vendredi 26 septembre 2014

Oona, Jerry, Truman et les autres …


Si certains avaient des doutes sur la qualité d'Oona & Salinger de Frédéric Beigbeder, ils peuvent être rassurés : Eric Chevillard, dame pipi du Monde, a détesté. Ça tombe bien : Chevillard est un critique au mauvais goût très sûr. Alors que Beigbeder s'intéresse au flirt d'Oona O'Neil et de Jerome David Salinger, à l'amour entre Charlie Chaplin et Oona et à la guerre de Salinger débarquant en Normandie, libérant le bar du Ritz puis l'Allemagne, il nous parlerait trop de lui-même, ses voyages, ses amis, ses rencontres, sa muse. La liberté du romancier au cœur de son histoire, Chevillard ne supporte pas. C'est précisément ce qui nous touche chez Beigbeder. Ne choisissant pas entre fiction et non-fiction, il nomme « faction » son chemin des fugues romanesques . Avant de préciser, avec Drieu la Rochelle : « J'ai envie de raconter une histoire. Saurai-je un jour raconter autre chose que mon histoire ? »

Parti en 2007 en reportage à la recherche du plus secret des écrivains américains, Beigbeder a rebroussé chemin au seuil de la propriété de l'auteur de L'Attrape-coeurs. Politesse ou lâcheté ? Des fuites, parfois, sont l'autre nom de l'élégance. Elles permettent aussi de poser les premiers mots d'un roman auquel une photo trouvée dans une cafétéria de Hanover, New Hampshire, offre son héroïne. Quand on a le goût des « infantes brunettes », l'apparition d'Oona bouleverse : sa coiffure à la Gene Tierney, son front, ses sourcils, son nez délicat, ses dents à croquer, son cou, la caresse de ses cheveux sur ses épaules. Beigbeder n'a pas eu le choix. Il lui fallait suivre Oona pas à pas, tout savoir d'elle, l'écrire.

Direction New York, année 1940, le Stork club, 3 East 53rd Street, un dimanche. Oona a 15 ans. Pour reprendre le titre d'un conte de la folie ordinaire de Charles Bukowski, elle est « la plus jolie fille de la ville ». Elle est surtout la fille délaissée du dramaturge et prix Nobel de littérature Eugène O'Neill. « It-girl » d'avant-guerre, elle aime passer son temps dans des lieux chics à fumer et boire des vodka-martini en badinant avec ses amies Gloria Vanderbilt, Carol Marcus et un jeune homme au visage rosé et à la voix haut perchée : Truman Capote. Ca parle de Fitzgerald et de cygnes, de mode et de jazz. Un grand dadais, âgé de 21 ans, se joint à la tablée. On l'appelle « Jerry ». Il écrit des nouvelles, sera bientôt publié sous le nom de J.D. Salinger. Sa timidité bat la chamade pour Oona, qui vole un cendrier et le glisse dans la poche du soupirant. Ils se reverront en bord de mer, s'embrasseront, se disputeront gentiment, se saouleront, s'embrasseront encore. Oona vomira ; Jerry va découvrir un vieux Continent à dénazifier, vomira à son tour. Plus rien ne sera comme avant. Apprentie comédienne, Oona rencontre Charlie Chaplin en 1942, l'épouse. C'est mieux que de jouer dans un mauvais film. La différence d'âge, 36 ans d'écart, leur va bien : « Oona est tombée amoureuse de Chaplin parce que son ambition était derrière lui ; Chaplin est tombé amoureux d'Oona parce que sa vie était devant elle. » Salinger, lui, prend la nouvelle comme une balle plein cœur, avant que d'autres balles, sur les plages Normandes et dans la forêt de Hürtgen, n'achève de le dégoûter d'un immonde où, plus jamais, il ne veut avoir de place. Une tentative de suicide, un roman culte, quelques nouvelles et puis bye-bye. Salinger, reclus à Cornish, sera aux abonnés absents jusqu'à a mort, en 2010.

Après Un roman français – prix Renaudot 2009 -, Frédéric Beigbeder a réussi, surgissant à sa guise de l'ombre d'Oona, Jerry, Truman et les autres, une œuvre intime sur le cœur dérangé des hommes et les passions des adorables « pauvres petites filles riches ». Tout, dans Oona & Salinger, est posé sur la page avec une délicatesse à la fois profonde et légère : les mots qu'on souligne, les silhouettes, la correspondance imaginée entre Oona et Jerry, les digressions, la guerre au plus près de l'odeur de gerbe, de merde et de chair morte, les extraits de nouvelles inédites de Salinger, la bande-son jazzy, l'apparition finale d'une « infante brunette » des années 2010. Oona, aujourd'hui, se prénomme Lara et Frédéric Beigbeder vient de déposer à ses pieds, « cambrés et menus », la plus belle des offrandes : un roman américain - avec détours par la Suisse, Paris libéré et les forêts allemandes jonchés de cadavres - où l'amour, « c'est avoir et ne pas avoir ».

Frédéric Beigbeder, Oona & Salinger, Grasset, 2014
Papier paru sur Causeur.fr, septembre 2014

Maurice Pialat, jeune romancier (Nous ne vieillirons pas ensemble)


Quand on publie son premier roman à 45 ans, l'urgence est passée. On peut ensuite se retirer de la littérature, réaliser des films. Ça a été la stratégie de Maurice Pialat.

Nous ne vieillirons pas ensemble, roman millésimé 1970, s'est transformé, deux ans plus tard, en succès du 7e art. Le second long-métrage de Pialat – après L'Enfance nue – et son plus gros succès, avec Police sorti en 1985. Plus d'1,7 million de spectateurs ont suivi les péripéties chaotiques de Jean Yanne et Marlène Jobert, amants tristes et terribles. Ne pas oublier, ultime pointe du triangle, la femme qu'interprétait Macha Méril.

Pialat a filmé une romance contrariée des années De Gaulle-Pompidou. Tout y passait : amour vache, chambres d'hôtel, tendresse abrupte, larmes, cris, virées en bord de mer, retrouvailles, ruptures. On ne se lasse pas de regarder le film. Marlène Jobert était le sex-symbol français des seventies, révélée par Audiard dans Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages. Elle se mettait à nue assez facilement. Ses tâches de rousseur n'étaient pas étrangères à son charme. Face à elle, Jean Yanne est monumental, dans la lignée de son rôle dans le chef d'oeuvre de Chabrol, Que la bête meure. On comprend que le jury du Festival de Cannes lui ait attribué, en 1972, le prix d'interprétation masculine. Sa violence peut émouvoir ; sa sensibilité enfouie cogne. Plusieurs scènes restent en mémoire. Jean Yanne jardine, torse nu. Marlène Jobert le rejoint. Parée de lunettes noires et d'un bikini rayé, elle minaude en douceur : « T'as pas envie de boire quelque chose ? » La réponse claque : « Fais pas chier ! Dégage ! » Dans un balancement de hanches sensuelles, Marlène s'en va. Au volant de sa voiture, Jean Yanne : « Je suis en train de gâcher ma vie ! Tu ne sens pas que j'en ai assez ? Tu ne sens pas qu'il faut que tu te barres ? » Ceci va mal finir. On le sait : tout était déjà dans le roman, dont l'action commence un matin de mai 1966.

