n'a pas toujours été un animateur télé à
fiches et à gagmen. "Homme pressé", il s'est longtemps
rêvé Paul Morand. Ses deux premiers romans,
Cinémoi
(1973) et
La Bilbe (1975), ont une tenue qu'on va
retrouver dans Playboy. Ardisson s'installe dans les pages du
magazine dès la fin des années 70. Il y raconte les nuits de Paris,
en aristocrate du nightclubbing, là où Pacadis incarne le "clochard
céleste". Numéro après numéro, Ardisson est sur tous les
fronts. Aux Etats-Unis, il signe des reportages au long cours,
notamment sur "l'affaire Gemstone" impliquant Onassis,
Kennedy, Howard Hugues. Avec Jean-Luc Maître, il imagine des
romans-photos hilarant : les aventures de Scoopy. On peut lire
également une belle critique de
Novovision d'Yves
Adrien, autre oiseau de nuit des années Palace. Il invente surtout
un découpage temporel des soirées, zapping chic qu'il adaptera, des
années plus tard, sur petit écran : Paris dernière. En novembre
79, cette phrase parfaite : "
18h41. La mélancolie, c'est le
bonheur d'être triste, c'est nous parfois ... C'est moi maintenant.
J'écoute un disque, un slow bien sûr, le slow de l'automne ..."
C'est vif, mélancolique et glacé, presque fitzgeraldien. Un ton
qu'on retrouvera dans
Rive droite, bijou millésimé
1983. Après, ça se gâte. La publicité et la télévision donnent
le sens du pitch, mais le souffle court. En 1993,
Pondichéry,
roman colonial, est épinglé pour "plagiat". Ardisson
délaisse alors la littérature, préférant savoir si "sucer,
c'est tromper." Son meilleur livre, pourtant, est encore inédit
: le recueil de ses fulgurances de Playboy. En espérant qu'il les
ait écrites lui-même.
Pierre Combescot
Dans
La Récréation, Frédéric Mitterrand met en
scène Pierre Combescot, légèrement grisé, dans un vieil ascenseur
de L'Opéra Garnier, en présence de la Reine du Danemark et du
Prince Henrik. Combescot s'adresse au Prince : "
Alors mon
chou, tu n'as quand même pas oublié tes vieilles copines ? Et les
bicquets danois, ils sont aussi mignons que les petits Français ? Il
paraît que c'est toi qui leur dessine leurs uniformes à la cour, tu
fais aussi les essayages ?" La Reine a apprécié
l'anecdote. Combescot, prix Médicis 86 (
Les Funérailles de la
sardine) et prix Goncourt 91 (
Les Filles du calavaire),
a toujours possédé ce grain de folie baroco-kitsch, qu'il applique
aux grands et petits du monde, duchesses ou gitons. Il aime n'en
faire qu'à sa fête. Paré d'un tutu, il dansait ainsi un "Pas
de deux", sur la piste des Bains douches, sur un air du Lac des
Cygnes. On ne s'étonne donc pas qu'il signe ses chroniques musicales
du Canard enchaîné d'un pseudo bien troussé : Luc Decygne. Des
années plus tôt, sous son nom, Combescot oeuvrait de même dans
Playboy. Il y tenait salon, bons mots et moquerie à l'assaut. Ses
portraits de Noureev et de Karajan étaient des merveilles de
précision flamboyante. Pour notre plaisir, on relit l'ouverture de
sa première chronique, dans le numéro 100 de Playboy : "
On
pouvait penser, à juste titre, en être débarassé au moins pour un
temps, de cette vieille fripouille. Eh bien non ! Il continue à nous
coller aux fesses ce bougre de Richard Wagner. Et pour un peu il va
remettre ça de plus belle." Ou encore, en décembre 83, son
invitation au voyage : "
L'automne est là, l'hiver approche,
alors voyageons. Si vous aimez la musique et que vous en avez assez
de faire du piano avec votre maman, prenez le large. Voyez du pays.
Visitez la Scala et le San Carlo. Faites vos délices de la Fenice.
Plastronnez au Covent Garden."
Texte paru dans
Schnock #11