samedi 3 février 2007

La France de Blondin


Quand tant d'autres parlent de "leur France", je m'accroche à celle de Blondin, le pays d'un homme qui, rue Mazarine à Paris, dans le Limousin, à l'Arm's Park de Cardiff ou sur les routes du Tour, parle à l’oreille de la brume assoupie et lui murmure: "Remettez-moi ça!".

La France de Blondin est mal en point. Mais elle se bat, la chienne poivre et sel, elle se bat et elle s'envole comme les derniers vers d'une chanson de Claude Nougaro : « Las ! Il faut quitter les lieux. L'eau devient de glace... Adieu! »

Tout aurait déjà été dit, écrit, sur Blondin : les proches, les amis, les ennemis, les bitures, l’alcoolisme, les bagarres, les romans, la Petite Reine… Chacun a déposé sur les restes d'Antoine son petit tas d’anecdotes biographiques.

Biographie : factotum de la mort, ordre de l’ordurerie partout à l’œuvre, anti-Blondin, négation totale de la petite musique des Quat's saisons, d'Un singe en hiver, des papiers de l'Equipe, de France Soir, une petite musique qui ne revendiquait qu'un seul droit : celui de prendre l'air.

Comme souvent, il faut en revenir à Marcel Aymé. La première "bio" de Blondin est l’œuvre d'Aymé. Une bio imaginaire, imaginée, un morceau de roman, des lambeaux d’obscurité et de lumière posés, comme un chaud manteau, sur les épaules d’Antoine.

Que nous apprend Aymé sur Blondin ? Rien. Aymé a mieux dans sa musette. Aymé nous offre un Blondin ancré par le style, la mélancolie et la joie des matins pas encore perdus. Dans La Parisienne- le canard de Jacques Laurent !- de novembre 1953, Aymé rend Blondin à la fantaisie des écoliers, à leurs doigts tâchés d'encre noire :
« Marie-Eugène Dellébeuse, qui devait prendre plus tard le pseudonyme d'Antoine Blondin, serait donc né le 17 mai 1924 à Ambarès le rotrou. Son père était un petit imprimeur de rien du tout qui avait ses presses dans le quartier de Grenelle à Paris, et qui imprimait entre autres choses une feuille anarchiste appelée primitivement "A bas le sac d'écus", puis abréviativement "A bas le sac". Sa mère était la duchesse de Rieselstein, de l'illustre maison de Rieselstein qui fournit deux rois et quatre reines aux Etats balkaniques pour ne parler que du dernier demi siècle. »

Les écoliers, disais-je. Blondin a, toute sa vie, été l'un d'eux. Un garnement qui, chaque été, rédigeait ses devoirs de vacances, rendant hommage à sa douce, la Reine des reines, ou quêtant sur les stades les plus improbables la foulée cendrée de Colette Besson, princesse du 400 mètres.

Blondin: un écolier et, très vite, un orphelin. Nimier s’en est allé, Guy Boniface aussi, puis Kleber, le général Haedens de l’armée des rêves. Et Antoine n'habite plus Quai Voltaire, à deux pas de la Seine.

Laurence, l'une des filles d'Antoine, le dira : « Papa a eu deux drames dans sa vie. Il a perdu Roger et il a perdu le Quai Voltaire ».

Le Quai Voltaire, c'était le boudoir de Blondin, son palace de fugueur, le nuage où il sabrait le champagne avec tous les diables à ses trousses et, le 27 septembre 1963, le nid froid où il écrivit ces lignes dans son cahier : « Demain, l'anniversaire de la mort de Roger. Mais qu'est ce que cela signifie ? Cette mort m'est nouvelle à chaque instant, je l'apprends par un manque soudain, une insatisfaction qu'elle précise. Plus exactement, chaque instant m'apprend la mort de Roger. »

Pour chasser les fantômes, pour les ramener à lui, pour être debout et titubant jour et nuit, que la nuit prenne toute la place : l’alcool, la dive bouteille, l’Arche de Noé des naufragés, le tchin-tchin qui tue.

Tchin-tchin, trinquer : le verbe beau, le verbe rempli de larmes, de joie et de bulles. Blondin, comme Guy Debord, en plus vivant: « Quoique ayant beaucoup lu, j'ai bu davantage. J'ai écrit beaucoup moins que la plupart des gens qui écrivent; mais j'ai bu beaucoup plus que la plupart des gens qui boivent. »

Malheureusement pour lui, Debord n'a pas écrit Monsieur Jadis, miracle de poésie, de saveur grisée, coquille pleine d'ivresse légère où un Don Quichotte de tous les zincs se présente ainsi: « Longtemps j'ai cru que je m'appelais Blondin, mon véritable nom est Jadis. C'est celui que je viens de donner au brigadier penché sur la main courante de ce commissariat dont je ne soupçonnais pas l'existence. »

La première phrase de Monsieur Jadis : tout de suite, la signature, la papatte de l’écrivain. J’appelle ça le tag inaugural, l’envolée, l’envol. Un moment de grâce qui rappelle les éclats d’Iban Mayo, de Lucho Herrera, de Marco Pantani sur les pentes les plus dures de France, d’Italie et de Navarre ou, jolie porte qu'on fracture, la révélation de Sagan aux premières lignes de Bonjour tristesse : « Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur, m’obsède j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse

Blondin, c’est du Pantani, du grave et de l'aérien, c’est le petit génie dans les loupiottes d’une Petite Reine. Pour Blondin : « Le Tour de France est notre tour d’Ivoire. Pendant un mois, il nous retranche du train du monde, il nous confisque nos chagrins. »

Blondin se saoule et trace ses lettres d'une écriture parfaite, comme Pantani sniffe la Coco et pédale tel un dieu nommé Fausto ou Charly. A chacun son Alpe d'Huez, ses coups du sort, ses coups de pétrin, ses blessures, ses cicatrices, et Roger, et Guy Boniface, et le temps qui passe si vite, le temps qu'on aimerait tant embrasser sur les lèvres.


« Se gâcher » ? N'insultons pas les astres : Antoine et Marco, « alcoolo » et « câmé » dit-on, sont à jamais parés d'un jaune que le soleil a piqué, un soir de cuite, à Vincent Van Gogh. Le plus beau.

Pourquoi buvait-il Antoine ? Pour écrire encore un peu, beaucoup, à la folie ou pas du tout. C'est-à-dire pour vivre, pour scier les barreaux de sa cage de chagrin, pour toréer une dernière fois les caisses plein phares, entre deux averses, pour oublier et pour se souvenir de Roger, de ses petites filles toujours trop seules. pour ne jamais quitter la nuit : « Comme de nombreux bègues, j'ai toujours beaucoup aimé la nuit. Le temps ralenti s'y accorde à notre discours, lorsque nous hésitons, ou en tire une accélération qui ne semble du qu'à notre début précipité. D'ailleurs, à partir de 4 heures du matin, tout le monde bégaie. »

1 commentaire:

jenny suarez-ames a dit…

JURÉ c'est ma prochaine lecture hors moisson. Dois-je jurer ? Je ne mens jamais (formule copyrightée qui me plaît).