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samedi 17 mars 2012

La bête est morte, Duchaussoy aussi


La grande faucheuse canarde sec, ces derniers temps, du côté des belles figures d'un monde d'avant qui ne veut pas crever.
Dans Causeur, notre ami Leroy et Jacques de Guillebon ont écrit ce qu'il fallait sur les ultimes bye-bye de Félicien Marceau (http://www.causeur.fr/il-me-semble-que-felicien-marceau-est-a-capri,16257) et Pierre Schoendoerffer (http://www.causeur.fr/schoendoerffer-le-long-sanglot-du-heros,16449). Marceau et Schoendoerffer représentaient une certaine idée de la France - style, liberté et art de vivre diletante - que chacun pouvait retrouver dans leurs livres et dans les films réalisés ou adaptés.
Un autre belle figure du monde d'avant vient de s'en aller, sans qu'on en parle beaucoup : Michel Duchaussoy. Sa voix, son regard, son élégance captivaient, peu importe la scène. Il était apparu dans Vie Privée de Louis Malle, qu'il retrouvera plus tard dans Milou en mai. Il intégra la Comédie française. Il eut du succès au théâtre, au cinéma et à la télévision. Sa filmographie rassemble les maîtres et les petits maîtres talentueux du 7e art : Alain Jessua, Roger Vadim, Jacques Deray, Michel Deville, Alain Corneau, Costa-Gavras, Serge Leroy, Nina Companeez, Bertrand Tavernier, Pascal Thomas et, bien sûr, Claude Chabrol avec lequel il tourna six films, parmi lesquels un chef d'oeuvre : Que la bête meure.
Dans Que la bête meure, sur un scénario et des dialogues de Paul Gégauff, Duchaussoy incarne un écrivain dont le fils a été assassiné par un chauffard. Il a juré de retrouver ce dernier, ordure totale et magnifique interprétée par Jean Yanne, d'aller jusqu'au bout de la vengeance. La mécanique du réglement de compte installée, il n'y a plus de bons et plus de méchants. Les sentiments mauvais hantent la province bretonne, sous un ciel à la couleur unique, de gris et de soleil pâle. La silhouette de Caroline Cellier, en robe légère et lunettes héritées d'Audrey Hepburn, n'adoucit pas les envies et les regrets. Les derniers mots du film, alors que Duchaussoy a pris la mer, sont le Requiem des années 60 : "Je croyais être devenu aussi froid que la lame d'un couteau mais le coeur est bien plus long à mourir qu'on ne pense. Je vais aller au loin et ne jamais revenir. Je vais disparaître, m'effacer. Qu'on me laisse choisir mon châtiment. Il existe un chant de Brahms, qui paraphrase L'Ecclésiaste : il faut que la bête meure, mais l'homme aussi. L'un et l'autre doivent mourir."
La bête est morte, Duchaussoy aussi. L'une des dernières fois qu'on l'a vu, il était un très bon second rôle dans la première saison de Braquo, la série très noire d'Olivier Marchal. Son personnage ayant succombé à une crise cardiaque, il ne participa pas à la mascarade de la saison 2. C'était sans doute mieux pour lui. En même temps, Duchaussoy ne subissait jamais la nullité crasse qu'on lui imposait : sa seule présence donnait du plaisir. On se rappelle ainsi Les coeurs brûlés et Les yeux d'Hélène, cette saga cruelle et ensoleillée des années 90. Ce n'était pas bien écrit, pas bien filmé. C'était entre eau de rose et eau de vie pas assez forte. Mais il y avait Mireille Darc, Pierre Vaneck, les jolies Amélie Pick et Claire Keim, et Michel Duchaussoy.
Comme Félicien Marceau et Pierre Schoendoerffer, Michel Duchaussoy va nous manquer : tous les trois, ils dataient avec classe notre spleen.
Papier paru sur Causeur.fr le 18/03/2012