A l'époque, Maurice Pialat était un cinéaste qui ne parvenait pas à tourner. Il avait, certes, quelques courts-métrages au compteur. Mais un « vrai »film, non. Les producteurs hésitaient. L'argent ne tombait pas. Pialat tenait sa réputation : caractère de cochon. Et Pialat, marié, avait une liaison amoureuse avec une jeune femme. Las d'attendre, Pialat allait se raconter, peau sur la table et à vif. Un premier roman, même à 45 ans, ce n'est rien d'autres. Les premières phrases donnent le ton : « Je n'ai jamais bien su où j'allais dans la vie et je n'ai surtout pas la notion du temps qui passe. Je suis encore comme ça aujourd'hui, et si je remonte à quelques années, je me retrouve semblable, et plus loin encore, semblable … Est-ce une façon de ne pas vieillir ? Le temps a peu de prise sur celui qui ne le sent pas passer ... » Le narrateur accompagne sa femme, Françoise, à l'aéroport du Bourget. Elle fugue en URSS, à Sotchi. Il lui faut des vacances, perfectionner son russe également. On peut la comprendre. Pialat ne cache rien : « Nous sommes mariés depuis quinze ans, je la trompe depuis huit, et ça fait six ans que je couche avec Colette, que j'ai rencontrée un soir sous le Lido des Champs-Elysées. » Colette ? Elle a 25 ans, tape à la machine, aime faire l'amour, ne veut jamais fêter la Sainte-Catherine. La maîtresse parfaite d'une éducation sentimentale à la française.

Le roman va dérouler, en une centaine de pages, le fil brisé de cette histoire à trois. Pialat, s'il ne s'embarrasse d'aucune fioriture, ne manque aucun détail. Son style est sec et précis. Les personnages sont là ; les dialogues, affûtés. Il y a Paris et sa banlieue, des stations de métro, la Camargue, Honfleur, Cabourg, des trains qui partent à l'heure. L'automobile et les bistrots ont leur importance. On s'y engueule comme rarement. Monsieur Blot, de Pierre Daninos, est acheté en livre de poche au stand des journaux. Le bonheur, entre les lignes, n'est pas prêt d'être une idée neuve. La chute, toujours, est dure : « Je vais dans l'autre chambre. Je me déshabille. Je me mets au lit. J'éteins la lampe. Je suis dans le noir. Je ne dormirai pas. Je ne dormirai jamais plus comme avant. Rien ne sera plus comme avant. Combien de temps mettrai-je pour oublier Colette ? Je n'oublie pas les gens que j'aime. On n'en rencontre as souvent. »

La gorge se serre. Pialat est un auteur bukowskien : l'amour, chez lui, est un chien de l'enfer. Il n'écrira plus de roman. Publié chez Galliera, l'accueil de Nous ne vieillirons pas ensemble a été confidentiel. Le genre d'affront à ne pas infliger à Pialat. On se souvient de sa fusée, au Festival de Cannes 1987, alors qu'il recevait sous les sifflets la palme d'or pour Sous le soleil de Satan : « Sachez que si vous ne m'aimez pas, je ne vous aime pas non plus ! » Difficile de mieux dire.

Il reste maintenant à se plonger dans son unique roman, à revoir ses films – A nos amours ou Le Garçu, par exemple – et, si l'on veut retrouver sa silhouette, à la chercher dans les très belles pages que Jean-Jacques Schuhl consacre à Jean Eustache, dans son recueil des nouvelles : Obsessions.

Préface à Maurice Pialat, Nous ne vieillirons pas ensemble, Archipoche, collection "Un roman, un film culte"

samedi 20 septembre 2014

Clara Bruti


 
Deux bonnes nouvelles : les éditions du Rocher ont trouvé un nouveau souffle et Patrick Besson publie, dans la maison longtemps dirigée par le regretté Jean-Paul Bertrand, La mémoire de Clara. Il faut tordre le cou à une rumeur. Patrick Besson ne publie pas trop. Les mauvais écrivains, eux, publient toujours trop ; Besson (Patrick), jamais. Au contraire. Il pourrait encore accélérer le rythme de ses parutions. Besson, en effet, est un cochon. Chez lui, tout est bon : romans, souvenirs, nouvelles, chroniques, portraits. Peu importe le support qu'on lui paie. C'est l'un des derniers, par exemple, qui nous incite à lire la presse où, toujours, il n'en fait qu'à sa fête. Belle époque que ces années, circa 2000, où il évoquait chaque semaine les livres dans Marianne et Nice Matin, la télévision dans le Figaro Magazine, le cinéma dans VSD et ce qui lui passait par la tête dans Le Point. Recueillis dans d'épais volumes – Le Plateau télé, Avons-nous lu ?, Au Point et Premières séances, aux éditions Fayard -, ses mots nous ont donné le roman buissonnier de la fin de règne de Chirac et du quinquennat Sarkozy. Ce qu'on y lisait, ce qu'on y regardait, ce qu'on y mangeait, les filles qui nous enchantaient, les petits meurtres de Saint-Germain-des-prés, entre autres plaisirs et coups de griffes.

Après avoir saisi l'époque au plus près, l'oeil vif sur elle, Besson a pris le large : retour vers le futur. Dans La mémoire de Clara, nous sommes en 2060. Clara Bruti, ex top-model et ancienne première dame de France, a 93 ans et vit à Nice. Ce n'est pas la grande forme, malgré un charme intact. Le huitième krach boursier depuis la guerre mondiale de 2039-2045, opposant le bloc chiite et le bloc sunnite avec les chrétiens au milieu, n'arrange pas ses affaires. Pour se refaire une santé, elle voudrait écrire ses Mémoires. Problème : Alzheimer lui a enlevé, d'un coup, la santé et la mémoire. En 2060 comme aujourd'hui, on demande des nègres. Un jeune bestseller – son What the fuck a été téléchargé plus de 700 000 fois sur Ypernet – va se charger de faire parler Clara. Ce ne sera pas simple, mais c'est bien payé. Aimé Boucicaut tient à sa devise : « se lever, se laver, se vêtir ». Le reste ne compte pas. Seule exception : Frédéric Berthet. Aimé ne jure que par la vie et l'oeuvre de l'auteur de Daimler s'en va et Felicidad. Il est d'ailleurs en train de rédiger Frédéric Berthet et ses amis (Eric Neuhoff, Anthony Palou, Philippe Sollers, Marc-Edouard Nabe et Patrick Besson). Espérance de ventes ? 500 exemplaires. Un texte qu'il nous tarde de lire.

