dimanche 28 janvier 2007

Un pistolero nommé Muray


Philippe Muray nous manque. Il était de ceux dont nous attendions les mots, qu’ils nous plaisent ou non. Nous l’avons guetté dans les colonnes de quelques journaux et nous n’avons rien lu. Rien sur l’adoubement de sœur Sourire, rien sur les tics nerveux de Nicolas le petit, pas plus sur l'imminente interdiction de fumer dans les lieux publics. Sa plume joyeusement furibarde n’aurait pas manqué de zébrer ces ultimes soubresauts d’une fin de l’histoire qui n’en finit pas. Pour garder en mémoire son art bernanosien d’offenser les imbéciles, il faut relire ses Exorcismes spirituels et les deux tomes d’Après l’histoire – chroniques d’un temps qui ne passe plus, ne s’arrête plus, mais qui fonce dans le décor comme une locomotive folle dont on aurait achevé le conducteur. Relire Muray, puis découvrir Roues Carrées[1] et Le Portatif[2]. Un recueil de trois nouvelles assemblées à la va-vite par l’éditeur et un « bref dictionnaire intime » rédigé entre 1991 – parution de L’Empire du Bien – et 1997 – parution de On ferme.
Le Portatif – dont le titre « est un hommage au Dictionnaire philosophique de Voltaire, surnommé [ainsi] par ses lecteurs » - est un abécédaire au noir, une œuvre clandestine faite de lambeaux, de notes, de bribes, de rappels, de fragments. Muray expliquait qu’il voulait y « rassembler et confronter quelques notions qui [lui] étaient chères, certains de [ses] concepts préférés… » Mais plus qu’un écrivain de « notions » ou de « concepts », Muray est un styliste de haute lignée, à rapprocher du Pasolini des Ecrits corsaires et des Lettres luthériennes : le beau mot sur la bonne cible. Romancier, essayiste ou poète, il manie la langue avec la maestria de Clint Eastwood dégainant son colt dans les westerns de Sergio Léone. Raccourci touchant et fulgurant de son œuvre, Le Portatif en apporte moult preuves. Ainsi son indépassable trilogie lexicale, jetée tel un tag monstrueux sur les murs du jour pour énoncer ce qu’est devenu l’homme : « Panurge (Matons de) » / « Panurge (Mutés de) » / « Panurge (Mutins de) ». Tout est dit également sur « l’envie de pénal » qui a déclaré personna non grata « l’envie de pénis » ou encore sur l’humain noyé par la grande machine hyperfestive : « Le poisson pourrit par la fête ».
Si Muray, au fil des pages, troue de quelques formules les « bébéphiles », les « Européens », les « artistes », le « Spectacle » et ses gardiens du temple, il esquisse aussi – en partant du roman de François Taillandier Des hommes qui s’éloignent – une belle réflexion sur le droit de s’absenter. Une apologie de la fugue qu’il éclaire en nommant ce que nous avons perdu : « les bonnes choses de la vie », c’est-à-dire le sexe, le tabac, l’alcool, les corps et les plaisirs en général.
De petit format, Le Portatif est à glisser d’urgence dans une poche de son manteau et à lire dans les derniers lieux habitables qu’ils nous restent. Un bistrot, par exemple, où en grillant une cigarette et dégustant un verre de Red Pif, le meilleur des saluts pourra être adressé à Philippe Muray, franc-tireur qui écrivait : « Je ne pense pas que c’était mieux avant ; je dis que c’était mieux toujours. »
[1] Philippe Muray, Roues carrées, Fayard / Les Belles Lettres, 2006
[2] Philippe Muray, Le Portatif, Mille et une nuits / Les Belles Lettres, 2006

5 commentaires:

JSA a dit…

J'entends déjà hurler de bonheur le colonel ASG qui avait initié, chez les Moissonneuses, le célèbre CPPAPMSB (Compité pour une présence accrue de Philippe Muray sur ce blog), et dispose désormais du CD des poèmes dudit PM grâce à une personne de ma connaissance à qui il est prié de faire une copie, merci pour elle (message personnel).

ALG / il Pirata a dit…

C'est bien d'entendre encore la voix de Muray. Quelques courts extraits du CD sont écoutables sur le site Minimum respect :

http://www.philippe-muray.com/disque-philippe-muray.php

Alfredo Smith-garcia a dit…

AAAAAAAAAAHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH(hurlement de bonheur)

Quand je serai mort, ce qui ne saurait tarder, j'en connais une qui a intérêt à me construire un mausolée sur lequel tous les 29 août, elle fera venir de jeunes lolitas nues qui se livreront à des danses lascives car je lui aurai laissé en héritage Muray et le goût des vins naturels.(message personnel)

jenny suarez-ames a dit…

Quand je serai morte (ce qui n'arrivera pas avant 2046), j'en connais un qui aura intérêt à me construire un mausolée où se joueront en alternance Elephant Woman et Give it a day, et qui viendra me lire du Muray en mélangeant mes cendres à du vin naturel.

jenny suarez-ames a dit…

(message personnel)