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mardi 15 janvier 2013

Les sortilèges de Simon Liberati


Pour bien commencer l'année, on a lu Simon Liberati et on en parle dans Causeur Magazine, ce mois-ci ...

C’est un livre improbable, de ceux qui plaisent aux derniers esthètes, permettent de se perdre entre les lignes et de se retrouver. Quand chacun ne jure que par le roman calibré, Simon Liberati prend le chemin des fugues. 113 études de littérature romantique est ce que Montherlant appelait un « machin ». Ca tient du journal intime, des journées de lecture, du carnet de notes, de la poésie en prose, des études savantes. Dans le désordre précis de sa mémoire, Liberati retrouve pourtant, sur presque 500 pages, tous les charmes précieux d’Anthologie des apparitions, Nada exist, LHyper Justine et de Jayne Mansfield 1967, prix Fémina 2011. Pour les approcher, on a envie de lister ses titres de chapitre : « Brummel en Normandie », « Rêverie sur la Revue d’études latines », « California girls », « Elégances négligées » ou, le plus beau, « Vendredi 16 décembre 2011 – 10h45 hôtel Hermitage – Monte Carlo ». On recopie également, au hasard, des phrases qui touchent : « La mythologie moderne contient des épisodes fameux et d’autres plus secrets qu’il faut aller chercher dans les biographies, la presse à scandale, les télévisions spécialisées. Prenons les divinités féminines du dernier rang, les héroïnes de mythes locaux, de légendes urbaines à qui aucune histoire sérieuse ne rendra culte. Il s’agit de petits cultes privés, de santeria, de palo mayombe à usage quasi familial. »
Tout l’art de Liberati tient dans cette langue, à la fois très classique et absolument moderne. Funambule dandy sur le fil de ses souvenirs, il nous ouvre des portes donnant sur autant de petites histoires à faire rêver, à faire peur. On se croirait dans un manoir hanté. Il y a des chambres à Saint-Tropez et des maisons de famille à la campagne, du name droping décadent et des digressions lumineuses sur des écrivains oubliés, des actrices assassinées et des putains de Babylone, des exorcistes et des enchanteurs. Paul Léautaud revient souvent : son Journal littéraire est pris et repris ; le Journal inutile de Paul Morand aussi. Un personnage, le Fantôme, ressemble beaucoup à Jean-Jacques Schuhl. Liberati et lui dialoguent des choses intimes de la vie et de Marcel Proust. Lentement, le temps retrouve des couleurs passées qu’illuminent les silhouettes nues et bronzées de Traci Lords, dans un film interdit, et de Jackie Kennedy-Onassis, sur une plage grecque. De vieux numéros du Nouveau Détective traînent par terre à l’heure où les dealers se pointent. Un poème de Paul-Jean Toulet évoque la nuit sur les trottoirs de Paris.
La nuit, justement, Liberati nous y fait voyager. On croise Francis Scott et Zelda Fitzgerald, fous et amoureux, une adolescente manouche dans un train, la Nadja de Breton et même « une ordure biscornue », Lucien Rebatet, sauvé de l’exécution parce qu’il s’appelait parfois François Vinneuil et signait, dans Spectacle du Monde, des éloges de Visconti, Le Guépard et Les Damnés. La nuit, on se replonge dans 113 études de littérature romantique, sans omettre la sinueuse merveille finale - l’Index des personnes, personnages, figures, marques, lieux, œuvres et périodiques cités -, histoire de laisser infuser sans fin les sortilèges de Liberati en attendant, un jour, la parution d’un bijou érotique d’été : Le soleil noir de Nikki Beach.
Simon Liberati, 113 études de littérature romantique, Flammarion, 2013.
Papier paru dans Causeur magazine, janvier 2013

dimanche 15 juillet 2012

Petite mort au Crotoy


Il semble qu'aujourd'hui, dans le Courrier picard, notre nouvelle Petite mort au Crotoy figure en belle place. C'est notre ami Philippe Lacoche, homme à fleur de peau et romancier de beau style - lire Des Sourires qui s'éteignent que nous avons édité chez L'Archipel/ Ecriture - qui nous l'a demandée. Tchin, cher Philippe.