Boucicaut ressemble à Besson. Plus l'époque est triste, plus il est brillant. Sa politesse vache est dans sa plume. La Mémoire de Clara est un festival de cancans rudes et de style vif. On en apprend de belles sur le temps jadis et les années qui nous attendent. Alzheimer est le personnage principal du roman, le plus sensible des anti-héros de Besson. Des figures ne nous sont pas inconnues : le philosophe-guerrier Cohen-Solal et sa fille Judith, les Lovamour père et fils, Firmin Busnel, le président Brancusi. La biographie comparée de Brancusi et Berthet, deux Neuilly's boys, est un régal. Le destin, parfois, tient à peu de choses. Histoire et histoires de cul se confondent, dans la vie et dans le cerveau abîmé de Clara. Eric Neuhoff, cachottier, n'avait pas encore présenté sa petite-fille Samantha. Besson s'en est chargé pour lui. La demoiselle promet, seins nus sous sa burka. Nous pourrions, comme toujours avec Besson, aligner les citations. Mais il faudrait recopier les 213 pages de La mémoire de Clara, où tout n'est que feux d'artifice et morceaux légers de bravoure, à la fois drôles, bien sentis et servis à point. Tel ce dialogue au couteau et à la caresse :

« Pourquoi on ne baise jamais ?
_ On baise tous les jours.
_ Tu peux raconter ce que tu veux, je ne me souviens de rien.
_ C'est l'avantage de sortir avec une alzheimerienne. Je m'étonne qu'elles n'aient pas davantage de succès auprès des hommes, surtout les mufles. On peur leur faire ce qui nous passe par la tête. »

Patrick Besson, La mémoire de Clara, éditions du Rocher
Papier paru dans La Revue littéraire, Léo Scheer, septembre 2014

Maubert & Malaval



Un aveu : Robert Malaval n'était pour nous qu'un peintre et sculpteur parmi d'autres. Il traversait quelques livres lus. Nous avions entrevus, ici ou là, certaines de ses œuvres. Fabrice Gaignault lui avait consacré un long papier dans un magazine chic. Mais Malaval restait un inconnu, ce qu'il n'est plus une fois lu, aimé et refermé Visible la nuit.

Après avoir flâné du côté de Gainsbourg, Bacon ou Giacometti – Le dernier modèle (pris Renaudot Essai 2012) -, Franck Maubert nous présente Malaval, dont l'autoportrait orne la couverture du roman et qui est tout entier présent, homme plein d'éclats d'âme, au cœur de chaque page. Il touche, fait rire, horripile, émeut de nouveau. On l'observe dans son atelier, Lou Reed ou Bob Dylan en fond sonore. L'oeuvre se crée, multiple dans son unité secrète. La souffrance, souvent, l'emporte sur la joie. Sur la côte d'Azur, villa Nellcôte, la rencontre avec les Rolling Stones laisse un goût amer. On fume avec Robert, on boit avec lui. Au succès qui le happe, à la détresse de ses mauvaises années. Une recommandation : éviter la bière coupée à l'alcool à 90°. Tout ceci finira mal.

Par-delà la figure de Malaval, Maubert esquisse, d'un trait léger et profond, la fin d'une époque. On se balade en espadrilles à ses côtés, de l'été caniculaire 76, celui de sa rencontre avec Robert, à l'été 80, où son ami s'en va. Le roman, ample et précis, se déploie avec lenteur. On pourrait se croire dans un film de Sautet. Mao-Mao, narrateur et double de Maubert, nous sert de guide dilettante dans ce drôle de temps, d'excès et de mélancolie, où certains laisseront des plumes, Malaval le premier. Visible la nuit commence par son suicide et s'achève par son enterrement, point final d'un road-movie en corbillard d'infortune. Entre les deux, Mao-Mao explore les galeries d'art. Le toit des autres devient rapidement le sien. L'une de ses petites amies se prénomme Maria ; une autre, Hélène ; nous en oublions sûrement. Les filles défilent comme dans une fashion-week permanente. Ça a son charme. Les rues de Paris sont le terrain de jeu d'ombres nommées Pacadis, Aragon, Jean-Pierre Léaud ou Yves Saint-Laurent. Mao-Mao les croise puis fugue en Italie en compagnie de Mouche – joueur, écrivain et éditeur – et de sa femme Pamela. C'est à Porto Santo Stefano que Mao-Mao apprendra la triste nouvelle. Il est des phrases serrées comme des gorges : « Cette année 1980, on compte en France 10 341 suicides, dont celui de Robert Malaval. »
S'il fallait définir le style de Maubert, on pourrait évoquer la rencontre sur une table de dissection de Jean-Jacques Schuhl et de Patrick Modiano, entre intime pedigree et entrée des fantômes. Mais ce serait un raccourci trop facile. Depuis son premier roman Est-ce bien la nuit ? jusqu'à ce Visible la nuit, il cisèle une langue qui n'appartient qu'à lui. La preuve : « La vie changeait, nous n'étions plus des enfants. J'avais perdu mon grand frère Robert et mon chagrin ne s'apaisait pas. J'allais avoir vingt-cinq ans, mon insouciance s'était évanouie. Une autre vie démarrait, sans Robert. » De loin, avec Robert Malaval, nous tchinons à la délicatesse si élégante des mots de Maubert.

Franck Maubert, Visible la nuit, Fayard
Papier paru dans La Revue littéraire, Léo Scheer, septembre 2014

jeudi 4 septembre 2014

Prix Goncourt 2014, la vraie liste ...


Ca devient une habitude. Tous les ans, début septembre, le jury Goncourt s'égare. Nostalgie de l'été, qu'on souhaite prolonger, ou abus de belles quilles ? Nous n'incriminerons personne. Il n'empêche : les 15 romans qui figurent sur la première liste de la vénérable institution ne peuvent être qu'une blague de fin de repas. Un twite, dont il a le secret, de Bernard Pivot - auteur on le rappelle de Les tweets sont des chats - vient de rétablir la vérité. Les 15 romans sélectionnés pour le prix Goncourt 2014 sont :

Olivier Maulin, Gueule de bois, Denoël
Franck Maubert, Visible la nuit, Fayard
Anne Berest, Sagan 54, Stock
Jérôme Leroy, L'ange gardien, Gallimard
Oscar Coop-Phane, Octobre, Finitudes
Frédéric Beigbeder, Oona & Salinger, Grasset
Stéphane Guibourgé, Les fils de rien, les princes, les humiliés, Fayard
Eric Tellenne, Ronan et Loïza, Ecriture
Patrick Besson, La mémoire de Clara, Le Rocher
François Roux, Le bonheur national brut, Albin Michel
Bruno Deniel-Laurent, L'idiot du palais, La Table ronde
Bénédicte Martin, La femme, Les Equateurs
Frederika Amalia Finkelstein, L'oubli, L'Arpenteur
Louis-Henri de La Rochefoucauld, Gaudriole au golgotha, L'Arpenteur
Philippe Cohen-Grillet, Usage de faux, Ecriture

Merci Bernard !

