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vendredi 17 juillet 2015

Pascal Jardin - Toupie la rage


L'avertissement donne le ton : « C'est un livre en colère. » Variantes : foutraque, lyrique, à l'assaut, à la caresse, plein de larmes, froissé. Pascal Jardin voulait épingler un chagrin sentimental. Il a réussi. Sa plume est un couteau. C'est violent, excessif et tranchant dans le vif des chairs. Comparées à Toupie la rage, les confidences mélancoliques de La guerre à 9 ans, paru un an plus tôt, ressemblent à une bluette. Mais Jardin s'en moque. En guise de bandeau autour du roman, il a choisi : « L'amour dingue ». Parce que c'est brutal. A son éditeur, il précise : « Je lancerai le livre moi-même et très fort, comme je suis, comme une brute. »

Dès la première scène, le narrateur est en mauvaise posture : « L'homme qu'il ne connaissait pas se tenait sur lui et faisait l'amour à bout de bras, appuyé sur les mains. Il n'avait pas pensé qu'il fût posible d'être pris par devant. Pour lui, l'homosexualité était affaire de dos tourné. » Il s'agissait d'un cauchemar. Sa femme, Raphaëlle, dort à ses côtés. Lui faire l'amour remet les idées en place. Pour le romantisme, on repassera. Le couple a du plomb dans l'aile. Une autre femme rôde, s'impose. Son surnom : la Polack. Le roman a failli être ainsi titré. « Trop dépréciatif », a jugé Grasset.

La Polack a 18 ans, fille d'architecte, it-girl de l'époque. Pascal Jardin croit la vouloir ; elle se fait désirer. Toujours la même histoire : « A près de quarante ans, recommencer un grand amour, il n'avait plus la force. » Leurs pas de deux, entre l'avenue de Courcelles et Saint-Tropez, le Grand-Véfour et l'hôtel du Palais à Biarritz, sont électriques. Beaucoup de temps passé sur les routes, pied au plancher de luxueuses voitures de sport, dans des restaurants et night-clubs douteux, dans des maisons de famille. Désir, cris et incompréhensions sont de la partie : « Cette nuit-là, il ne sut ni parler, ni sourire, ni calmer, ni caresser, ni faire l'amour. Il ne sut rien faire du tout […] Elle dormait de son sommeil d'enfant, de son sommeil de fille à whisky, lourdement, en transpirant. Ce brouillard d'eau sorti de son corps sentait follement bon. Il lécha sa peau brune. Elle ne le sut jamais. »

Pascal Jardin veut tout raconter. Sa vie, ses œuvres, ses amours. On l'imagine noircir frénétiquement chaque page. Comme s'il devinait déjà sa mort, en 1980, à 46 ans. Il n'a pas de temps à perdre. Avec un certain dégoût, il se noie dans les commandes : un portrait de Paul Morand ; une chanson pour Dani ; les dialogues d' Indomptable Angélique. Son souffle se perd dans trop de mots ; il le retrouve d'une fulgurance. S'accroche aux souvenirs. Les aime, puis les déteste. Entre Raphaëlle et la Polack, sa passion balance dangeureusement. Il ne peut se passer d'aucune des deux. On sent qu'il a des comptes à régler : « Toute sa vie, il s'était interdit de penser mal des femmes. Or tout à coup, il fut débordé par sa propre rage comme certains partis politiques par leurs extrêmistes. » Peine perdue.

Toupie la rage fut un échec. Ventes en dessous des espérances. Mauvaises critiques : « Avoir mis toutes ces qualités au service d'une intrigue aussi vulgaire, c'est suicidaire de la part d'un auteur dont la carrière avait commencé par un coup d'éclat. » (Jean-Didier Wolfromm). La Polack, surtout, prend le chemin des fugues. Direction l'Amérique. Elle reviendra trois ans plus tard. Pascal Jardin l'invitera à dîner ; la fera jouer dans La race des Seigneurs, son adaptation de Creezy de Félicien Marceau. On la remarquera peu. Il est vrai que Sydne Rome aimante tous les regards.