dimanche 12 février 2012

Avec Schnock, les seventies ne meurent jamais

On avait aimé, il y a quelques mois, le premier numéro de Schnock, “la revue des vieux de 27 à 87 ans.” Jean-Pierre Marielle s'affichait en couverture, la bande-son était signée Eddy Mitchell et Joël Séria, l'auteur des Galettes de Pont-Aven, de Comme la lune et de Marie poupée, se livrait dans les pages intérieures. Entre extraits de dialogues de films cultes, évocation du Bébête-show, Top 15 des biscuits de notre enfance et liste des meilleurs cadeaux bonus de Pif-gadget, le ton était donné : flânerie dans les seventies, pop art et french touch qui disperse, façon puzzle.
Le numéro 2 joue des mêmes plaisirs. Icône de ces pages, Amanda Lear annonce : “On va tous devenir Chinois, c'est inéluctable.” Sur des photos, on la voit avec Dali, avec les Beatles ou dans l'émission Dim dam dom. En colère, Bertrand Tavernier écrit des lettres à la direction de La Poste, qui tarde à lui répondre. Alain de Greef, longtemps âme damnée de Canal Plus, balance en douce sur l'usage de la blanche aux grandes heures de la chaîne cryptée. Pour l'apéro, la Suze est conseillée. Un dossier - “Y a-t-il un schnock pour sauver la France ?” - nous parle de Pierre Dac, de candidats improbables à l'élection présidentielle et des affiches de campagne. Qui se souvient de Jean Lecanuet, “le JFK de Seine-Inférieure” ?
Une revue stylée
Schnock est, on le voit, une auberge espagnole. C'est ce qui enchante. Bernard Tapie voisine avec Jacques Rigaut, poète et feu follet ; Georges Lautner avec les Black Panthers. Il est question, aussi, d'un Chatilliez, qui n'a pas réalisé La vie est un long fleuve tranquille et Tatie Danièle. C'est donc son frère Philippe, qui se débat dans “un Vietnam personnel”. Les fêlés de la vie sont à l'honneur de la revue. Laurence Remila nous entraîne sur les traces de Dorothy Parker. On la suit dans les bureaux de Vanity fair et du New-Yorker. On boit avec elle des Dry Martini au bar de l'Algonquin. On voyage en Europe en compagie d'Hemingway et Robert Benchley. On la lit : “ Les rasoirs font mal, Les rivières sont humides, Les drogues sont brutales, Les pilules sont perfides. Les noeuds se défont, Les flingues sont interdits, Le gaz ne sent pas bon, Autant rester en vie.”
Dans la lignée de Parker, Schnock fait la part belle au style. Qu'il s'agisse d'évoquer les jeux de société, les seconds rôles au cinéma ou Roald Dahl, aventurier et chic type auquel Louis-Henri de la Rochefoucauld consacre un portrait parfait. Qu'il s'agisse, enfin, d'évoquer Sir Winston Churchill. Matthias Debureaux, écrivain à qui l'on doit deux livres précis et hilarants – De l'art d'ennuyer en racontant ses voyages et Les dictateurs font très bien l'amour -, nous fait visiter Chartwell, manoir du premier Ministre anglais qui disait : “J'essaie d'arrêter définitivement l'alcool : j'ai mis fin au Brandy pour le remplacer par le Cointreau.” Avec Debureaux et Winston, prenons un dernier verre pour la route :
- Sir, vous êtes ivre !
- Et vous, madame, vous êtes moche. Mais au matin, je serai clair …

Tchin !

Schnock, numéro 2, 2012
Version intégrale et précise du papier paru le 12/02/2012 sur Causeur.fr ...

mardi 23 août 2011

Dispersée façon puzzle

Mais de qui parle Stéphane Hoffmann dans cette phrase des Autos tamponneuses, d'une plume très Gégauff, très Docteur Popaul ?
"Jolie femme, certes appétissante pour qui aime le colossal, mais il semble qu'elle ait de la merde à la place du cerveau : quand elle a parlé, on dirait qu'elle a pété."
Chacun peut évidemment, ici, me faire part de ses idées.
J'ai fait mon choix.

mardi 14 septembre 2010

Les biches, une fin d'été




Oublions les sinistres crétineries autour de la mort de Chabrol.
Imaginons son dernier éclat de rire vachard devant les hommages de Christophe Girard ou du valet de l'UMP Xavier Bertrand qui a salué, avant tout, ses talents d'acteur ...
Souvenons-nous que Chabrol n'était ni un "humaniste" - comme l'a affirmé de ses lèvres pincées la toujours sinistre et sans charme Isabelle Huppert - ni le joyeux drille de la Nouvelle vague.
Chabrol, c'était un dandy rondouillard et très français d'extrême-gauche, bourgeois déniaisé sur l'homme et la femme, le bien et le mal, par Paul Gégauff à la fin des années 50, Gégauff grâce auquel il a pu taper avec férocité et violente drôlerie sur les précieux ridicules du temps et de l'esprit.
Dans toutes les nécros de Chabrol, Gégauff est le grand absent. Personne - à l'exception du camarade Leroy, sur Causeur.fr - n'a parlé du scénariste des Bonnes femmes, des Cousins, de Que la bête meurt, du terriblement anar et quasi Audiardesque Docteur Popaul.
Rohmer déjà, à la mort de Truffaut, s'était énervé contre cette guillotine du silence qui, depuis si longtemps, touche Gégauff.
Gégauff était à la fois trop raffiné et trop grande gueule, trop populo et trop aristo, trop stylé et trop réactionnaire. Ses interviouves des années 70 sont des festivals de fulgurances, pamphlet et poésie à vif à la fois. Le 7e art morflait, en plein dans la gueule de sa prétention.
Gégauff est mort en 1983, poignardée par sa femme une nuit de Noël; Chabrol a alors fait du Gégauff sans lui, le coeur un peu usé, le regard fatigué.
Des films des dernières années restent en mémoire Les masques sur les hypocrisies de l'univers TV, la décontronction acide de Poiret dans les Lavardin - et les seins de Pauline Lafont -, la silhouette cabossée de Gamblin dans la Bretagne brumeuse d'Au coeur du mensonge et puis des personnages ratés d'écrivains pervers et libertins - il fallait la plume de Gégauff pour les réussir, ceux-là ... - et puis Dutronc dans Merci pour le chocolat et puis Laura Smet nue et les cheveux mouillée par la pluie - Une demoiselle d'honneur - et puis la tyrannie evajolyenne de la juge de L'ivresse du pouvoir.
C'était toujours légèrement mal ficelé, baclage assumé des intrigues et des personnages qui n'empêchait pas le clou de se planter, de faire mal juste ce qu'il faut. Ca donne envie, ce soir, de revoir Les Biches.
Parce que Gégauff.
Parce que Jacqueline Sassard sur le pont des Arts.
Parce que Jacqueline Sassard dans son bain, sa jambe sortant de la mousse.
Parce que la classe infinie de Stéphane Audran.
Parce que Trintignant aussi.
Parce que le sud.
Parce que la vue sur la mer.
Parce que la douceur et les éclats des choses de la vie.
Parce que l'amour, la petite mort.
Parce que l'été s'en va, lentement, mais la peau des héroïnes, toujours, est le grain de beauté qui nous aimante.