samedi 17 octobre 2015

Le plaisir d'éditer (Frédéric Beigbeder)


Un livre, ce devait toujours être ça : une partie de plaisir.

Nous avions une quinzaine d'année. On aimait les premiers romans de Frédéric Beigbeder : Mémoire d'un jeune homme dérangé, Vacances dans le coma. On a continué. Jusqu'à Oona & Salinger, nous n'avons rien manqué. Bien sûr, nous avions nos préférences. Mais peu importe. Le style était toujours là, comme il est dans chaque ligne que Beigbeder écrit, quel que soit le support. Ne pas l'oublier : la littérature est partout chez elle, sauf dans les mauvais livres. Elle est même parfois imprimée sur papier journal ou glacé. On se souvient ainsi avoir acheté VSD pour y lire le « Journal d'Oscar Dufresne » (qui deviendra L'Egoïste romantique) ; Voici pour les critiques littéraires de Frédéric (et, avouons-le, pour les seins nus des starlettes du jour) ; puis GQ pour les conversations au long cours qu'il menait avec des écrivains, des philosophes, des actrices, des zommes-et-femmes politiques.

Nous lisions et relisions ces conversations, qui se poursuivent aujourd'hui dans les pages de Lui. Impression d'être à la table de Frédéric et de son invité, de boire de belles quilles avec eux, de défaire l'immonde et refaire le monde en leur compagnie, d'une fulgurance l'autre, entre une blague potache et une intime confidence.

Ca nous a rappelé d'autres pages de Beigbeder : des portraits-interview de Bernard Frank et Philippe Sollers à la fin du siècle dernier ; un rendez-vous manqué avec Françoise Sagan quelques jours avant sa mort ; une flânerie avec Simon Liberati dans un magazine disparu. Et ça nous a donné une idée : recueillir ces conversations dans le plus élégant, snob, drôle, chic des livres.

Où a-t-on parlé pour la première fois de notre idée avec Frédéric ? Ce devait être au Jeu de quilles, 45 rue Boulard. Frédéric était en retard. Il avait dû emmener en urgence sa chatte Kokoshka chez le vétérinaire. Un verre de vin blanc bu cul sec – Sancerre de chez Riffault ? - a permis de remettre nos idées en place.

_ Que dirais-tu d'éditer les conversations que tu as publié dans la presse ?
_ J'y pense depuis longtemps. Mais il me manque des textes.
_ Je les possède tous.
_ C'est un vice ?
_ Une maladie : archiviste obsessionnel.
_ Alors on fonce. J'avais un titre en tête : « Rencontres avec des personnes remarquables ».
_ Clin d'oeil à Peter Brook ?
_ On peut sûrement trouver mieux.
_ On recommande une autre bouteille ?
_ Elle est déjà là !
_ « Conversations d'un enfant du siècle » ?
_ Ne cherchons plus : le titre, c'est ça !
_ Veux-tu que nous conservions actrices et écrivains, chanteurs et politiques ?
_ Après Dernier Inventaire avant liquidation et Premier bilan après l'apocalypse, il serait bien de ne garder que les écrivains et philosophes. Ca permettrait de clore une trilogie. Les actrices auront un tome 2 très sexy juste pour elles !
_ Tu es aujourd'hui le meilleur des passeurs de littérature. Houellebecq le dit dans un de vos entretiens.
_ C'est gentil.
_ On garde tous les écrivains avec lesquels tu t'es entretenu ?
_ Non. [Bip] n'a jamais écrit ses livres. [Bip] n'a aucun intérêt. Ce qui serait bien, c'est que tu retrouves les versions « uncut » des entretiens parus dans GQ. Une charmante demoiselle, Adèle, saisissait les bandes des conversations avant les coupes du journal et de l'interviewé. Elle a dû conserver les fichiers.

Conversations d'un enfant du siècle était sur les rails. Un déjeuner avec Adèle, au Café Tournon, a permis de récupérer les fameuses versions « uncut » de GQ. Frédéric avait raison : elles balaient d'un revers de sincérité à vif les versions imprimées. C'est un festival de fusées humoritiques, émouvantes, délicates. Alain Finkielkraut s'emporte contre Georges-Marc Benamou et s'intéresse aux love stories dans la presse people. Un premier Ministre passe. Bernard-Henri Lévy n'a jamais été plus sympathique et percutant que dans ces pages : « Harry ? Check with Joel my lunettes de natation ... » Phrase culte, tout comme : « Je travaille souvent nu ». Jean d'Ormesson, lui, ôte par instant le masque d'éternel jeune homme aux yeux bleu qu'il porte si bien. Il tutoie pudiquement la mort, en récitant des vers de Paul-Jean Toulet.