Noire est la beauté - Jérôme Leroy/L'Ange gardien


Depuis L'Orange de Malte, en 1990, Jérôme Leroy s'est toujours joué des genres : nouvelles, polar, poésie, anticipation, flânerie. Homme élégant du communisme, tendance Roger Vailland, il n'en fait qu'à ses envies, souvent teintées de mélancolie. C'est que, derrière ses Ray-Ban, Leroy ne manque rien des dérèglements de l'immonde, qu'il observe sans oublier un monde d'avant où des jeunes filles en fleur avaient plaisir à lire Paul-Jean Toulet sur le rebord des tombes.

En 2011, Le Bloc dressait, en se focalisant sur quelques figures d'un parti très à la mode, le tableau d'une France sous émeutes et sous perfusion. L'Ange gardien va encore plus loin, plus profond, quêtant le dessous des cartes de la mort en marche. Mort d'un « cher et vieux pays », mort des sentiments, mort de la douceur des choses. Le parti très à la mode est sur toutes les lèvres et tous les bulletins de vote. Des officines complotent dans l'ombre. On tue sans compter pour assurer le désordre public. La République ressemble à une Grèce saignée à blanc, où les derniers rejetons de la beauté tentent d'échapper à la lourdeur assassine des temps. Il y a Berthet, tueur et amateur de poésie dont on veut la peau ; Martin Joubert, écrivain à bout de souffle ; et Kardiatou Diop, étoile montante de la politique, secrétaire d'Etat sortie d'une chanson de la Motown ou d'un film de la Blackexploitation.

Dans L'Ange gardien, Leroy mêle les voix et les silhouettes. « L'ange gardien », c'est Berthet. Il a sauvé, il y a longtemps, la jeune Kardiatou ; la protège depuis sans qu'elle soupçonne son existence. A la même époque, Joubert enseignait le français à la brillante demoiselle dans un collège de Roubaix. Aujourd'hui, Kardiatou est candidate aux élections municipales à Brévin-les-Monts, terre minière dévastée, face à Agnès Dorgelles, superstar du parti très à la mode et fille-à-papa. On sent qu'un mauvais coup se prépare, réunissant, ultime baroud d'honneur, Berthet, Joubert et Kardiatou.

Nous n'en dirons pas plus quant à l'histoire chorale finement ciselée par Leroy, dont la langue possède une classe folle, à la fois au plus près de son récit et se permettant d'élégantes digressions. Livre après livre, rappelons-nous Bref rapport sur une très fugitive beauté, Un dernier verre en Atlantide ou La Minute prescrite pour l'assaut, il ne cesse de nous parler de la singularité de la France et d'être français. Face à la horde sauvage de la bêtise, Leroy croit encore à la beauté qui sauvera le monde. Il vise juste, et touche plein coeur. La beauté passe par les poèmes de Perros, un déjeuner de soleil et d'amitié au Jeu de quilles, rue Boulard, une chanson de Mort Shuman, un Côte-Rotie de Jean-Michel Stephan ou par l'amour en bord de mer avec une gymnaste ou une nageuse, le soleil pâle du petit matin filtrant par les volets d'une chambre d'hôtel. Nous avons trouvé nos anges gardiens …

Jérôme Leroy, L'Ange gardien, Gallimard, Série Noire.
Papier paru dans Service littéraire, septembre 2014

Name-dropping #5 : Fabrice Gaignault, Anne Berest, Laurent de Sutter, Claudia Cardinale


Fabrice Gaignault:

On a failli ne pas s'en rendre compte. Nous étions parti quelques jours fin de la terre, face à la mer ; entouré de livres à lire, d'autres à écrire. Ça nous est tombé dessus en passant sur Causeur.fr. Alain Paucard, qui écrit bien et pense mal, ou l'inverse, a éreinté Vies et mort de Vince Taylor (Fayard), beau livre que Fabrice Gaignault a consacré au chanteur de « Brand New Cadillac ». On ne comprend pas trop ce que Paucard reproche à Gaignault, hormis l'absence d'une bibliographie et d'une discographie. Peut-être d'avoir rédigé l'ouvrage que lui, Alain, aurait aimé écrire ? Avec Vince Taylor, Gaignault ajoute un chapitre à ses mythologies, après Égéries sixties et Aspen Terminus – où il sondait le cœur et les reins de la charmante Claudine Longet, accusée d'avoir refroidi son mari. Gaignault n'est jamais aussi bon que dans ces textes mêlant récit, enquête en costume sur mesure et flânerie intime. Ultime touche d'élégance : Gaignault a lu les écrivains rares, donc précieux. La réédition de son Dictionnaire de littérature à l'usage des snobs (Le Mot et le Reste) nous enchante. On y croise grands cramés, héroïnes et dandys des lettres. Au milieu de notices sur Albert Cossery, Henry Jean-Marie Levet, Dorothy Parker, Guy Dupré, Sunsiaré de Larcône, Frédéric Berthet ou encore Jean-Jacques Schuhl, cette réponse d'Edna Ferber au dramaturge Noel Coward l'apostrophant « Edna, vous ressemblez presque à un homme » : « Vous aussi, Noel. »

Anne Berest:

Nous nous étions promis de parler d'Anne Berest. Pas seulement parce qu'elle est née en 1979, année de naissance des plus jolies apparitions. On pense à une brune demoiselle que notre ami Cornelius surnomme « La grande fille », clin d'oeil à un roman de Félicien Marceau. Mais Anne Berest a tout pour nous plaire. Ses deux premiers romans – La fille de son père et Les patriarches – étaient des réussites. Elle avait également adapté, pour le théâtre et Edouard Baer, Pedigree de Patrick Modiano. Elle a surtout suivi, telle une flâneuse sentimentale, les pas de Françoise Sagan. Sagan 54, paru au printemps chez Stock, mêle la vie de Françoise au moment de la parution de Bonjour tristesse et les éclats d'âme d'Anne Berest partie à la recherche du « charmant petit monstre ». La tête ailleurs, nous allions oublier de saluer les qualités de son texte : liberté, légèreté et volupté. C'était avant de lire, la gorge serrée, une touchante nouvelle, titrée « Ma tante Zelda » qu'elle a offerte à Madame Figaro. Une phrase, au hasard : « Nous sommes entrées dans une chambre sous les toits, comme un nid aux couleurs de champagne et aux murs dorés. » Il est recommandé, en août, de glisser dans vos bagages Sagan 54 et, tel le plus chic des marque-pages, les feuilles volantes de « Ma tante Zelda ».

