lundi 29 janvier 2007

Djamila story


J’ai rencontré Djamila chez les « fous », au 1er étage de l’Aile B du Val de Grâce. J’y prenais mes quartiers d’hiver, soignant mes tremblements, tandis qu’elle venait d’être débarquée du Clémenceau. Elle avait malmené un petit chef à képi ou dégueulé sur les pompes d’un gradé, je ne sais plus. Djamila détestait qu’on l’enferme. Djamila, quand elle était enfermé, fracassait les portes.
C’est la première vision que j’ai eu de Djamila. Ses poings matraquant une porte que l’infirmier de garde ne voulait pas ouvrir. Et ses insultes qui mettaient un souk d’enfer dans le corridor du service psychiatrie. Elle hurlait, gueulait, braillait :

_ Putain, vous l’ouvrez cette porte, bande de merdes, raclures, canailles, emplâtres, va-nu-pieds, troglodytes, tchouk-tchouk-nougat, doryphores, technocrates, froussards, moules à gaufres, vous l’ouvrez cette porte, vous l’ouvrez…

Djamila portait un pantalon de jogging blanc remonté, jusqu’au genou, sur sa jambe gauche, un string noir que je devinais sous le jogging, et un débardeur blanc. Tout ce qui me plaisait. Une apparition chez les « fous ». Je lui demandais ce qui se passait

_ Fermes-la! Dégage ! J’m’en bas les couilles de ta gueule !

J’ai dit à Djamila que je fermais rarement ma gueule. Surtout devant une jolie Berbère. J’ai ajouté que, dans ce hall tapissé de blanc, ses cris étaient beaux comme des rires, que ses cris enchantaient les couloirs et qu’ils devaient faire se bidonner les rats planqués un peu partout. Au moment où l’infirmier a ouvert la porte, j’ai embrassé Djamila sur le front. Elle était surprise. Calmée d’un coup. Des yeux tout ronds et juste une phrase :

_ Vous êtes adorable.

Pendant mes trois semaines au Val de Grâce, Djamila passait me voir dans ma chambre. Parfois charmante, parfois agressive quand quelques demoiselles étaient venues me visiter les heures précédentes. Djamila, alors, avait une question imparable :

_ C’était qui la pute ?

Je ne répondais pas. Je souriais. Sans rien demander, Djamila s’emparait de mes carnets, de mes cahiers étalés sur la table près de la fenêtre. Elle lisait, piquait mes mots, revenait sur certaines pages. J’y parlais de la Corse, de Belle-Ile, des seins blancs dans ma main, d’une brune héroïne perdue et de la lune à la pointe Saint-Mathieu.

_ C’est beau ce que vous écrivez. Vous êtes un poète. Moi j’aime bien la poésie. J’ai lu Paul Valéry, Aragon et puis Lautréamont. C’est bien Lautréamont. J’ai lu qu’il s’appelait Ducasse, qu’il était Comte. La classe, un Comte, c’est comme les Marquis, les Rois, les Reines… Dans le service, ils racontent que vous écrivez sur une fille qui est morte. J’aimerais faire comme vous aussi ou comme Ducasse avec son Maldoror. Elle est vraiment morte la fille que vous aimiez ?

_ Ne le dis à personne Djamila, mais mes mots lui font du bouche à bouche à cette petite fille. Ils la réveillent comme dans un conte pour enfant.

_ C’est pas possible.

_ Tu crois ?

_ Je voudrais parler de mon papa, de ma maman… Je voudrais écrire sur eux. Ils ont eu une vie fascinante. Ils viennent d’Algérie, de Tizi-Ouzou. Ils sont arrivés en France sans rien. D’abord à Marseille puis on les a envoyé à Montpellier. Ils ont vécu plein d’aventures. Mais j’ai pas les mots. Moi, je parle mal, je ne sais pas écrire. Quand j’y arrive pas, quand rien ne vient, je m’énerve. Ca pète d’un coup. Il faut que je casse tout, que je frappe les murs, les gueules… Mais je me suis calmée quand même. Avant c’était terrible, je bastonnais tout ce qui bougeait et tout ce qui ne bougeait pas. J’y arrive pas pour mon papa et ma maman. J’arrive pas à faire ce que vous faites avec cette fille. J’arrive pas le bouche à bouche… Je pourrais venir vous voir ? Vous m’aiderez à trouver les mots ?

_ Ne t’occupe pas des mots Djamila : ils sont déjà dans ta bouche, tes lèvres viennent de les caresser. Et tu viens quand tu veux.

Voilà pourquoi j’avais débarqué au Val de Grâce. Je devais rencontrer Djamila, la Kabyle, la pasionaria du pays bleu, la jolie gifleuse d’officiers supérieurs sur le pont d’un porte-avion de l’armée française. Djamila savait qu’il faut fracasser tous les murs avant de tutoyer les flocons de ciel déchiré. Et puis elle avait raison : j’écrivais des poèmes sur le corps d’une petite fille morte, morte comme une mer oubliée du ressac. Je ne savais faire que ça.
Au Val, sur le Clémenceau ou au 7ème étage de sa tour à Montpellier, Djamila était un flocon de neige berbère au cœur d’une décharge. Fallait-il faire l’amour à Djamila, elle qui le faisait si « bien » m’ont dit les « fous » ? Il fallait seulement laisser Djamila toquer à ma porte. Qu’elle entre, jette un regard à mon amas de notes, à mes lettres d’amour, qu’elle s’allonge sur mon lit, qu’elle me parle. Sa voix était douce, une voix d’avant les horreurs, d’avant les médocs qui abrutissent puis qui rendent fous les plus fous d’entre nous.
Djamila était une sauvageonne qui aimait les BD d’Hergé et le capitaine Haddock, la poésie des dandys destroyés et le bleu qui coulait dans ses veines.
Djamila, au 7e étage de sa tour à Montpellier, vient de se pendre.

5 commentaires:

Alfredo Smith-Garcia a dit…

Je crois que je vais choisir ce blog comme résidence secondaire: on y parle de Muray, de l'enfance, de l'air libre.
Avec les Moissonneuses et les Terres Saintes, ça fait aussi une jolie ligne de forteresses à la Vauban...

ALG a dit…

Les mots, la peau. Et le vent violent, pour que les uns s'envolent et que l'autre frissonne, l'écume aux premières loges.

Vaiqsékomunpou a dit…

Ah parce que les Moissonneuses ce n'est plus assez bien pour Smith-Garcia ?

jenny suarez-ames a dit…

J'ai le souvenir, à Ville-D'Avray, d'une petite anorexique boîteuse, la vingtaine, triste que je parte. Elle m'a dit on se reverra sûrement. Je n'ai pas dit que j'espérais que non. Elle notait tout dans un calepin, elle voulait s'acheter un col en lapin comme celui que je portais.

Prince de Dité a dit…

Les blessés sont plus vivants que les vrais, et plus morts que les autres. Et nos larmes sont leur bouche à bouche.