Ne pas oublier de répondre à la question que tout le monde s'est posé à la parution de Toupie la rage : qui était la Polack ? Un nom : Sophie Balick. Dans son salon, aujourd'hui, un portrait de Pascal Jardin. Elle ne l'a pas oublié. Ne lui en veut pas de son roman de dépit. Passage obligé des cœurs trop tendres. Toupie la rage refermé, on a très envie de relire Je te reparlerai d'amour et de regarder une nouvelle fois Le vieux fusil. Entendre Philippe Noiret, à la Closerie des Lilas, dire à Romy : « Je vous aime. » Des mots, là aussi, signés Jardin.

Pascal Jardin, Toupie la rage, Grasset, 1972
Texte paru in Schnock #15

lundi 4 mai 2015

Sauf dans les chansons - Jérôme Leroy


Que faire en mai, et même en juin ? Lire notre ami Jérôme Leroy, son recueil de poèmes Sauf dans les chansons (et ses nouvelles Les jours d'après). On allait écrire que ces poèmes, c'est ce que Jérôme écrit de plus beau, et pas seulement parce qu'il y en a un qui nous touche plus encore. Mais non. Tout ce que Jérôme Leroy écrit est beau, sentimental, délicat, poétique, mélancolique et tutti belli. Il annonce l'été, et le prolongera.

Jérôme Leroy, Sauf dans les chansons, La Table ronde, 2015

samedi 25 avril 2015

L'amant de poche - Voldemar Lestienne


La lutte a été féroce. Le 1er décembre 1975, le prix Interallié est attribué à L'amant de poche de Voldemar Lestienne, au quatrième tour de scrutin, par 6 voix contre 5 à Ciel de cendres d'Alexandre Astruc (Le Sagitaire). La maison Grasset a su faire ce qu'il fallait, Yves Berger orchestrant la manœuvre. Ca a laissé des traces parmi les membres du jury. Antoine Blondin s'est retiré du théâtre des opérations : « Je n'éprouve aucun mauvais sentiment contre Voldemar Lestienne, pour lequel j'ai beaucoup d'amitié, ni contre le prix Interallié, que j'ai reçu et distribué avec beaucoup de plaisir. Mais je ressens une immense lassitude devant les inévitables pressions exercées sur les membres du jury. »

Voldemar Lestienne se moque des intrigues littéraires. Il a mieux à faire. Diriger France Dimanche, après s'être fait la main à Elle et France Soir. Trouver l'accroche d'un papier sur un fait-divers de banlieue : « Le bal des fines moustaches ». S'amuser avec Sagan et sa bande, après être sorti indemne d'un accident d'Aston Martin DB Mark III avec Françoise. Il pratique la littérature en dilettante. Sa présentation en marge de ses livres l'atteste : « Voldemar Lestienne est né en 1932 à Lille (Nord). Il est marié. Il a trois filles. Il n'a fait ni l'E.N.A., ni Polytechnique, ni H.E.C. » Variante : « Voldemar Lestienne n'est ni ancien forçat, ni parachutiste, ni drogué, ni correspondant de guerre. » Ses œuvres n'encombrent pas les librairies. Avant L'amant de poche, il n'a publié que trois livres : Dillinger (1958), Furioso (1971) et Fracasso (1973). Dans les deux derniers, best-sellers, il transpose les Trois Mousquetaires en juin 1940. Certains puristes se pincent le nez. Ca n'a pas grande importance. Les mêmes tiquent également devant Cecil Saint-Laurent. Le style, toujours, reste une idée neuve. Voldemar Lestienne se fait plaisir, donc il nous enchante. Ses phrases sont pleines de rire, de pieds de nez, de légèreté, de fulgurances. Des facilités ? Parfois. Ca donne au lin des mots sa nécessaire froissure.

