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lundi 22 décembre 2014

Oona & Salinger & Beigbeder & Sakespeare and Company ...


Rue de la bûcherie, devant Shakespeare and Company, la pluie fait claquer ses stilettos. Une foule joyeuse prend l'eau. Tout le monde ne rentrera pas. Sylvia Whitman, âme blonde des lieux, nous guide jusqu'à la salle bondée. Au premier rang, Christine – maman de Frédéric Beigbeder – et Lara, brune héroïne. L'écrivain est bien entouré. Il commence, en anglais et en douceur, sa lecture. Oona O'Neill apparaît dans la fumée du Stork Club ; J.D. Salinger n'a d'yeux que pour elle. On le comprend. Truman Capote s'invite. Fusées mondaines et railleries haut perchées sont au rendez-vous. A chaque mot, Beigbeder rafle la mise. Son élégance touche à l'oral comme à l'écrit. Il répond à des questions, digresse autour de l'idée de « love story » : « Dans la vie, c'est toujours mieux quand l'amour est réciproque ; dans un livre, surtout pas ! » Un moment de grâce : la plus charmante des actrices anglaises, Lola Peploe, lit une nouvelle de J.D. Salinger : « The heart of a broken story ». Parue dans Esquire en 1941, elle n'a jamais été republiée. La voix de Lola épouse au plus près les phrases de Salinger : elle caresse et elle cogne. Nous n'avons pas le temps de regretter la fin du texte. Annie Chaplin, fille de Oona et Charlie Chaplin, se lève. Elle est heureuse, émue. Entre ses mains : une lettre, datée de 1940, de Salinger à Oona. Un cadeau pour Frédéric, après avoir été séduite par son roman. La lettre est une merveille de drôlerie poétique : "Tu es une menteuse. Les menteuses ne vont pas au paradis. Seules les filles avec des bagues sur les dents vont au paradis. Et Rita Hayworth" ; "Dans l'avenir, je serai gay, je descendrai Park Avenue sur un cheval blanc en jetant des bouteilles de champagne sur les mendiants aveugles." La lecture achevée, personne ne veut partir. Des bulles, de la maison Ruinart, permettent de prolonger le plaisir. Lola Peploe, elle, préfère un verre de vin. On le lui sert volontiers. Les conversations s'envolent. Alain Kruger évoque Pascal Thomas et Jean-Yves Katelan ; Fabrice Gaignault regrette que The Way We Lived Then, de Dominick Dunne, ne soit pas édité en France. Nous flânons entre les fantômes d'Hemingway et de Fitzgerald. Un lit, dans une pièce remplie de livres, attend qu'on s'y allonge. Les vagabonds de la littérature, appelés « tumbleweeds », sont ici chez eux. Alors que Frédéric Beigbeder récite, en trinquant, un poème de Paul-Jean Toulet, une ultime pensée s'impose : « la douceur des choses ».

Papier paru dans Le Figaro, "Ca c'est Paris", décembre 2014

mercredi 18 décembre 2013

Des affranchis électriques - le prix de la page 112


En 2012, pour sa première édition, le « prix de la page 112 », clin dœil à Woody Allen, avait été remis à Jean-Marc Parisis. Jean-Marc, comme souvent, cachait sa joie. Peut-être nappréciait-il pas les atours berlinois du restaurant Les Nautes, alors en travaux ? Lauteur de La Mort de Jean-Marc Roberts aurait préféré les lieux cette année. Les Nautes, classieux vaisseau posé sur les bords de Seine, ont fait peau neuve. Les vieux canapés, les câbles dénudés et les voûtes décadentes ont laissé place à une décoration plus classique. Presque trop, malgré le charme des boiseries ciselées. Lépoque est « lounge », ou nest pas. Un peu délectricité dans lair ne serait pas de refus. Claire Debru, éditrice de talent et présidente du jury, confie justement que les délibération ont été houleuses. Portes claquées et langue à lassaut : la littérature est un sport de combat. Roland Jaccard, en exil chez Yushi, nous a manqué. Aymeric Caron, juré succédant à Éric Naulleau, est resté. Le nom du lauréat 2013 enfin révélé, on devine la source des tensions. Une seule voix a départagé Thomas B. Reverdy, vainqueur avec Les évaporés, et Une année qui commence bien de Dominique Noguez. Entre les deux auteurs Flammarion, le match fut serré. Recevant, en guise de trophée, un encadrement de la page 112 de son roman, ainsi quune invitation à un dîner romantique, Reverdy a souhaité partager son prix avec Noguez. Ce qui est fair-play, mais ne console guère. Sur le visage de Dominique : une certaine tristesse. Son beau récit autobiographique méritait mieux quun accessit. Il est reparti, avec lélégance qui pare chacun de ses mots : « Quel est le plus terrible ? Regretter ce quon a jamais eu, ou regretter ce quon a eu et quon ne peut plus avoir ? » La soirée pouvait alors simproviser partie de plaisir. Les vins naturels de qualité, servis par Andréa et Nicolas, ont délié les langues. Il est exquis, en contemplant le fleuve, dévoquer Pierre de Régnier et la poésie de Jérôme Leroy, Les Chérubins électriques de Guillaume Serp et la grâce des volutes clandestines. Le snobisme, autre nom du goût, a de belles nuits devant lui. Avant lextinction des lumières tamisées, le romancier Stéphane Guibourgé, accompagné de son jeune chien Irish, a fait une apparition remarquée. Le temps dassister, loeil étonné, à une singulière querelle damoureux. Quelques gifles furent échangées. Des larmes ont coulé. Quai des Célestins, à lheure de la fugue finale, tout est rentré dans lordre. Nous voulions de lélectricité dans lair. Nos espérances ont été comblées.
texte paru dans Le Figaro, le 4 décembre 2013