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samedi 18 octobre 2014

Claude Néron, à la recherche de Lily (Max et les ferrailleurs)


 
C'était le début des années 70. Il est bon de se souvenir. Le cinéma était une affaire d'écrivains. La « politique des auteurs », chère à la Nouvelle Vague, ne tenait pas le coup. Sacré Truffaut : « Je ne conçois d'adaptation valable qu'écrite pas un homme de cinéma. » Il ne manquait pas d'air. Il suffit de laisser défiler le générique des films. Le nom des écrivains (de cinéma), autrement appelés scénaristes, s'y affichait en lettres capitales. Michel Audiard faisait du Audiard. Pascal Jardin adaptait Simenon et Félicien Marceau. Paul Gégauff était l'âme damnée de Claude Chabrol. Daniel Boulanger soignait les dialogues de Philippe de Broca. Jean-Loup Dabadie et Claude Néron, eux, œuvraient avec Claude Sautet.

Si Dabadie, feu follet et plume des meilleures comédies françaises, n'a plus à être présenté, on sait peu de choses sur Claude Néron. Un oublié des manuels de littérature et de wikipedia. Né en 1926 à Paris, la guerre lui donne l'occasion de faire l'école buissonnière. Tel un romancier américain, il passe d'un métier l'autre : groom, ébéniste, fourreur, chauffeur de taxi, courtier en publicité, ferrailleur, joueur de bridge (liste non exhaustive). Mais Néron n'a qu'une envie : écrire. Ce qu'il fait, dans un style noir, lyrique et populaire. La NRF publie en 1964 un texte : « Le Combat de boxe ». Suivront des romans : La Grande Marrade (1965), Max et les ferrailleurs (1968), Mado (1976) et Les chiens fous (1983). Tous seront adaptés sur grand écran : par Claude Barrois pour le dernier, sous le titre Le Bar du téléphone ; par Claude Sautet pour les autres, La Grand Marrade devenant Vincent, François, Paul et les autres. Néron est mort en juin 1991.
Max et les ferrailleurs, paru chez Grasset, est à l'origine de sa rencontre avec Sautet, qui vient de connaître le succès avec Les Choses de la vie. Sur les conseils de son producteur, Sautet s'intéresse à l'histoire de ce flic, Max, qu'obsède l'idée de piéger en flagrant délit une vieille connaissance, Abel, et son gang de ferrailleurs. Il ne lit pas immédiatement le roman, demande d'abord à sa scripte, Geneviève Cartier, de le faire : « Ma cocotte, tu vas lire ce livre et tu vas m'en faire le résumé. » Geneviève proteste ; Sautet répond : « Je ne te demande pas ton avis. » Le récit commence en août 1962, se déroule sur huit chapitres et s'achève le 5 octobre de la même année. Après lecture du résumé, Sautet se plonge enfin dans les mots de Néron : « Vêtu d’un slip, Max n’était plus tout à fait le même que lorsqu’il était en complet veston. Dans ce dernier état, il pouvait passer pour un homme jeune, grand, assez chétif, les cheveux blonds, coupés ras, au-dessus d’un visage de poupée mécanique. Nu, Max n’était plus exactement pareil et plutôt un solide welter à la limite des moyens. En fait c’était un mi-lourd naturel aussi rapide qu’un léger. Il savait très bien boxer. Il savait faire d’autres choses, mais il savait très bien boxer quand il en avait l’occasion, et il en avait souvent l’occasion. Il tirait très bien aussi, et les flics furent contents de l’avoir avec eux. »

Fasciné par les boxeurs, Sautet accroche, poursuit. Enfant de Montrouge, le réalisme des descriptions de la banlieue parisienne le touche. On s'y croit ; on y est. Néron nous entraîne jusqu'à Nanterre, « cet ancien village qui vit naître vers 420 ou 421 sainte Geneviève, patronne de Paris, et qui est devenue cette ville industrielle dépassant cinquante mille habitants. » Il y a également des scènes de bistrot, des automobiles à l'honneur, des petits truands et des vrais durs qui ne dansent pas. Tout ce que Sautet apprécie. Le bandeau du roman, par ailleurs, lui donne un « pitch » parfait : « Conséquences de l'amateurisme chez les voyous de la Plaine. » Max et les ferrailleurs, c'est décidé, sera son prochain film.