Mieux qu'un bandeau Interallié, il y a un art imparable de donner envie de lire L'amant de poche : « Quel jeune lycéen n'a pas rêvé d'être l'amant d'une femme blonde, belle, riche, qui viendrait le chercher à la sortie du lycée au volant d'une Maserati ? » On n'est pas sérieux quand, pas encore âgé de 16 ans, on boit trop de ouisquie. La tête tourne. Surtout si Héléna, surnommée « V.O. Lénine », apparaît. Elle dit « vous » ou « tu », selon son envie ; porte un blue-jean, un débardeur et ses cheveux sur les épaules. Un détail : pas de soutien-gorge. Difficile de résister. Le lendemain, Héléna récupère le jeune homme à la sortie de son lycée. Elle conduit une Maserati « Indy » 4 places. Sa parure du jour : des bas, une jupe à plis, des escarpins à talon carré, un corsage à reflets doux, un chignon dans le cou. Ca impressionne, tout comme son appartement, résidence Henri V. Qu'en conclure ? « On sentait bien que tout ça avait dû coûter cher et que Lénine aujourd'hui avait mis son soutien-gorge. » Pendant l'amour, Héléna écoute la « Traviata » ; après, elle boit du champagne. Plus inquiétant, elle répond en sourdine à de drôles de coup de téléphone. Puis congédie d'une voix douce : « Ta mère va s'inquiéter ». Il y aura, plus tard, des phrases encore plus vexantes. Héléna avait prévenu : « N'oublie jamais ça : je ne suis qu'une bourgeoise. » Les éducations sentimentales sont souvent des histoires de chagrin.


L'amant de poche a été le dernier livre de Voldemar Lestienne. Dans sa critique du Monde, Bertrand Poirot-Delpech évoquait « le monde de Sagan raconté par le Club des Cinq ». Ce n'était pas si mal vu, un zeste réducteur. Nous préférons nous souvenir du beau portrait que Gérard de Villiers, qui oeuvrait lui aussi à France Dimanche, consacre à Lestienne dans Sabre au clair et pied au plancher, ses mémoires : « Le personnage le plus pittoresque de l'équipe était sans conteste Voldemar Lestienne. Bourré d'humour, myope comme une taupe, c'était le roi du titre. » le 17 décembre 1990, à 59 ans, Lestienne s'en est allé. Un mystère toutefois demeure, que confie de Villiers : « Nous n'avons jamais su comment ce garçon un peu lunaire avait été surnommé « Couilles d'ange » »

Voldemar Lestienne – L'amant de poche – Grasset 1975
Texte paru dans Schnock #14, hiver 2015

samedi 29 novembre 2014

L'année des méduses - Christopher Frank


 
Quel âge avions-nous ? 13 ans, 14 ans peut-être. Il n'y avait pas plus belle fille que Valérie Kaprisky, seins nus sur une plage méditerranéenne. Elle avait pourtant de la concurrence : Marushka Detmers, Fiona Gélin, Clio Goldsmith, on en oublie. Une des trois chaînes télé rediffusait L'année des méduses, de Christopher Frank, à l'affiche en 1984. On était sous le charme pervers de Valérie, alias Chris, qui manipulait les garçons et couchait avec des hommes mariés, qu'elle congédiait d'une phrase : « Votre femme doit vous attendre. ». Nous n'étions pas insensible, dans le même temps, à Claude, la mère de Chris. Il faut dire que Claude avait les traits de Caroline Cellier. Ce n'était pas rien Caroline Cellier dans les années 80. Nous nous demanderons, plus tard, si L'année des méduses n'était pas une version eighties et tropézienne de La maman et la putain. Les puristes hurlaient. Peu importe. On le sait, il est toujours difficile de choisir entre maman et putain. Le soleil n'aide pas, cognant les sens en éveil. Pas sûr, d'ailleurs, que les Ray-Ban Pilote que portait Bernard Giraudeau, qui interprétait Romain Kalides, aient permis à son regard clair de s'y retrouver. Un homme qui porte des chaussettes de tennis blanches et s'endort à midi sur le ventre d'une pucelle est forcément louche. Il croit mener le jeu ; il finira mal.