Il n’y avait plus de chambres libres aux Tourelles.
Ca t’a énervé, et puis non finalement. C’était mieux.Trop de souvenirs aux Tourelles. C’était en juin, déjà, mais tu as oublié l’année. Il y a trois ans, peut-être, ou quatre. Mado portait la robe noire fendue que tu lui avais offerte et des escarpins qui soulignaient la grâce de ses chevilles. Elle était bronzée, depuis votre ouiquende à Trouville, quelques semaines plus tôt. Tout juste arrivés aux Tourelles, vous aviez fait l’amour, chambre 13. Vous aviez ensuite dîné d’un plateau de fruits de mer, dans la salle du restaurant, en buvant deux bouteilles de Pouilly fumé. Tu te souviens que le Pouilly était moyen. Rien à voir avec celui de Serge Dagueneau et filles que vous buviez aux Vapeurs, à Trouville. Vous aviez fini la soirée au bar de l’hôtel avec plusieurs vodka-toniques, avant de remonter, de fumer un peu d’herbe et de refaire l’amour, jusque tard dans la nuit.
Aux Ambassadeurs, tu as vue sur la plage, sur la mer. Tu entends le bruit des vagues sur le sable. A la fenêtre, une mouette vient te saluer. Après les cris d’hier, tu profites du calme. Tu es parti très vite, sans réfléchir. Ta fille était chez sa mère pour la semaine. Tu étais saoul, Mado aussi. La troisième bouteille était de trop. Elles sont toujours de trop les troisièmes bouteilles. Vous le saviez depuis longtemps. Parfois, vous ne la sortiez pas. Trop souvent, vous cédiez. Il suffisait alors d’une phrase pour que ça déraille. La phrase, généralement, c’est toi qui la prononçait. Une bêtise, la plupart du temps. Tu ne comprenais pas que Mado n’ait jamais vu Les Biches et Une partie de plaisir. Tu soutenais que les poèmes de Paul-Jean Toulet valaient mieux que tous les romans anglais qu’elle pouvait lire. Ta voix méprisante blessait Mado qui te répondait qu’elle n’en avait rien à foutre de ton élitisme de merde, que tu ne valais rien, que tout le monde se tamponnait de tes mots. Quand elle se sentait attaquée, quand elle était en colère, Mado dégainait fort. Et tu répliquais et ça ne finissait jamais. Il y avait eu des téléphones piétinés, des lunettes cassées, des ordinateurs jetés par la fenêtre, des armoires renversées, une salade de poulpes sur un canapé, tu en oublies. Tu avais honte, Mado aussi.
Hier, tu ne sais plus ce qui s’est passé. Tu te revois arrivant à la gare du Nord, retirer ton billet à une borne automatique, appeler Les Tourelles puis Les Ambassadeurs. Tu portais le costume en lin blanc cassé que Mado venait de t’offrir pour ton anniversaire. Il était froissé, mais peu importe. Mado te le disait toujours : « Le lin n’est beau que froissé. » Tu avais ta vieille sacoche avec, à l’intérieur, trois paquets de Lucky strike, ton carnet Moleskine, un feutre noir et La bourgeoise de Cecil Saint-Laurent, dans son édition de poche. Dans le compartiment du train, tu étais seul, tu as dormi. Tu t’es réveillé dix minutes avant d’arriver à Noyelles-sur-mer. A l’entrée de la gare, le numéro de la compagnie de taxi était indiqué. Tu as appelé, es tombé sur une voix fatiguée : « J’arrive. » A ce moment, tu t’es dit que tu étais vraiment con : d’avoir gâché la soirée, d’avoir été incapable d’apaiser la situation, d’être parti, de te retrouver à deux heures de chez toi, de Mado, alors que tu n’as qu’une envie : la retrouver, lui demander pardon, en précisant pour la forme qu’elle avait exagérée elle aussi, embrasser ses lèvres, lui dire que tu l’aimes.
Dans le taxi, tu n’avais aucune envie de parler. Tu as seulement annoncé que tu allais au Crotoy, hôtel Les Ambassadeurs. Le chauffeur te regardait bizarrement. Il a dit : « Je connais » puis « Vous avez l’air sacrément fatigué ! » Pendant le trajet, tu fixais la route. Les départementales, ça te rappelait la Bretagne quand, gamin, tu arrivais à La Croix rouge, chez ta grand-mère. Mais ta grand-mère était morte depuis longtemps, tu étais loin de Mado, de ta fille, et le taxi s’arrêtait devant l’hôtel. Tu as réglé la course, regardé en direction de la mer. L’air était doux, avec un vent léger. Tu as sonné. Une jeune fille est venue t’ouvrir. C’est elle que tu avais eu au téléphone tout à l’heure. Elle n’était pas laide, avec une touche de vulgarité comme l’ont les starlettes de la télé-réalité. Elle t’a donné la clé de la chambre, t’a demandé si tu voulais un petit-déjeuner le lendemain matin. Non, tu ne voulais pas. Tu voulais qu’on te laisse tranquille. Tu voulais dormir, envoyer un mot à Mado, lire La bourgeoise de Cecil Saint-Laurent et repartir.
Ta chambre était simple, pas très grande. Un tableau assez moche, un bateau dans une tempête, ornait le mur bleu pâle. Tu ne t’étais pas endormi tout de suite. Tu n’avais pas envoyé de mot à Mado. Tu avais allumé le téléviseur. Tu avais zappé une rediffusion des Experts, des documentaires, les infos en continu. Ton numéro de carte bancaire t’avais permis d’accéder à la chaîne XXL. Trois hommes tatoués sortis d’une salle de musculation donnaient un plaisir forcé à une blonde aux seins refaits. De loin, elle ressemblait à la fille de l’accueil, en modèle Malibu beach. Tu ne détestais pas regarder des pornos ; Mado, non plus. Votre préférence allait aux films français de la fin des années 70, du début des années 80, avec Brigitte Lahaie et Marylin Jess. Tu aimais bien, notamment, ceux que Jean Rollin avait réalisés et scénarisés. Tu y retrouvais, tout autant que dans un Chabrol ou un Sautet, le monde d’avant : sa peau, ses mots, ses silhouettes. Tu n’as eu de cesse de parler du monde d’avant à Mado. Ca la faisait rire souvent. Elle se moquait de toi, avec douceur : tes actrices oubliées, ton Gégauff, ton Cecil Saint-Laurent.
Ce matin, justement, tu lis Cecil Saint-Laurent. Tu prends quelques notes. Tu sais que tu vas écrire, bientôt sur Cecil Saint-Laurent. Ton « Hussard » de coeur, même si les « Hussards » n’existent pas. Le plus oublié aussi, à côté de Nimier, Blondin ou Michel Déon. Laurent, pourtant, était le plus brillant, le plus flamboyant. Tu aimes ses sagas historiques et ses pamphlets, ses fuites dans les palaces et ses dialogues pour les films de Jean Aurel, avec Maurice Ronet. Tu aimes surtout La bourgeoise. Publié en 1974, deux ans avant ta naissance, ce roman te touche. Tu lis, pour la quinzième fois, l’histoire de Catherine, prise entre ses amours, ses désirs, son mari et son amant, une femme loin du féminisme, au plus près de ses plaisirs. Et tu penses à Mado. Tu vas lui écrire et tu vas rentrer. Tu vas t’excuser, sans préciser qu’elle avait exagéré. Tu n’es qu’un con, c’est tout.
En regardant la mer par la fenêtre, tu rallumes ton téléphone. Tu as un message : Mado. Tu imagines qu’elle t’insulte, qu’elle te dit que c’est fini. Mado, dans ces moments-là, tape aussi fort que tu lui as fait du mal. Mais non, ses premiers mots sont une caresse : « Mon amour ». Sur l’écran du portable, tu fais défiler la suite : « Il est enfin parti. Je n’en peux plus de lui. Il me pourrit la vie. Je n’ai qu’une envie : toi. Je fais ma valise et je te rejoins. Qu’il aille se faire foutre, avec sa dégueulasserie et son putain d’égo. Je suis enfin libre. Je t’aime follement Marc. » Tu vas rester, il te semble, quelques jours encore au Crotoy, aux Ambassadeurs.