Le livre prenait forme. Il s'ouvrira avec Bernard Frank, en 1999 ; s'achèvera en face de James Salter, à l'été 2014. Les plumes françaises côtoient Tom Wolfe et Bret Easton Ellis à Los Angeles. Chacun se révèle comme rarement. L'intelligence est à la fête ; les digressions, pas négligées. Michel Houellebecq et Jay McInerney reviennent plusieurs fois. Nous déroulons ainsi le fil de leur vie, de leurs œuvres, tout comme, en creux de chaque texte, on accompagne Beigbeder année après année. Au commencement, Frédéric est un publicitaire trentenaire qui achève la rédaction de 99 francs. Littérature pas morte, succès au rendez-vous. Il crée la revue Bordel, rougit devant Cossery le dandy. Le Onze Septembre marque les esprits, laisse des traces. Il s'agit de rouvrir la fenêtre sur le monde. Il est question de nuits blanches et d'écran noir. Non, Frédéric ne fera jamais de cinéma. Editeur chez Flammarion, il publie Simon Liberati et Lola Lafon, Pierre Mérot et Bénédicte Martin. Littérature toujours pas morte. Son art d'intervieweur, de plus en plus, est celui de Truman Capote confessant Marilyn Monroe dans Prières exaucées. Aucun détail ne lui échappe. Un ange passe ; Laura est son prénom. Bukowski et Fitzgerald reviennent d'outre-tombe le temps d'un drink. Frédéric, finalement, réalisera son premier film. Une muse apparaît sur les rives du lac Léman : Lara. Sa beauté est celle d'Oona dans les volutes du Stork Club. Frédéric l'épouse. McInerney, tout en charmant l'exquise Victoria Olloqui, félicite les mariés.

Le livre était-il bouclé ? Non. Nous voulions sauver de l'oubli les paroles envolées d'écrivains aimés. La télévision, parfois, offre des moments de grâce. Ils sont rares, précieux. Nous avions en mémoire une conversation filmée, au Pershing Hall, entre Frédéric et Jean-Jacques Schuhl. C'était à la fin de l'année 2006. Des minutes de poésie où s'invite le fantôme de Frédéric Berthet, cité par Schuhl. L'émission retrouvée sur le ouèbe et restranscrite, Frédéric était heureux : « C'est joli aussi de sauver ces conversations de l'oubli. Sans ce travail, il est certain que personne ne se serait souvenu de ce qu'a dit Jean-Jacques ce jour-là, qui est si juste, léger et profond. »

Nous ne pouvions nous arrêter là. Une année durant, Beigbeder avait reçu, circa 2002, des écrivains dans le cadre très chic du Milliardaire. L'émission, diffusée sur Paris Première, s'appelait « Des livres et moi ». Frédéric avait conservé quelques VHS. Nous y entendions Guillaume Dustan, Umberto Eco, Antonio Tabucchi, Gabriel Matzneff et Chuck Palhaniuk. Il nous fallait ces mots-là. Pour ne pas oublier Dustan – ami de Frédéric mort trop tôt – et Tabucchi ; pour redire que Matzneff n'est pas un diable chauve ; pour inventer avec l'auteur de Fight club le rap littéraire. Des mots - et des voix- en liberté, à l'assaut et à la caresse, désormais gravés dans ce marbre qu'est le papier.

Conversations d'un enfant du siècle est fini. A chaque page, des camarades de plume, des amis, badinent, nous parlent. C'est léger et profond, drôle et triste, discret et extravagant, inutile et inestimable. C'est la vie, avec ses joies et ses drames, au coeur des mots des écrivains. Les écrivains, vous savez, ces éternels godelureaux persuadés que « la beauté sauvera le monde ». Alors que l'ultime point du livre était mis, entre Paris et Megève, le 31 décembre 2014 peu avant 20 heures, Frédéric nous envoyait ce SMS : « On ne l'aura pas volée la murge de ce soir ! » Une partie de plaisir, disions-nous. On la souhaite à la lectrice, au lecteur. Sans modération, un verre de vin à portée de main, de lèvres. Tchin !

4 commentaires:

Blezel a dit…

Tout cela fait penser à ce que disait Beigbeder lui-même (il a sans doute préféré oublier) et qui résume assez bien la chose : "J'ai tellement léché de culs que j'en ai mauvaise haleine."

Thelonious a dit…

Et le plaisir de lire un tel texte...
Il y a le Renaudot, mais aussi le Décembre et pour un livre aussi solaire ça ne manquerait pas de charme, et "Il faut continuer. La dolce vita, les petits luxes, le sexe, la peau bronzée, les lèvres effleurées, la quête du soleil et des terrasses, les lunettes noires, les volutes, les bars d'hôtel, les bains de mer et d'eau douce, la clandestinité aux yeux de l'immonde. Ne jamais s'arrêter".

Patrick Mandon a dit…

Quel délicieux texte, cher Braco ! Délicieux, parce qu'il nous autorise à « goûter » à votre sympathie pour Beig. Je me proposais de me procurer ce livre, vous précipitez mon envie. Il y a un charme fou dans votre article, quelque chose du monde d'avant, que je situe vers la fin des années cinquante. Et l'allusion à Truman Capote, même si je la juge excessive (Capote est au-dessus du lot), est sans doute en partie justifiée. Vous avez fait là un excellent travail d'éditeur et d'admirateur. Puissiez-vous conserver votre légèreté parisienne, c'est grâce à elle que vous pourrez « entraîner tous les cœurs » ! Amitiés vives.

Anonyme a dit…

me dira t on enfin ce que je fais ici et par quel miracle , je découvre des écrivains qui se prétendent .... bon , en passant , je salut, chacun d’entre vous et vous rappelle à l'ordre , il n'est de mot qui ne disent ce qu'ils ont à dire .... quand on a compris cela .... on a compris cela ...