Comme souvent, le film était un roman, publié la même année. On sent que Christopher Frank a écrit l'un en pensant à l'autre. Un roman pour le prix d'un scénario ? De deux pierres, un bon coup. L'année des méduses est rapide, presque bâclé, plein de charme. Rien ne manque. Frank soigne l'essentiel, ses silhouettes : « Chris avait seize ans cette année-là, petite statuette bronzée aux yeux verts, aux cheveux presque noirs. A peu près parfaite. Et cette année, pour la première fois, on la regardait davantage que sa mère. Laquelle, revenant de la douche, l'arrosa de gouttelettes en s'allongeant sur le matelas voisin. » Claude n'est pas délaissée : « Elle installait face au soleil son corps un peu plus lourd, aux contours un peu moins nets, mais beau et plus que désirable. Le moindre de ses mouvements et chacun de ses regards portaient le soupçon d'une promesse, une secrète disponibilité. Quarante ans, les mêmes yeux verts que Chris, moins de régularité mais plus de finesse dans les traits, des cheveux plus courts et plus clairs, Claude opposaità la beauté lisse et presque fermée de sa fille la douceur et le charme de sa fêlure : son âge ; son âge qui l'obsédait insidieusement, expliquait ses absences moroses, provoquait dans son comportement de subits et imprévisibles dérapages. » On voit les visages, les corps : Kaprisky, Cellier ; on sonde les cœurs secs. Il est interdit aujourd'hui d'écrire ainsi. Trop de légèreté, lenteur et vitesse mêlées, intrigue noire qui se déroule à sa guise sous le soleil. Frank, pourtant, sait manier la complexité. Il suffit de savoir lire. Son histoire passe par des flashbacks. A 14 ans, Chris en faisait déjà de belles. On la ramenait chez elle en 604. Elle maniait le téléphone comme un sniper sentimental. Petite peste adepte des petites morts. On ne la surnommait pas encore Salomé, la fille qui danse. Les personnages secondaires, surtout, sont des premiers rôles. Frank les réussit tous : barman, couple d'Allemands en vacances, bourgeois trompeur et bourgeoise trompée. Romain, aventurier et gigolo, a droit à un traitement particulier. L'alcool et les volutes, on s'en doutait, sont l'autre nom de la mélancolie. Il est recommandé d'en abuser. Le stylo de Frank, l'air de ne pas y toucher, est la plus précise des caméras.

Christopher Frank : un écrivain de cinéma. On n'en sort pas. Ils s'appelaient Claude Néron, Pascal Jardin, Paul Gégauff, Jean-Loup Dabadie, Michel Audiard, Alain Page. Internet garde quelques traces de leurs œuvres. La mémoire, décidément, n'est plus une idée neuve. Le 7e art, à une époque, ne pouvait se passer de plumes. Si l'on en croit la publicité : ça, c'était avant. Ne pas oublier toutefois que La nuit américaine, prix Renaudot 1972, a été mis en images par Zulawski : L'important, c'est d'aimer. Frank, lui, a adapté Romain Gary, Jean-Marc Roberts, Paul Morand, entre autres. On le trouve également au générique de films qui nous sont chers, précieux et rares, impossibles pour beaucoup à visionner. Nos préférés : Le mouton enragé, Cours privé – avec la délicieuse Elisabeth Bourgine – et Elles n'oublient jamais. Un dernier long-métrage, écrit et réalisé par Christopher frank, qu'il n'a jamais pu voir en salle. Il est mort, non pas mordu par une méduse, mais en achevant le montage. Nobody's perfect.