Lui et Néron commencent à travailler sur le scénario, dans un studio de la rue de Ponthieu. L'intrigue prend forme, suivant la narration du livre ; le contour des personnages se dessine. Michel Piccoli sera Max ; Bernard Fresson, Abel. Problème : on cherche la femme. Dans le roman, il y a une certaine Lily, la « poule » d'Abel, mais elle ne fait que passer. Ça manque d'épaisseur pour Romy Schneider, que Sautet veut dans son film. Jean-Loup Dabadie est appelé à la rescousse. Il s'agit de développer Lily, tout en gardant la noirceur de l'histoire. La fin du roman, en outre, ne convient pas à Sautet : « Abel était tué ; Max ne tuait pas Rosinsky ; il restait au café à discuter. » Une nouvelle fois, Dabadie débloque la situation : un échange de regards, intenses et lointains, entre Max et Lily.
A la (re)lecture, le roman de Néron séduit par sa langue au plus près de la dureté d'une époque où rôdent encore les fantômes de la guerre et les « événements d'Algérie ». Max, dit le fou, incarne ce temps, froideur et violence mêlées. Le film, lui, nous émeut par son sens inéluctable de la tragédie en marche et par la grâce de Romy Schneider. Elle est tour à tour forte et fragile, sourire aux lèvres et les yeux noyés de chagrin. Parée d'un déshabillé noir ou d'une robe rouge ou mauve, nue dans son bain avec un chapeau pour unique ornement, photographiée par Piccoli, ou la voix pleine de colère - « Tu es un sale type ! » -, on ne voit qu'elle. Son image ne nous quitte pas. En attendant de la redécouvrir, charme toujours à vif, dans César et Rosalie, Sautet millésimé 1972, sur un scénario une nouvelle fois signé Claude Néron et Jean-Loup Dabadie. La fine équipe du cinéma français.

Préface à la réédition de Claude Néron, Max et les ferrailleurs, "Un roman, un film culte", Archipoche

vendredi 26 septembre 2014

Maurice Pialat, jeune romancier (Nous ne vieillirons pas ensemble)


Quand on publie son premier roman à 45 ans, l'urgence est passée. On peut ensuite se retirer de la littérature, réaliser des films. Ça a été la stratégie de Maurice Pialat.

Nous ne vieillirons pas ensemble, roman millésimé 1970, s'est transformé, deux ans plus tard, en succès du 7e art. Le second long-métrage de Pialat – après L'Enfance nue – et son plus gros succès, avec Police sorti en 1985. Plus d'1,7 million de spectateurs ont suivi les péripéties chaotiques de Jean Yanne et Marlène Jobert, amants tristes et terribles. Ne pas oublier, ultime pointe du triangle, la femme qu'interprétait Macha Méril.

Pialat a filmé une romance contrariée des années De Gaulle-Pompidou. Tout y passait : amour vache, chambres d'hôtel, tendresse abrupte, larmes, cris, virées en bord de mer, retrouvailles, ruptures. On ne se lasse pas de regarder le film. Marlène Jobert était le sex-symbol français des seventies, révélée par Audiard dans Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages. Elle se mettait à nue assez facilement. Ses tâches de rousseur n'étaient pas étrangères à son charme. Face à elle, Jean Yanne est monumental, dans la lignée de son rôle dans le chef d'oeuvre de Chabrol, Que la bête meure. On comprend que le jury du Festival de Cannes lui ait attribué, en 1972, le prix d'interprétation masculine. Sa violence peut émouvoir ; sa sensibilité enfouie cogne. Plusieurs scènes restent en mémoire. Jean Yanne jardine, torse nu. Marlène Jobert le rejoint. Parée de lunettes noires et d'un bikini rayé, elle minaude en douceur : « T'as pas envie de boire quelque chose ? » La réponse claque : « Fais pas chier ! Dégage ! » Dans un balancement de hanches sensuelles, Marlène s'en va. Au volant de sa voiture, Jean Yanne : « Je suis en train de gâcher ma vie ! Tu ne sens pas que j'en ai assez ? Tu ne sens pas qu'il faut que tu te barres ? » Ceci va mal finir. On le sait : tout était déjà dans le roman, dont l'action commence un matin de mai 1966.

