jeudi 23 juin 2011

La fabrique des jeunes filles tristes


Tu as presque 8 ans. Déjà, tu te disputes avec tes copines de CE1. L'une dit ne pas aimer son père. Parce qu'il est "Arabe". L'autre veut aller dans une école privée. Parce que "c'est là où vont les meilleurs". Le soir, après avoir fait tes devoirs, il y a des larmes, des histoires d'amoureux, d'amies "volées" par d'autres amies. Le soir, il y a aussi les curiosités des choses de la vie : qui était cette petite Anne Franck, quel est ce livre dont la couverture ressemble à Du soufre au coeur, qu'est-ce qu'un "cancre" ?
Tu as 14 ans. Tu es en 4e dans ce collège où les garçons t'appellent "sale pute". Au début tu les trouvais cons, les garçons. Mais ils parlent comme dans Secret story ou Les anges de la téléréalité. Toi, d'ailleurs, tu t'habilles comme les filles de ces émissions que tu regardes, sur le ouèbe, en rentrant chez toi. Pendant que tes parents s'engueulent dans le salon. Tes devoirs, tu les feras, peut-être, après avoir insulté cette salope de Britney sur fesse bouc. Britney t'a piqué Kevin, parce que tu avais embrassé John dans les toilettes. Dans les couloirs, l'autre jour, entre deux cours, Britney t'a crachée à la gueule. Tu l'a giflée, griffée, cognée à coups de pieds. Elle l'avait méritée. Tes copines étaient d'accord. Une salope, Britney. A la sortie du collège, ce soir, c'est Dylan qui s'approche de toi. Dylan, lui aussi, te dit que tu es une "sale pute". Dylan te dit encore : "Touche plus à ma soeur !". Et Dylan commence à taper, avec ses poings d'apprenti boxeur de 15 ans. Au deuxième coup, tout se brouille dans ta tête, dans ton corps.
Tu as 17 ans. Tu t'ennuies au lycée, où seuls le professeur de lettres et le professeur d'histoire t'intéressent. Le professeur de lettres est connu. Tu sais qu'il a eu, il y a longtemps, le prix Goncourt. Il a une drôle de tête, le professeur de lettres, avec ses cheveux aplatis sur son front et une mèche qui part en quenouille. Toi et tes copines Clémence et Claudine, ils vous appellent "les petites pisseuses". Quand l'été se pointe, il aime bien regarder vos seins, vos jambes nues. L'autre jour, il t'a dit : "Tu as de jolies pommes". Tu as souri : sa voix, toujours, est délicate. Même quand, le jour de la rentrée, il annonce : "L'année va être dure comme ma bite !" Des filles ont répété ça à leurs parents, qui ont voulu porter plainte. Les mêmes filles, pourtant, ne protestent jamais quand les garçons les appellent "sale pute", hurle : "Suce-moi la bite, pétasse !" Pour t'évader, dans ta chambre, tu lis quelques auteurs que le professeur de lettres t'a conseillé : Blondin et Dorothy Parker, Sagan et Dawn Powell, Patrick Besson et Gabriel Matzneff. Ivre du vin perdu, ce beau roman d'amour, tu vas y penser en courant de longues minutes, sous le soleil pâle de la fin de journée. Au rythme léger de ta foulée, tu penses à Pierre aussi. Tu l'aimes, Pierre, et tu lui as écrit une lettre, que tu lui donneras demain, avant les cours. Tu n'as, par contre, pas envie que ce type sorti de nulle part court avec toi. Non, tu ne lui diras pas ton nom. Tu n'as pas de cigarettes sur toi, non plus. Et tu ne veux pas boire un verre chez lui. Tu aurais voulu, surtout, qu'il ne t'oblige pas à t'arrêter, qu'il te lâche le bras, qu'il ne sorte pas ce couteau, qu'il ne te traîne pas dans ce coin perdu du parc, menaçant : "Tu fermes ta gueule, sale pute, ou t'es morte." Tu n'as pas fermé ta gueule.
Tu as 26 ans, une petite fille de 6 ans que tu élèves seule, pas de travail. Le pôle emploi ne te propose rien, hormis te présenter à la permanence du député de ta circonscription, qui est également le maire de la ville. Tu l'as déjà vu à la télé, ce vieux beau aux cheveux gris. Il n'a pas l'air sympathique mais il te reçoit, très vite, à la mairie. Tu es vaguement flattée quand il te dit qu'il te trouve jolie. Il a précisé : "Très sexy". En t'invitant à la soirée d'inauguration d'un salon du livre, il a voulu te rassurer : "Ne vous inquiétez, il y a toujours du travail pour un brin de femme comme vous." Un job, c'est ce que tu veux. Pour toi, pour ta fille, pour payer la bouffe, le loyer de l'appartement. Le député-maire te comprend, il fera quelque chose pour toi, il veut te revoir. Dans son bureau, il te trouve trop stressée. Il faut te détendre, t'allonger sur le fauteuil relax : "Vous connaissez la réflexologie ?" Tu n'en as jamais entendu parler. Tu portes, cet après-midi, un caraco noir, une jupe bleue nuit, des escarpins d'été que tu viens d'acheter sur le ouèbe. Le député-maire te demande d'ôter tes escarpins et d'enfiler des mi-bas couleur chair : "Je ne supporte pas les pieds nus." En commençant à malaxer la plante de tes pieds, il t'annonce qu'une place va se libérer à la mairie et qu'elle sera pour toi. Si tu n'es pas trop angoissée, bien sûr. Les mains du député-maire ne sont pas désagréables. Impression d'une caresse profonde. Tu es surprise, par contre, quand il se met à sucer ton gros orteil. Sa bouche bave beaucoup, ne s'arrêtant que pour demander : "Tu aimes ?" Il te tutoie désormais, tandis que ses doigts filent le long de tes cuisses. Tu devrais bouger, savoir dire stop, le repousser du pied. Tu restes silencieuse. Tu penses au poste promis. A l'excitation dans ses yeux, aussi. Ca fait longtemps que tu n'as pas vu l'excitation que tu provoques chez un homme. Il joue maintenant avec l'étoffe de ta culotte, essaie de s'insérer en toi. Tu resserres les cuisses, murmures un "Non" que tu n'arrives pas à hurler, tu ne sais pas pourquoi. Le député-maire te force à t'ouvrir : "Ne fais pas ta timide, tu es une bonne fille, tu aimes ça." Le job est à toi désormais; tes pieds, tes cuisses, ton sexe sont à lui. Chaque jour, quand il veut, seul ou avec sa "Pompadour" qui regarde, qui participe. Ca te dégoute, mais tu te tais. Tu n'as plus de mots et, bientôt, plus de travail. Tu n'en veux plus, de son job, de sa bave et de ses doigts.

3 commentaires:

Etienne de L'Abbaye a dit…

Il y a cette clarté du style qui ne laisse aucun doute sur les intentions narratives. J'aime beaucoup, encore une fois. Merci!

V. a dit…

C'est votre texte et rien d'autre qui devrait nous convoquer à des causes féminines et non les délires des frustrées du clito. Après s'être distraites avec des détails, elles auront peut-être un peu de temps pour l'essentiel. Merci pour ce beau texte.

Arnaud Le Guern a dit…

Merci à vous, cher(e) V., pour votre mot qui me touche. Il faut, aujourd'hui, nommer les femmes, dans le sens où Baudelaire, je crois, parlait de "dater les tristesses".