mercredi 20 juin 2007

Barbey d’Aurevilly, le dynamiteur flamboyant de l’amour

Que répond Jules Amédée Barbey d’Aurevilly lorsque Léon Bloy, admirateur et disciple inconditionnel, lui annonce : «Je veux vous contempler» ? Il lance, magnifique : «Contemplez-moi !» L’exclamation du «Connétable des lettres» signe, selon Remy de Gourmont, «l’une des figures les plus originales de la littérature du XIXe siècle.» Chouan de Paris et du Cotentin, aristocrate, dandy, monarchiste, réactionnaire et catholique, Barbey ne connaissait pas les demi-mesures. Il se voulait l’incarnation d’une certaine idée de la France, qui passait par la fidélité au trône et à l’autel mais qui excluait toute compromission avec un temps ressemblant beaucoup au nôtre : ennui des individus, médiocrité des sentiments, faux-semblants érigés en manière d’être. Dans une telle époque - qui voit s’enchaîner Empires, Restauration, Monarchie de juillet et Républiques sans que la tiédeur morne des cœurs ne changent -, il était hors de question que Barbey se taise. Homme perpétuellement en colère, il n’aura de cesse d’offenser la banale stupidité partout à l’œuvre : «J’ai tellement la haine du commun que la vérité m’ennuie et me dégoûte du moment qu’elle se répand. Fâcheuse disposition mais c’est la mienne. Je ne suis point un sage, non ! Morbleu ! Mais la folie incarnée, surtout de quelque temps. Je trouve une volupté dans la déraison.» Lire Barbey - ses romans, Les Diaboliques, ses articles critiques ou le pamphlet Les Quarante médaillons de l’Académie française -, c’est accéder au stade le plus beau de la folie, celui qui permet de faire feu, avec esprit, sur un monde à l’assaillante morgue. Mais c’est aussi une façon de suspendre le temps, de comprendre que la modernité tient avant tout dans un art d’habiter les corps et de les élever à hauteur d’âme. Ce que montre parfaitement Une Vieille maîtresse, réédité à l’occasion de la sortie du long-métrage de Catherine Breillat. Du film, nous ne retiendrons qu’Asia Argento dans le rôle-titre de la troublante senora Vellini, «une Malagaise brune, dorée, parfumée comme le vin de son pays», «fille adultérine d’une duchesse portugaise réfugiée en France et d’un toréador». Nul doute que cette actrice aux écorchures magnétiques, aurait plu à Barbey d’Aurevilly, lui qui aimait la démesure des héroïnes. La lecture du roman entérine l’évidence : il fallait la grâce canaille, mêlée de sauvagerie, d’Asia pour habiter le personnage de cette femme diabolique qui attire par sa laideur ensorcelante et fait tourner les têtes, particulièrement celle du sieur Ryno de Marigny.
Ryno de Marigny est un beau garçon des quartiers chics de Paris, un homme pressé amateur des plaisirs de la vie, du jeu et des femmes. Il avance dans l’existence avec la force de ceux qui ne savent pas encore qu’ils sont déjà perdus. Il pense avoir triomphé de tous les pièges tendus par les jaloux, des embûches que ses libertinages avaient laissées sur son chemin. Cependant, Ryno oublie les liens secrets et indestructibles qui l’unissent à Vellini. Alors qu’il s’apprête à épouser la pure Hermangarde de Polastron, blonde jeune fille aux traits parfaits, il aurait dû se souvenir des paroles de sa vieille maîtresse : «J’ai donc bu de ton sang ! […] Ils disent, dans mon pays, que c’est un charme … que quand on a bu du sang l’un de l’autre, rien ne peut plus séparer la vie, rompre la chaîne de l’amour. Aussi veux-je, Ryno, que tu boives de mon sang comme j’ai bu du tien. Tu en boiras, n’est-ce pas, mon amour ?…» Ryno avait bu, cédant à un sortilège qui l’attachera, dix ans durant, à Vellini. Pour s’arracher à cette folle attraction, il invoque la quête d’un bonheur à partager dans les bras d’Hermangarde, un bonheur qui se confond avec les bords de mer, la côte Normande où les jeunes mariés passent leur lune de miel. Orchestrés par la langue dynamiteuse de Barbey d’Aurevilly, rythmés par les aspérités sauvages des paysages et l’angoissante mélodie de l’écume, les éléments du drame peuvent alors prendre toute leur place. Face à la puissance des passions incendiaires, les personnages sont maltraités, inéluctablement brisés par une histoire au dénouement imparable. A l’heure des ultimes vérités, l’innocence n’est plus que la victime expiatoire d’une fidélité au goût de sang, fidélité à une vieille maîtresse qui, sûre de sa force, peut signer la mise à mort de l’amour fragile : «Tu as mon sang dans le tien ! Voilà ma magie ! Voilà ce que tu ne pourras jamais ôter de tes veines […] Nous sommes unis, nous, comme l’enfant l’est à la mère pour avoir partagé le sang de ses entrailles.»

In L'Opinion indépendante, le 15/06

1 commentaire:

jenny suarez ames a dit…

Autre auteur pas lu, autre film pas vu. La vue de la terrasse sur Bruxelles est belle. Les mois de juin sont meurtriers.