Laurent de Sutter:

Depuis son premier livre, Pornostars – Fragments d'une métaphysique du X, on a plaisir à lire Laurent de Sutter. C'est un philosophe pop, belge et dandy ; « sachant écrire », aurait précisé le Général de Gaulle. Il peut évoquer avec la même délicatesse Deleuze, les films de Jean Eustache, son indifférence à la politique ou les plus belles scènes des hardeuses Zara White, Mélanie Coste ou Sasha Grey. Ce n'est pas rien. De Sutter a jadis été publié par notre ami Roland Jaccard, dont il a pris la suite, aux PUF, à la tête de la collection « Perspectives critiques ». Métaphysique de la putain est au catalogue de Léo Scheer, maison élégamment tenue par Angie David. De Sutter, on le voit, a l'art de choisir ses éditeurs. Il a l'art, surtout, de signer des textes de haute tenue. La première et la dernière variations, deux balades bukowskiennes, de sa déclaration d'amour aux prostituées, « les actrices de la vérité », sont d'une classe folle. Entre les deux – d'une évocation de Godard à Joyce en passant par les BD de Chester Brown ou Crepax - , on se régale tout autant. De Sutter s'intéresserait aujourd'hui à l'actrice et playmate, au destin tragique, Anna Nicole Smith. Il nous tarde de le lire sur le sujet.

Claudia Cardinale:

L'été est la saison de la dolce vita, que nous pouvons également nommer Dolce Claudia, pour reprendre le titre de l'album édité par les éditions Contrejour, dirigées avec style par Isabelle et Claude Nori. Thomas Morales en a déjà parlé, ici, avec talent. Il nous tarde, d'ailleurs, de lire les Lectures vagabondes de Morales : son plaisir en littérature. Ce sera en octobre. En attendant, on admire Claudia Cardinale, alors inconnue, shootée sous tous ses angles beaux par un photographe tout aussi inconnu. Elle a le naturel au galop, à la caresse. Les photographies dormaient loin de nous. C'était un crime contre la grâce, qu'Isabelle et Claude Nori ont réparé. Pour achever de nous enchanter, le crooner balnéaire Frédéric Schiffter joint ses mots aux photos de Claudia, signant un poétique « Éloge de la starlette ». Sur la plage, on se perdra dans les pages de Dolce Claudia et on lira, de Schiffter, Petite philosophie du surf, que réédite Atlantica. En attendant de découvrir, en septembre, son Dictionnaire chic de philosophie, préfacé par Frédéric Beigbeder qui, lui, publiera un nouveau roman, Oona & Salinger (Grasset), dont nous reparlerons, ici ou ailleurs.

Texte paru sur Causeur.fr, août 2014

dimanche 20 juillet 2014

Les garçons de Playboy


Qu'est-ce qu'un bon journal ? La légèreté profonde des mots et la sensualité des photos. Daniel Filipacchi ne nous en voudra pas d'avoir détourné le célèbre slogan de Paris-Match. Il l'avait fait bien avant, en créant Lui, en 1963, puis en déclinant une version française de Playboy, dix ans plus tard. La légèreté des mots, qui ne pèsent jamais, est l'arme fatale des écrivains; la sensualité des photos, elle, doit tout aux modèles qui, sous l'objectif des meilleurs photographes, se dévoilent avec grâce. Des écrivains et de jolies filles dénudées : Filipacchi connaissait la formule. Pour la mettre en oeuvre, alors que Lui déclinait doucement, il a confié la direction de Playboy à Annick Geille, la plus jeune des rédactrice en chef de Paris. Brunette au goût très sûr, Geille aimait Sagan et Bernard Frank. Elle aimait aussi les actrices, starlettes et autres mannequins qui font rêver et aiguisent les sens. Dans Playboy, elle en a décidé ainsi, les corps nus seraient à la fête, figure imposé chaque mois revisitée, mais les écrivains, surtout, se sentiraient chez eux. Il y aurait des itévés, des nouvelles, des rendez-vous, des chroniques, des reportages, des enquêtes. Une unique condition pour écrire : avoir du style, cette idée toujours neuve. Et c'est ainsi que, jusqu'au milieu des années 80, Playboy fut le palace, l'abri de fortune, des plus belles plumes françaises. Nous en avons choisi douze, parmi tant d'autres, qui seront ravis d'être les Playmates de Schnock.

Jean-Pierre de Lucovich

Frédéric Beigbeder le surnomme "la mémoire vivante de Saint-Germain-des-Prés" ou "le Sacripant". Il traverse les pages de Vie rêvée, le journal de Thadée Klossowski de Rola, et de Bel de nuit, le portrait de Gérald Nanty par Elisabeth Quin; est remercié à la fin des Grands gestes la nuit, de Thibault de Montaigu . Dans quelques bibliothèques, sa Vie extravagante d'Alfred Baugard, préfacée par Chabrol et éditée par Eric Losfeld en 1967, est un livre culte. Il a prêté sa plume au comédien Dalio et au photographe Willy Rizzo. En 2011, son premier roman, un faux polar à la fois dilettante et très documenté, paraît : Occupe toi d'Arletty ! Certains éditeurs rêvent de publier les souvenirs très dandy de cette figure de Paris-Match, Vogue et Photo. On y retrouverait l'écho de ses années Playboy. D'un numéro l'autre, il a bien sûr tenu la chronique des nuits parisiennes. Les bars des Palaces de la capitale – Pont Royal, Plaza Athénée, Ritz, Nova Park ... - étaient son terrain de jeu du mois de janvier 83: "L'homme des bars vit la nuit, se nourrit de cocktails et ne parle jamais sans la présence de sa vodka. Un bar c'est un peu comme une ambassade où, pourchassé par sa femme, sa maîtresse ou son patron, on est sûr de se voir accorder le droit d'asile." Il a également raconté ses vacances aux Seychelles : "Il y avait là un avocat célèbre avec sa femme, un grand éditeur, un homme d'affaires français de genève avec son épouse, un coupl de traiteurs-pâtissiers de Rueil-Malmaison, un historien de gauche avec une jolie baronne sortie tout droit de l'Oeil de Vogue et ... votre serviteur". Objectif final : le château de Feuilles, sur l'île de Praslin, propriété de Jean Minchelli. De ce voyage et du récit de Jean-Pierre de Lucovich, nous retenons cette pépite : "Il faut vivre comme un milliardaire sans en avoir les emmerdements ..." Elle est signée d'un dessinateur humoriste de L'Huma'. Tout un programme.

