vendredi 5 décembre 2008

Barbey d'Aurevilly face à l'époque

Dans une France qui n’aime rien mieux que les commémorations, le bicentenaire de la naissance de Jules Amédée Barbey d’Aurevilly est célébré avec discrétion. On peut regretter, notamment, que les éditions de la Table ronde n’aient pas réédité Talon rouge d’Arnould de Liedekerke, la plus fulgurante des évocations du natif de Saint-Sauveur-le-Vicomte. La trajectoire complexe de Barbey - mêlant dandysme, libertinage et apologie du trône et de l’autel - ainsi que ses excès de foi semblent déranger, aujourd’hui comme hier. Un texte vient éclairer cette gêne durable, trouer le silence et situer avec exactitude l’auteur des Diaboliques ou d’Une vieille maîtresse, dans l’Histoire et dans les temps tièdes où nous vivons : Un réfractaire – Barbey d’Aurevilly, de François Taillandier.
L’art de la vérité
Taillandier est entré dans Barbey par l’enfance, celle des collégiens en pension du début des années 70 : «C’est là, un matin de fin d’hiver, que je dévore en douce L’Ensorcelée, ouvert sur mon manuel de physique, dans la collection de poche Garnier Flammarion.» Une belle image mais, surtout, un lointain souvenir quand, des années plus tard, Taillandier se replonge dans «Le Dessous de cartes d’une partie de whist», l’une des nouvelles des Diaboliques dont la lecture est soudain, pour lui, édifiante. A la lumière d’un fait-divers – l’empoisonnement d’une enfant –, la réalité se mâtine de faux-semblants, provoquant une vérité hésitante qui ne se dévoile que dans les méandres successifs du récit.
En 1997, en écho, Taillandier ouvre son roman Des hommes qui s’éloignent par une interrogation fondamentale : «Que se passe-t-il, que se passe-t-il vraiment ?». Pour lui avoir inoculé cet art de mettre en joue l’histoire qu’on retrouve dans les trois premiers tomes de La Grande Intrigue (saga romanesque en cinq volumes initiée en 2005), Taillandier salue Barbey d’Aurevilly, qu’il place à côté d’autres grands inspirateurs : «Balzac, oui ; Aragon, oui ; Borgès, oui. Mais Barbey ? Il revenait prendre place dans le panorama comme une sorte de vieux cousin fantasque ou de pittoresque oncle par alliance, qu’on a vu trois fois quand on était petit et dont on apprend un beau jour qu’il vous a légué sa maison.»
Un anti-moderne
Dans Un réfractaire – Barbey d’Aurevilly, Taillandier se ballade donc dans une vieille demeure familiale. Les œuvres sont là, lui parlent de leur auteur et de son rapport à l’époque. Dans Les prophètes du passé, Barbey évoque ainsi «des économistes effarés devant cet abîme du désir forcené de la richesse, qui se creuse de plus en plus dans le cœur de l’homme, et ce trou dans la terre qui s’appelle l’épuisement du sol.» Avec Une vieille maîtresse et Les Diaboliques, il met en scène des héroïnes dont la sensualité scandalise et dont la quête amoureuse passe par la jouissance et par la destruction. Taillandier avoue son trouble devant la Vellini, «une petite femme, jaune comme une cigarette, l’air malsain». Il partage moins l’intérêt «régionaliste» de Barbey pour la Normandie, au cœur des trois romans «de l’Ouest» : L’Ensorcelée, Le Chevalier Des Touches et Un prêtre marié. Il dresse surtout le portrait d’un homme fulminant sur les décombres de son siècle, un réfractaire dont Taillandier donne la plus éclatante des définitions : «Le réfractaire change de visage selon l’époque. Etre réfractaire est une vocation, une fatalité, ou peut-être plutôt un trait de caractère, une «affection». Une tare d’enfance. D’instinct, le réfractaire s’éloigne de ce qui prédomine. Ce n’est pas telle ou telle idée qui l’horripile : c’est le fait qu’elle soit reçue sans plus être examinée. Le réfractaire est libertin sous Louis XIV, émigré sous la Convention, bonapartiste sous Louis XVIII. Vers 1900, il est chrétien enragé, comme Léon Bloy, ou alors il se moque de tout, comme Alphonse Allais. En 1940, il est gaulliste. Il se refuse en tout cas aux génuflexions d’usage, aux lieux communs du temps, convaincu que partout et en toute occasion, ce à quoi la majorité adhère aisément devient ipso facto une imbécillité ou un mensonge. Il s’arrange immanquablement pour se placer où c’est intenable, où personne ne le comprendra ni le suivra, où les malentendus s’accumuleront, et les coups pleuvront sur la tête : il s’appelle alors Aragon ou Pasolini.»
De Barbey d’Aurevilly, qui écrivait «Je suis destiné à faire de la littérature inacceptable», à François Taillandier : le combat continue.
François Taillandier, Un réfractaire – Barbey d’Aurevilly, Bartillat, 2008.
Article paru le 05/12/08 dans L'Opinion indépendante.

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Superficielle et courte entrée en matière pour un commentaire sur Barbey que j'adore du reste... Désolée! Juste pour dire combien m'avait émue Asia Argento ds une Vieille Maîtresse, sublime ange sexuel moderne, le feu sous la peau, la démangeaison de la folie. J'adore...
Biz Arnaud

ALG a dit…

Il y a un peu plus d'un an, un autre texte sur Barbey, moins "superficiel" (lire quand même le Taillandier, très bon) :
http://braconnages.blogspot.com/2007/06/barbey-daurevilly-le-dynamiteur.html
Oui et encore oui à Asia que, sur ce blogue, nous sommes quelques-uns à aimer.

Albertine a dit…

Vocation du réfractaire, à être contre son siècle, même au sein du XIXe où il aurait été facile de se complaire dans les ballades en fiacre, les robes à crinoline et le Brandy, je trouve ça admirable.

Réfractaire, mais faussement réac : il ne revenait pas tant que cela aux sources, il inventait le mythe d'une source pleine de couleurs, de fourrure et d'artifice. Quelque chose de grandiloquent comme son style, de flamboyant comme sa conception du catholicisme, de moderne comme sa posture contradictoire.

Je ne dis jamais "biz" à des connus, qui écrivent de belles choses sur de beaux auteurs.
Encore moins d'anonymat ingrat.

Albertine

Alfredo Smith-Garcia a dit…

Je veux bouffer la chatte d'asia argento avant de mourir