Christopher Frank, L'année des méduses, Le Seuil, 1984
Papier paru dans Schnock #13, décembre 2014

Notre plaisir en littérature - Thomas Morales


Une préface fraternelle de Jerôme Leroy - « Le goût, le temps et la mélancolie » - et des chroniques de Thomas Morales : nous sommes en territoire connu et aimé. Il est vrai que ces deux plumes nous enchantent de leurs mots, chaque ouiquende, sur Causeur. On retrouve d'ailleurs dans Lectures vagabondes des textes de Morales lus ici, semaine après semaine. Délicatement recueillis, ils prennent un nouvel envol, à la grâce toujours efficace.
Leroy, pour ceux qui ne connaîtraient pas Morales, n'ayant ouvert ni Mythologies automobiles ni son Dictionnaire élégant de l'automobile, se charge des présentations : « Thomas est affligé d'un double handicap presque rédhibitoire pour survivre aujourd'hui : il est nostalgique et il aime le style. » Thomas, on le comprend aisément, ne pourrait s'appeler Macron, Morano ou Rebsamen. Il possède d'autres lettres de noblesse, qui font de lui un descendant de Paul Morand – Mon plaisir en littérature - et de La liberté de blâmer de Renaud Matignon. Deux auteurs à l'honneur dans ses articles buissonniers, avec tant d'autres dont on ne se lasse pas de tourner les pages. Qui, aujourd'hui, évoque Creezy de Félicien Marceau, Jacques Perret ou encore Albert Cossery ?
Si Morales est un homme de goût, il est surtout d'une élégance folle. Il joue sur du velours côtelé, se grimant en critique littéraire, dans un immonde qui ne lit plus, pour nous faire passer, en fraude charmante, son idée de la dolce vita à la française. Selon les jours et les livres, il aime la vitesse et la lenteur, les âmes damnées et les cœurs rouge vif, l'ennui et les slows, les charmants petits monstres et les longues jambes des actrices oubliées. Liste non-exhaustive. Il ne néglige ni la poésie, s'y essayant avec talent, ni les dictionnaires chics. On devine que le prix Nobel de littérature attribué à Patrick Modiano a dû le réjouir. Il taquine Jean d'Ormesson, à la manière de Bernard Franck griffant, dans « Grognards et Hussards », Jacques Laurent, Roger Nimier et Antoine Blondin. L'admiration, parfois, ne déteste pas les pieds-de-nez.

D'un écrivain l'autre, Morales esquisse surtout sa géographie intime et universelle, où il cultive l'art de la fugue. Paris-Berry, pour lui, est à la fois un petit bijou signé Frédéric Berthet et la ligne claire de ses flâneries. Ça ne l'empêche pas de voyager en Italie, sur une mélodie de Lilicub. A son retour, une chambre l'attend à l'hôtel de la Plage, à Locquirec. Nous ne serions pas surpris qu'il enlace la jeune Sophie Barjac, tandis que Mort Shuman chanterait « Un été de porcelaine » et que, dans l'air, flotteraient des volutes de Craven A.

Lectures vagabondes, finalement, n'est pas un recueil d'articles. Thomas Morales signe bien plus le roman de « la douceur des choses ». Ce sentiment bizarre, si cher à Paul-Jean Toulet et incompréhensible à beaucoup, que Morales éclaire d'une fulgurance : « Juste partager trois minutes de bonheur, voire plus si affinités. » Mission accomplie, Thomas.
Thomas Morales, Lectures vagabondes, La Thébaïde, 2014
Papier paru sur Causeur.fr, novembre 2014