dimanche 22 avril 2012

Pause fin de la terre


Avec Miss K, Louise et le chat Pablo, on va partir quelques jours fin de la terre, face à la mer. Envie de l'écume, du sable, de cette couleur du ciel, de bleu et de gris mêlés qu'on ne trouve que là-bas. Envie aussi des fruits de mer de La Maison de l'Océan, sur le port de commerce de Brest. Même si les vins ne seront pas ceux que je bois au Jeu de quilles (rue Boulard), au Cornichon (rue Gassendi) ou que j'achète à la Cave des papilles (rue Daguerre).
Avant, Miss K et moi avons voté, dans cette école primaire, rue Sarrette, où j'emmène Louise tous les jours, une semaine sur deux. Le bulletin dans l'enveloppe : Mélenchon, évidemment. J'aime presque tout chez l'homme du Font de gauche, ce qui est beaucoup, et j'aime encore plus ce que lui reprochent les corniauds et larbins du jour : accepter une invitation de Buisson, déjeuner avec Guaino comme, hier, on lui reprochait de serrer la main, au Parlement européen, de Marine Le Pen et de prendre un café avec Rachida Dati, toujours très sexy parée de noir et de bottines rouges. C'est toujours la même rengaine dégueulasse des "Didier Dénonce" de tous bords, ça me rappelle ceux qui, sans cesse, me reprochaient d'aimer ADG, Limonov avant Carrère, Drieu ou les Hussards ET Aragon, Vailland, Sagan et Frédéric Fajardie. Quand j'aime les mots, le style, une certaine idée de l'élégance, je ne demande jamais la carte d'électeur de mon camarade de plaisir avec de tchiner.
Les mots, le style, une certaine idée de l'élégance : je pense à Roland Jaccard. Fin de la terre, où m'attendent déjà des poèmes de Bukowski et de Paul Morand, je vais lire Roland Jaccard. Je charge mon sac des livres de Roland. Ca ne pèsera rien : tout, chez lui, n'est que légèreté et dilettantisme classieux. Ses titres, déjà, sont un enchantement :
L'ombre d'une frange
Flirt en hiver
Ce que Mélanie Klein a vraiment dit
Une fille pour l'été
Journal d'un homme perdu
Journal d'un oisif
Le rire du diable
La tentation nihiliste
Le cimetière de la morale
Je prends tout, je piquerai au hasard des phrases, je noterai ses fulgurances dans le désordre de l'envie. Je guetterai aussi, mercredi, son billet dans le dernier numéro de l'hebdo éphémère de Pajak : 1 SEMAINE AVANT L'ELECTION. J'y signe un texte - A l'ombre des jeunes filles en short - où je parle de l'été, de la peau et de Diane et autres stories en short de Christian Laborde. Il y aura également, toujours, Schiffter, Noguez, Olivia Resenterra, Beigbeder et la fin de L'envoyé spécial, le roman feuilleton extra de David Di Nota.
Avec Miss K, Louise et le chat Pablo, les quelques jours fins de la terre seront la plus belle des fugues.