Bayon

Début 80, un jeune homme écrivant dans Libération et Rock n'Folk – sous le pseudo de Bruno T. -, passant ses nuits avec Alain Pacadis, auquel il sert parfois de garde du coeur, devait passer par Playboy. Surtout quand il possédait la plume folle de Bayon, futur prix Interallié 90 avec Les Animals. Il a commencé piano, en septembre 81, par un article où il évoquait les mérites comparés du rock et du "yéyé revival". C'était bien vu, enlevé, sur une page : "les plus belles histoires sont celles qu'on réécrit." Ca annonçait surtout, en février 82, un long papier, rédigé pied au plancher du style. Son titre ? "Faces d'ange". Bayon a soigné sa "galerie des ancêtres excités". Un festival de riffs, de voix et de came immédiatement sur les rails, dès la mise en bouche du texte : "Wam-Bam-Beuh-Loum-Bam-Beuh-Lam-Bam-Boum ! Gueules d'amour ou gueules de raie, ils sont quelques-uns, quelques sorciers, sous leurs sourcils froncés, leurs moues boudeuses, leurs bananes paraboliques et leurs airs mauvais, à avoir crié les premiers. Crié quoi ? Crié le rock'n'roll." Toutes les icônes du rock sont de la partie. Elvis Presley est "le plus grand et le plus maudit." Jésus secoue Jerry Lee Lewis. Ricky Nelson a une "belle petite tête d'enculé, le gars." Gene Vincent"est mort sale et seul avec sa mère et sa bouteille." Ca ne s'arrête pas. Little Richard ? "Négrillon blanchi à la farine des palaces et des paillettes." Ne pas oublier Chuck Berry, Eddie Cochran et Buddy Holly. Vince Taylor, lui, a choisi la nuit. Bayon précise : "Il y est resté", avant de l'achever : "Mais on entend sa gorge hurler à la mort, parfois, quand les grands froids gagnent le rock." On en redemande.

Franck Maubert

Que faisait Franck Maubert, prix Renaudot essai 2012 avec Le Dernier modèle, au début des années 80 ? Il se remettait de la mort de Robert Malaval, qui sera au coeur de Visible la nuit, beau roman mélancolique à paraître chez Fayard. Il se baladait dans les salles de vente et les galerie d'art, donnait des chroniques sur le sujet à L'Express. Il en a offertes à Playboy, également, où écrivait ses amis Jean-Marc Roberts et Françoise Sagan. Il y parlait de Roy Lichtenstein, citait Pierre Klossowski: "Erotique, mes dessins ? C'est l'image qui est érotique, même cette carte postale l'est." Dans le numéro 100, daté de mars 82, Raquel Welch en couverture, il signe un article improbable pour l'époque : "L'ère des micro-ordinateurs". La dernière phrase du papier ? "L'ordinateur deviendra aussi banal que l'automobile." C'était bien vu, tout comme le long texte, en septembre de la même année, titré : "Les joies du walking." On apprend que le "walking" est notre sport national depuis Jean-Jacques Rousseau. Tous les dimanches, Françoise Sagan, comme Thierry Mugler et François Mitterrand, marchait en forêt. Un conseil de Jacques Lanzmann : "Marchez mais n'insultez surtout pas le paysage avec vos accoutrements !" On le comprend. Certaines parures, jogging et autres, devraient être interdites. Maubert, lui, arpente toujours, aujourd'hui, les rues de Paris et les chemins de Touraine, lieux où il situe ses mélancoliques flâneries romanesques et où son oeil quête "la sculpture d'une fenêtre, le linteau d'une porte". Sans oublier, bien sûr, l'enseigne de belles tables où l'on peut déguster des vins de belle soif. Un Anglorre d'Eric Pfifferling, par exemple.

Honoré Bostel

Bostel est un mot de passe entre quelques afficionados des figures éclatantes des années 60. Fabrice Gaignault, notamment, dans Egéries sixties, dresse un beau portrait de lui. Journaliste à Paris-Match et homme de la nuit, Bostel a donné son nom à une chanson : "La Bostella". Edouard Baer en avait fait le générique d'une émission, "Le Centre de visionnage", avant de titrer ainsi son premier film. La musique et les paroles donnent une furieuse envie d'entrer en transe festive. Bostel a toutefois laissé peu de traces. Son Roman d'un turfiste attend qu'on le réédite. Chienne de vie, des souvenirs à la mode fantaisiste, n'a jamais été publié. Ses articles dans Playboy feraient également un de ces petits livres snobs, marqueurs du temps, qu'on aime lire et relire. Il faut imaginer Bostel rentrer au petit matin de chez Castel, mettre en ordre quelques pensées qu'il couche, en dilettante, sur le papier. Ses mots finiront chez l'imprimeur et entre deux playmates. Tout pour lui plaire, comme nous enchante un de ses textes, publié en avril 82 : "Un amour de Deauville". Flânant le long des Planches, Bostel évoque Pierre de Régnier, feu follet des années folles : "Dans les années trente, Tigre de Régnier, c'est ainsi qu'on l'appelait quoique son prénom fut Pierre [...] raconte que l'on se rendait à Deauville en Poule-man. Tigre, auteur d'un chef d'oeuvre introuvable – La vie de Patachon – avait dédié un de ses ouvrages au barman de l'Hôtel Normandy sans lequel, affirmait-il, il serait mort de soif [...] Mais je m'égare." Avec Pierre de Régnier et Honoré Bostel, s'égarer à Deauville est une fugue exquise. Plus encore : une certaine idée de l'art de vivre à la française.

Berroyer

Le grans public a découvert Jackie Berroyer à la télévision, dans "Nulle part ailleurs", et sur grand écran, dans quelques films. Notre préféré : Encore, de Pascal Bonitzer. Berroyer y badinait avec l'amour et avec des débutantes charmantes nommées Valeria Bruni-Tedeschi, Hélène Fillières, Laurence Côte et Natacha Régnier. Il est urgent d'éditer ce film en dévédé. Notre mémoire, comme notre magnétoscope, commence à vieillir. Acteur intéressant, Berroyer est avant tout une belle plume. Une dizaine d'ouvrages, mêlant romans, chroniques et proses vagabondes, en apportent la preuve. Au hasard, (re)lire Journal intime pour tous, La femme de Berroyer est plus belle que toi, connasse ou Mon cancer, ma Jaguar. On peut par ailleurs trouver la signature de Berroyer dans Charlie Hebdo et Hara-Kiri, période professeur Choron, où il s'interressait à la musique. Pas étonnant, donc, qu'il livre à Playboy, en mai 82, une belle déclaration d'amour à Miles Davis, le Cassius Clay du jazz. Il s'agissait de donner envie d'aller écouter Miles pour son retour sur scène, au Châtelet : "Je suis une sorte d'inconditionnel. C'est le seul musicien moderne qui me comble. J'aurais fait n'importe quoi pour le revoir jouer. Des dettes, par exemple. J'en ai fait. J'aurais même rompu avec votre femme, s'il avait fallu." L'humour tendre de Berroyer fait mouche. Il se souvient de New-York, se fait technicien pour raconter l'oeuvre de Miles. Il évoque Coltrane et Al Foster. Les concerts parisiens de la star de la "blue note" seront un succès. Et Jackie tiendra désormais la chronique musicale, jaz et rock, de Playboy.