vendredi 26 septembre 2014

Oona, Jerry, Truman et les autres …


Si certains avaient des doutes sur la qualité d'Oona & Salinger de Frédéric Beigbeder, ils peuvent être rassurés : Eric Chevillard, dame pipi du Monde, a détesté. Ça tombe bien : Chevillard est un critique au mauvais goût très sûr. Alors que Beigbeder s'intéresse au flirt d'Oona O'Neil et de Jerome David Salinger, à l'amour entre Charlie Chaplin et Oona et à la guerre de Salinger débarquant en Normandie, libérant le bar du Ritz puis l'Allemagne, il nous parlerait trop de lui-même, ses voyages, ses amis, ses rencontres, sa muse. La liberté du romancier au cœur de son histoire, Chevillard ne supporte pas. C'est précisément ce qui nous touche chez Beigbeder. Ne choisissant pas entre fiction et non-fiction, il nomme « faction » son chemin des fugues romanesques . Avant de préciser, avec Drieu la Rochelle : « J'ai envie de raconter une histoire. Saurai-je un jour raconter autre chose que mon histoire ? »

Parti en 2007 en reportage à la recherche du plus secret des écrivains américains, Beigbeder a rebroussé chemin au seuil de la propriété de l'auteur de L'Attrape-coeurs. Politesse ou lâcheté ? Des fuites, parfois, sont l'autre nom de l'élégance. Elles permettent aussi de poser les premiers mots d'un roman auquel une photo trouvée dans une cafétéria de Hanover, New Hampshire, offre son héroïne. Quand on a le goût des « infantes brunettes », l'apparition d'Oona bouleverse : sa coiffure à la Gene Tierney, son front, ses sourcils, son nez délicat, ses dents à croquer, son cou, la caresse de ses cheveux sur ses épaules. Beigbeder n'a pas eu le choix. Il lui fallait suivre Oona pas à pas, tout savoir d'elle, l'écrire.

Direction New York, année 1940, le Stork club, 3 East 53rd Street, un dimanche. Oona a 15 ans. Pour reprendre le titre d'un conte de la folie ordinaire de Charles Bukowski, elle est « la plus jolie fille de la ville ». Elle est surtout la fille délaissée du dramaturge et prix Nobel de littérature Eugène O'Neill. « It-girl » d'avant-guerre, elle aime passer son temps dans des lieux chics à fumer et boire des vodka-martini en badinant avec ses amies Gloria Vanderbilt, Carol Marcus et un jeune homme au visage rosé et à la voix haut perchée : Truman Capote. Ca parle de Fitzgerald et de cygnes, de mode et de jazz. Un grand dadais, âgé de 21 ans, se joint à la tablée. On l'appelle « Jerry ». Il écrit des nouvelles, sera bientôt publié sous le nom de J.D. Salinger. Sa timidité bat la chamade pour Oona, qui vole un cendrier et le glisse dans la poche du soupirant. Ils se reverront en bord de mer, s'embrasseront, se disputeront gentiment, se saouleront, s'embrasseront encore. Oona vomira ; Jerry va découvrir un vieux Continent à dénazifier, vomira à son tour. Plus rien ne sera comme avant. Apprentie comédienne, Oona rencontre Charlie Chaplin en 1942, l'épouse. C'est mieux que de jouer dans un mauvais film. La différence d'âge, 36 ans d'écart, leur va bien : « Oona est tombée amoureuse de Chaplin parce que son ambition était derrière lui ; Chaplin est tombé amoureux d'Oona parce que sa vie était devant elle. » Salinger, lui, prend la nouvelle comme une balle plein cœur, avant que d'autres balles, sur les plages Normandes et dans la forêt de Hürtgen, n'achève de le dégoûter d'un immonde où, plus jamais, il ne veut avoir de place. Une tentative de suicide, un roman culte, quelques nouvelles et puis bye-bye. Salinger, reclus à Cornish, sera aux abonnés absents jusqu'à a mort, en 2010.