A l'époque, Maurice Pialat était un cinéaste qui ne parvenait pas à tourner. Il avait, certes, quelques courts-métrages au compteur. Mais un « vrai »film, non. Les producteurs hésitaient. L'argent ne tombait pas. Pialat tenait sa réputation : caractère de cochon. Et Pialat, marié, avait une liaison amoureuse avec une jeune femme. Las d'attendre, Pialat allait se raconter, peau sur la table et à vif. Un premier roman, même à 45 ans, ce n'est rien d'autres. Les premières phrases donnent le ton : « Je n'ai jamais bien su où j'allais dans la vie et je n'ai surtout pas la notion du temps qui passe. Je suis encore comme ça aujourd'hui, et si je remonte à quelques années, je me retrouve semblable, et plus loin encore, semblable … Est-ce une façon de ne pas vieillir ? Le temps a peu de prise sur celui qui ne le sent pas passer ... » Le narrateur accompagne sa femme, Françoise, à l'aéroport du Bourget. Elle fugue en URSS, à Sotchi. Il lui faut des vacances, perfectionner son russe également. On peut la comprendre. Pialat ne cache rien : « Nous sommes mariés depuis quinze ans, je la trompe depuis huit, et ça fait six ans que je couche avec Colette, que j'ai rencontrée un soir sous le Lido des Champs-Elysées. » Colette ? Elle a 25 ans, tape à la machine, aime faire l'amour, ne veut jamais fêter la Sainte-Catherine. La maîtresse parfaite d'une éducation sentimentale à la française.

Le roman va dérouler, en une centaine de pages, le fil brisé de cette histoire à trois. Pialat, s'il ne s'embarrasse d'aucune fioriture, ne manque aucun détail. Son style est sec et précis. Les personnages sont là ; les dialogues, affûtés. Il y a Paris et sa banlieue, des stations de métro, la Camargue, Honfleur, Cabourg, des trains qui partent à l'heure. L'automobile et les bistrots ont leur importance. On s'y engueule comme rarement. Monsieur Blot, de Pierre Daninos, est acheté en livre de poche au stand des journaux. Le bonheur, entre les lignes, n'est pas prêt d'être une idée neuve. La chute, toujours, est dure : « Je vais dans l'autre chambre. Je me déshabille. Je me mets au lit. J'éteins la lampe. Je suis dans le noir. Je ne dormirai pas. Je ne dormirai jamais plus comme avant. Rien ne sera plus comme avant. Combien de temps mettrai-je pour oublier Colette ? Je n'oublie pas les gens que j'aime. On n'en rencontre as souvent. »

La gorge se serre. Pialat est un auteur bukowskien : l'amour, chez lui, est un chien de l'enfer. Il n'écrira plus de roman. Publié chez Galliera, l'accueil de Nous ne vieillirons pas ensemble a été confidentiel. Le genre d'affront à ne pas infliger à Pialat. On se souvient de sa fusée, au Festival de Cannes 1987, alors qu'il recevait sous les sifflets la palme d'or pour Sous le soleil de Satan : « Sachez que si vous ne m'aimez pas, je ne vous aime pas non plus ! » Difficile de mieux dire.

Il reste maintenant à se plonger dans son unique roman, à revoir ses films – A nos amours ou Le Garçu, par exemple – et, si l'on veut retrouver sa silhouette, à la chercher dans les très belles pages que Jean-Jacques Schuhl consacre à Jean Eustache, dans son recueil des nouvelles : Obsessions.

Préface à Maurice Pialat, Nous ne vieillirons pas ensemble, Archipoche, collection "Un roman, un film culte"