Jean d'Ormesson

Eternel jeune homme, Jean d'Ormesson ne déteste pas s'encanailler. Interrogé par Annick Geille en février 81, à l'occasion de la sortie de Dieu, sa vie, son oeuvre, il s'exclamait : "Ah ! Playboy, c'est très bien! On y trouve moins de choses ennuyeuses que dans les journaux dits sérieux ..." On sentait que ça le démangeait d'offrir ses mots au magazine. Laura Antonelli, en couverture et dans les pages intérieures, avait dû lui faire un certain effet. Et puis il était hors de question de laisser le champ libre à Bernard Frank, son meilleur ennemi qui avait table ouverte chez Annick Geille et qui, à la même époque, le taquinait volontier dans les pages du Matin de Paris. Il a fallu attendre plus d'un an, juin 82, pour relire D'Ormesson dans Playboy. Une page sur Chateaubriand, avec détour par Byron. Jean d'O à son meilleur, crooner aux yeux bleus des lettres françaises. Il roucoule, fait des claquettes, séduit. La chute de son texte est imparable : "La seule condition, mais si minime, pour que les femmes, une à une, ou même ensemble, vous tombent dans les bras est d'être capable d'écrire quelque choses comme les Mémoires d'outre-tombe." Au 23 quai Conti, les joues des Académiciens se sont empourprées. Ont-il également jeté un oeil sur les photos de Dominique Laffin, uniquement parée de bas blanc et d'escarpins dorés ? Nous n'en doutons pas. Et il n'est pas impossible que certains se soient faits des idées, en lisant la confidences de la maman de Clémentine Autain : "Les beaux mecs me plaisent rarement. Ce qui m'attire, c'est le charme véritable, l'humour véritable, l'intelligence véritable. C'est ça, la séduction."

Bernard Frank

Après de longues années d'exil sous le soleil de Port-Grimaud, Frank revient à Paris, rue d'Alesia, dans la maison de Sagan. Nous sommes à la fin des années 70. Lui qui n'avait rien publié depuis Un siècle débordé (prix des Deux Magots 71), il prend son temps pour achever Solde, la suite de ses flâneries sur le fil de la paresse. Chez Sagan, il rencontre Annick Geille, qui est amoureuse de Françoise. Annick encourage Bernard à mettre un point final à Solde. Elle lui ouvre son coeur, ainsi que les pages de Playboy. Frank aime le toit des autres et les colonnes des journaux. Les deux endroits où il se sent, parfois, chez lui. Il commence par donner des nouvelles qui traînaient dans ses tiroirs : "Une mauvaise nouvelle" et "Mémoire d'un triste sire". C'est du Frank de haute tenue, snob et légèrement décadent, dans la lignée des Rats et de L'Illusion comique, ses uniques romans. Puis, en février 1982, il trouve l'alibi parfait pour ses parties de plaisir : "Vous ne verrez sans doute pas grande différence entre cette chronique et celles qui l'ont précédée. Pourtant j'ai franchi la ligne : je suis presque devenu un chroniqueur gastronomique." Quand on goûte la bonne chair et les grands vins de Bordeaux, il n'y a pas mieux. A la table des meilleurs restaurants, Frank prévient : "Si j'ai un conseil à vous donner, méfiez-vous de mes avis, je suis comme mes confrères : un chien avec un collier". Il fait une belle apologie du bakchich, laisse les mots fuguer selon ses envies : "la cuisine a autant de rapport avec l'Ecole hôtelière que la littérature avec le ministère de la Culture." En juillet 82, à propos d'un restaurant sis 1 rue de Coulmiers, le Provost, Frank cisèle sa chute : "Et puis la fille du charcutier dont le sourire est un baume. Partez sans moi. Je ne suis plus si pressé." On le comprend.

Jean-Marc Roberts

A la fin des années 70, pas encore âgé de trente ans, Roberts avait déjà publié cinq romans et obtenu deux prix avec Samedi, dimanche et fêtes (Fénéon 73) et Affaires étrangères (Renaudot 79). Des débuts prometteurs. Pour aggraver son cas, il s'amusait à éditer d'autres écrivains – au Seuil à l'époque – et ne détestait pas écrire dans les journaux. Roberts : l'incarnation de la figure de l'éditeur-écrivain. Un anachronisme, aujourd'hui, alors que l'édition marketing est partout. C'est que Roberts – ses amis et ses auteurs le confirment – était un joueur, entre coup de coeur et coups tordus. On ne s'étonne pas, alors, de lire, dans le numéro d'août 81 de Playboy, un texte où il met en mot sa passion du jeu. Des souvenirs de tapis verts qui prennent la forme d'une fugue interrogative : "Casino chic ?" Le ton est immédiatement donné : "J'écris cet article sous la menace. On devrait toujours écrire ainsi, un revolver braqué contre la tempe, une rame de papier devant soi et le Waterman qui tremble. Le rapport entre menace et casinos ? Enfantin : pour me mettreau travail, j'ai dû me jurer de ne pas retourner jouer avant d'avoir tout dit." Roberts aligne les fusées : "Le casino d'Enghien-les-Bains [...] ressemble à une pièce montée écoeurante"; "les plus beaux casinos du monde, même les plus laids, soyons sérieux, sont ceux où l'on a gagné"; "les gens ne sont pas des gens au casino de Deauville, moitié momies, moitié fantômes, ils se tendent, se donnent la main parfois pour se croire simplement en vie"; "j'aime les casinos de la Côte d'Azur où l'on se sent en danger. Prêt à prendre une balle perdue." Il faudrait citer intégralement les quatre pages de texte. Décidément, Roberts n'a pas fini de nous manquer ...