Après Un roman français – prix Renaudot 2009 -, Frédéric Beigbeder a réussi, surgissant à sa guise de l'ombre d'Oona, Jerry, Truman et les autres, une œuvre intime sur le cœur dérangé des hommes et les passions des adorables « pauvres petites filles riches ». Tout, dans Oona & Salinger, est posé sur la page avec une délicatesse à la fois profonde et légère : les mots qu'on souligne, les silhouettes, la correspondance imaginée entre Oona et Jerry, les digressions, la guerre au plus près de l'odeur de gerbe, de merde et de chair morte, les extraits de nouvelles inédites de Salinger, la bande-son jazzy, l'apparition finale d'une « infante brunette » des années 2010. Oona, aujourd'hui, se prénomme Lara et Frédéric Beigbeder vient de déposer à ses pieds, « cambrés et menus », la plus belle des offrandes : un roman américain - avec détours par la Suisse, Paris libéré et les forêts allemandes jonchés de cadavres - où l'amour, « c'est avoir et ne pas avoir ».

Frédéric Beigbeder, Oona & Salinger, Grasset, 2014
Papier paru sur Causeur.fr, septembre 2014

dimanche 5 janvier 2014

Devoir de mémoire - Schnock #9



Pour découvrir, la veille de sa parution, le numéro 9 de Schnock, il fallait braver le froid et les artères tortueuses de montparnasse. Au téléphone, un ancien lauréat du prix Renaudot sest improvisé GPS, tout en nous parlant de Pacadis et Robert Malaval. Arrivé à la librairie Libres Champs, sise rue le Verrier, on a remercié notre ami. Il nous tardait de feuilleter la dernière livraison du « mook » des rédacteurs en chef Laurence Remila et Christophe Ernault, alias Alister, chanteur de charme. La couverture, illustrée par Erwann Terrier, tape immédiatement dans loeil. Après Marielle, Jean Yanne ou Gainsbourg, Coluche saffiche à la Une. Sur un fond fuchsia, il nous adresse un bras dhonneur : « Cest pas plus mal que si cétait pire ! » La citation est datée de 1977. Notre président normal ne dirait pas mieux aujourdhui. A lintérieur de la librairie, des piles de Schnock sont prises dassaut. Curieux et afficionados se mêlent. Les curieux ont vu de la lumière, des amuses-gueules et des bouteilles de Suze : ils sont entrés. Une grande blonde, parée dun drôle de bonnet vert, sinterroge : « Mais qui lit cette revue ? » Les afficionados répondent : « Les Vieux de 27 à 87 ans. » Sur le héros de Tchao Pantin, les discussions sont animées. Mathieu Alterman, auteur dun saignant « Livre noir de Coluche », remet quelques pendules à lheure. Coluche nétait pas que le Mandela des « Restos du coeur ». Fred Romano, lune des dernières compagnes de lhumoriste, se rappelle le joint quelle a failli partager avec François Mitterrand. On se souvient de son récit dexcès et de tristesse : Le Film pornographique le moins cher du monde. Mais il ny a pas que Coluche dans la cuvée de décembre de Schnock, la plus addictive des revues. Laurent Chalumeau nous offre « Une certaine idée de la Marie-France », chanteuse et égérie des seventies. Maud Guillemin réchauffe lair en ressuscitant les starlettes. Matthias Debureaux remonte à la surface un « trésor caché »: A.A. (Ariane Aragon), signé Patrick Thévenon. Surtout, sous le titre « Salut les coquins ! », une vingtaine de pages de Paul Gégauff, âme damnée de Chabrol et Rohmer, rafle la mise. Initialement paru dans Lui en janvier 1971, le texte est un festival de fusées vachardes sur la Nouvelle vague : « Rivette, cinéphile et rien que cela, vierge à trente ans, crut découvrir la vie par le truchement du Petit livre rouge. » Poignardé une nuit de Noël, il y a tout juste vingt ans, par sa jeune épouse, Gégauff nest pas prêt de nous quitter. Les guest-stars de Schnock ne meurent jamais.
Texte paru dans Le Figaro, décembre 2013