mercredi 11 avril 2012

Hank Moody Blues


Un matin d’avril, la tête encore dans les saveurs infinies des vins bus la veille au Jeu de quilles avec miss K et un ami poète du monde d’avant, tu as envie de t’évader des rues de Paris, envie d’une ville de province, de soleil et de bords de mer. Tu pourrais fuguer quelques jours au Flaubert à Trouville, par exemple. Tu peux aussi regarder des épisodes de Californication et laisser infuser cette sensation de paresser sur une plage de Malibu.
Un matin d’avril, pour fuir le ciel trop gris, ton plaisir est une cavale sur la côte ouest américaine, par la grâce d’une série bukowskienne, hilarante et mélancolique dont le héros, clin d'oeil au grand Chinaski, est écrivain et s'appelle Hank Moody.
Imaginé par Tom Kapinos et interprété par David Duchovny, Hank porte des lunettes noires, en élégant dégueulasse pas rasé. Il dérive dans la chaleur de Los Angeles. Il n'arrive plus à écrire, fait le nègre, griffonne sur le ouèbe. Il traîne dans les restaurants chics, les bars de nuit et les clubs de strip-tease. Il voit dans le sexe la plus exquise des fuites, entre alcool fort et farniente enfumé, avant la déroute finale. Il devient professeur pour goûter aux charmes de jolies étudiantes et de belles enseignantes avec lesquelles il couche pour ne pas avoir à inventer d'histoires. Il bâcle le scénario d’un film trash pour goûter aux charmes d’une starlette en fleur, dans une suite du Château Marmont.
Hank baise comme il boit, trop : pour oublier, pour se souvenir.
Oublier que sa femme s'en va ; se souvenir que, avant les pages blanches, il avait une sacrée papatte ; oublier que sa fille pense qu'il ne l'aime plus ; se souvenir de La fêlure de Fitzgerald ; oublier la gueule de bois des hiers et les lendemains de défaite ; se souvenir qu'il n'est pas impossible de tomber amoureux de la plus sensuelle des apparitions, qu’elle se prénomme Karen, Mia, Jackie ou Félicia.
Un matin d’avril, alors qu’un vieux spleen de Hank Moody se pointe, tu regardes Californication, les courts épisodes des quatre saisons à la suite comme tu lirais un roman rapide, drôle et triste. Daimler s'en va de Frédéric Berthet, Royal Romance de François Weyergans, La femme de Pierre de Régnier ou, autre genre, Plan social de François Marchand.

Paru dans 3 SEMAINES AVANT L'ELECTION, le 11 avril 2012

Le vent violent


Il est agréable, parfois, de se souvenir de ce bon Joseph Staline. Il ne fallait pas trop le titiller sur la démocratie : elle était populaire, ou elle n’était pas. Il s’inquiétait plutôt des belliqueux tapis au Vatican. On pourrait toutefois, aujourd’hui, reformuler sa vieille angoisse : la démocratie, combien de divisions ? La réponse qui s’impose : Moody’s, Standard and Poor’s, Fitch. A cette démocratie-là, disons que je préfère la possibilité des îles. A Ouessant, dans quelques jours, il y aura le vent violent, un soleil pâle, des volutes et du vin blanc, des fruits de mer, une jeune femme brune, l’amour au balcon de l’écume et Le toit des autres de Paul Gégauff, éditions de Minuit 1952. Tout ce qui me plaît, vie douce loin de l’immonde.

Paru dans 3 SEMAINES AVANT L'ELECTION, le 11 avril 2012