Eric Neuhoff

Eric Neuhoff, alors journaliste à Pariscope et au Quotidien de Paris, ne pouvait qu'écrire dans Playboy. Le magazine permettait d'admirer, chaque mois, des actrices et des starlettes joliment (dé)vêtues, de lire Sagan et Bernard Frank. On imagine facilement la joie d'Eric en découvrant, en couverture, Corinne Cléry, la star d'Histoire d'O, ou Sydne Rome, intime incarnation de la sensualité. Les longues interviews de Nourissier, Norman Mailer ou un inédit de Hunther S. Thompson ne devaient pas non plus déplaire au jeune homme. Neuhoff était donc chez lui dans les pages dirigées par Annick Geille. Il s'y est pourtant présenté sur la pointe des pieds, en septembre 1981, quelques mois avant la parution de Précautions d'usage, son premier roman. Comme il le fait aujourd'hui dans ses "Passe-temps" du Figaro Magazine, Neuhoff s'est emparé d'un sujet, qu'il a sculpté de sa plume légère. Le résultat ? Une élégante flânerie autour de la timidité : "La réserve me tenait lieu de charme. Elle m'allait comme un gant." Les baisers volés, également, étaient de la partie : "Avec les femmes, le manège se prolongeait. Par peur de les vexer, j'acceptais toutes leurs avances. J'étais si courtois, si galant que je n'empêchais pas les demoiselles moches de m'embrasser sans une objection." A la fin de son texte, il est question de "l'odieux arsenal de la vie quotidienne" : travail, mariage, etc. Un arsenal qu'Eric, de ses romans minces et beaux comme les jambes des filles chez Morand à son Dictionnaire chic du cinéma, a parfaitement réussi à dynamiter. Il faudra songer à lui en reparler, lors d'un prochain déjeuner de plaisir, au Jeu de quilles, meilleure table de la rue Boulard, donc de Paris.

Guy Hocquenghem

Il y a un essai à écrire, un tableau triste d'époque, sur tous les écrivains morts des suites du SIDA sous la présidence de François Mitterrand : Michel Foucault, Jean-Paul Aron, Hervé Guibert, Cyril Collard, Bernard-Marie Koltes, Serge Daney, Conrad Detrez, Guy Hocquenghem, Pascal de Duve, entre autres. Si le surfait Guibert est commémoré sans fin, le meilleur d'entre eux était sans doute Guy Hocquenghem. Sur le coup, on peut croire sur parole Jean-Edern Hallier : "Il a été un des derniers esprits libres de notre temps – et sa grâce n'a été brisée que par la maladie." Sa grâce, en effet, est à l'oeuvre dans chacun de ses livres, roman ou essai. Au hasard de nos lectures : La beauté du métis, Les petits garçons ou Eve, dont les cinquante dernières pages, où il évoque le mal qui l'emportera, sont inoubliables. Fine plume de Libération première génération, Hocquenghem s'y sent parfois à l'étroit. Serge July goûte peu ses éclats d'âme. En octobre 79, Hocquenghem s'échappe donc du côté de Playboy. Dans la rubrique "Air du temps", alors que la Nouvelle droite et de Benoist font fureur, il pose une question fondamentale : "La Nouvelle gauche existe-t-elle ?" On se croirait presque en Hollandie. Les mots d'Hocquenghem, d'ailleurs, résonnent d'un écho très contemporain : "Pas de nouvelles sur mon trottoir, dit La Gauche, comme les putes de la rue Saint-Denis, menacées par la concurrence." Pas sûr que ça plaise aux Valls du jour qui devraient, urgemment, (re)lire Lettre ouverte à ceux qui sont passés du Col Mao au Rotary (Albin Michel 86) ...

Thierry Ardisson

Thierry Ardisson n'a pas toujours été un animateur télé à fiches et à gagmen. "Homme pressé", il s'est longtemps rêvé Paul Morand. Ses deux premiers romans, Cinémoi (1973) et La Bilbe (1975), ont une tenue qu'on va retrouver dans Playboy. Ardisson s'installe dans les pages du magazine dès la fin des années 70. Il y raconte les nuits de Paris, en aristocrate du nightclubbing, là où Pacadis incarne le "clochard céleste". Numéro après numéro, Ardisson est sur tous les fronts. Aux Etats-Unis, il signe des reportages au long cours, notamment sur "l'affaire Gemstone" impliquant Onassis, Kennedy, Howard Hugues. Avec Jean-Luc Maître, il imagine des romans-photos hilarant : les aventures de Scoopy. On peut lire également une belle critique de Novovision d'Yves Adrien, autre oiseau de nuit des années Palace. Il invente surtout un découpage temporel des soirées, zapping chic qu'il adaptera, des années plus tard, sur petit écran : Paris dernière. En novembre 79, cette phrase parfaite : "18h41. La mélancolie, c'est le bonheur d'être triste, c'est nous parfois ... C'est moi maintenant. J'écoute un disque, un slow bien sûr, le slow de l'automne ..." C'est vif, mélancolique et glacé, presque fitzgeraldien. Un ton qu'on retrouvera dans Rive droite, bijou millésimé 1983. Après, ça se gâte. La publicité et la télévision donnent le sens du pitch, mais le souffle court. En 1993, Pondichéry, roman colonial, est épinglé pour "plagiat". Ardisson délaisse alors la littérature, préférant savoir si "sucer, c'est tromper." Son meilleur livre, pourtant, est encore inédit : le recueil de ses fulgurances de Playboy. En espérant qu'il les ait écrites lui-même.

Pierre Combescot

Dans La Récréation, Frédéric Mitterrand met en scène Pierre Combescot, légèrement grisé, dans un vieil ascenseur de L'Opéra Garnier, en présence de la Reine du Danemark et du Prince Henrik. Combescot s'adresse au Prince : "Alors mon chou, tu n'as quand même pas oublié tes vieilles copines ? Et les bicquets danois, ils sont aussi mignons que les petits Français ? Il paraît que c'est toi qui leur dessine leurs uniformes à la cour, tu fais aussi les essayages ?" La Reine a apprécié l'anecdote. Combescot, prix Médicis 86 (Les Funérailles de la sardine) et prix Goncourt 91 (Les Filles du calavaire), a toujours possédé ce grain de folie baroco-kitsch, qu'il applique aux grands et petits du monde, duchesses ou gitons. Il aime n'en faire qu'à sa fête. Paré d'un tutu, il dansait ainsi un "Pas de deux", sur la piste des Bains douches, sur un air du Lac des Cygnes. On ne s'étonne donc pas qu'il signe ses chroniques musicales du Canard enchaîné d'un pseudo bien troussé : Luc Decygne. Des années plus tôt, sous son nom, Combescot oeuvrait de même dans Playboy. Il y tenait salon, bons mots et moquerie à l'assaut. Ses portraits de Noureev et de Karajan étaient des merveilles de précision flamboyante. Pour notre plaisir, on relit l'ouverture de sa première chronique, dans le numéro 100 de Playboy : "On pouvait penser, à juste titre, en être débarassé au moins pour un temps, de cette vieille fripouille. Eh bien non ! Il continue à nous coller aux fesses ce bougre de Richard Wagner. Et pour un peu il va remettre ça de plus belle." Ou encore, en décembre 83, son invitation au voyage : "L'automne est là, l'hiver approche, alors voyageons. Si vous aimez la musique et que vous en avez assez de faire du piano avec votre maman, prenez le large. Voyez du pays. Visitez la Scala et le San Carlo. Faites vos délices de la Fenice. Plastronnez au Covent Garden."

Texte paru dans Schnock #11